‹ Eloge historique de François MagendieChapitre 2 sur 12 · LU DANS LK SÉANCE PUBLIQUE ANNUELLE DU 8 FÉVBIER · texte numérisé non relu

LU DANS LK SÉANCE PUBLIQUE ANNUELLE DU 8 FÉVBIER

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mis de découvrir la vérité, s'il a su la mettre

aujouravecsimplicitéetjustesse,aussibien a-t-il employé une rude énergie à la combattre, toutes les fois qu'elle ne lui est pas venue de lui-même. On eût pu se le représenter armé de la lanterne de Diogène, et en concentrant la lumière pour ne voir que les résultats qu'il obtenait, résultats qui éclairent un des points les plus délicats de l'organisme humain, et qui assurent la durée d'un nom qu'il a laissé grand et honoré.

Ce nom lui avait été transmis par un chirurgien, originaire du Béarn, qui exerçait sa profession à Bordeaux, lorsque François Magendie naquit le 15 octobre 1783. Les jours de pieuse tendresse, de douce affection que la nature réserve à la faiblesse du premier âge furent accourcis pour cet enfant. Une maladie aiguë lui enleva sa mère. A peine connut-il la joie d'être aimé d'elle. A la délicieuse imprévoyance de l'enfance,

à l'abandoii si doux de soi-même, succéda, pour le nouvel orphelin, le plus précoce, le plus rude apprentissage. Dès 1792, transplanté à Paris, il n'entendit plus parler que de l'œuvre suprême de la régénération sociale. Son père, bon, intègre, mais incapable de laisser passer une folie sans en prendre sa part, imagina, afin de doter ce fils d'une vigueur civique qui se trouvât à la hauteur des principes qu'il professait, de l'élever selon les préceptes émis par Jean-Jacques.

Le nouvel Emile, absolument livré à luimême, errait à sa guise dans une liberté qui ressemblait fort à de l'abandon. Pour le sauver des enseignements corrupteurs, on le laissa, par principe d'éducation, dans une ignorance complète. Son unique recours vers le monde intelligent était l'observation, qui seule, disait son guide, pouvait lui conserver toute son indé'péndance .

Trouvant, peut-être avec raison, moins de difficulté à réformer les abus qu'à com-

battre les maladies, le patriote enthousiaste abandonna une clientèle qui l'ennuyait, pour se laisser accabler de dignités improductives. La clientèle emportait avec elle toute l'aisance de la maison, mais qu'était-ce qu'un pareil sacrifice? L'exagération du dévouement et la réalité de la gêne allèrent si loin qu'il voulut contraindre son élève, en cherchant à lui persuader que ce serait encore un moyen d'indépendance, à fabriquer lui-même ses chaussures. A ce coup, le bon sens du jeune homme se révolta; il protesta contre toutes ces folies, et déclara qu'il préférait être dépendant et bien chaussé, et qu'il demandait qu'enfin on l'instruisît.

L'école primaire n'eut point d'élève plus ardent : y arrivant tard et par le fait d'une volonté énergique, le jeune Magendie dépassa rapidement tous ses concurrents.

Son père ne se trouva nullement révolté de l'inégalité que les moyens de son fils éta-

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blirent dès l'abord : il la lui pardonna trèsgénéreusement , et battit des mains en entendant décerner à ce néophyte de quatorze ans le grand prix « De la connaismnce des Droits de Vhomme et de la Constitution. »

Le Journal des hommes libres annonçait bientôt après : « qu'on- pouvait espérer ence core de l'âge le plus tendre, lorsque les « poisons corrupteurs de la réaction ne l'a- « vaient pas flétri dans sa fleur, puisque le « fils du citoyen Magendie, officier muni- « cipal, électeur, membre de la com- « raune, etc., ayant rencontré un enfant c( qui se lamentait et n'osait reparaître dece vant son père, il l'avait consolé, encou- « ragé et ramené dans sa famille : » doux asile qui souvent avait manqué à ce prolecteur improvisé.

Un prix de vertu, bruyamment décerné à cette occasion, compléta l'auréole du jeune républicain. M. Magendie en avait conservé

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un si doux souvenir que, plus tai^d, à qui prenait la liberté de réclamer contre les aspérités très-réelles de son humeur, il opposait plaisamment qu'avant sa quinzième année il avait obtenu ce magnifique triomphe sous le régime de V égalité, non pas à la vérité de Végalité d'humeur, mais qu'enfin peu de gens pouvaient se vanter d'une vertu si précoce.

Selon l'habitude à peu près constante de ceux qui prônent la liberté, le père de M. Magendie s'en réservait l'usage exclusif. Il déclara à son fils que le soin de ne point déroger à sa race exigeait qu'il endossât la robe et le bonnet de docteur. Que ne put-il lui inculquer la foi robuste, la placide importance, tjualités essentielles, que l'esprit fin et juste du jeune homme devait bannir à tout jamais !

Introduit dans les hôpitaux, le nouvel adepte y commença ses études. Le judicieux Boyer le choisit pour son prosecteur; et, dès

les premiers mois, ce prosecteur se transforma en un professeur d'anatomie.

Ayant obtenu par le concours une place d'interne, à dix-huit ans M. Magendie parvint à se suffire. De son temps il fit trois parts : à l'étude fut consacrée la plus large; la seconde appartint à un enseignement qui, commencé dès ce début, s'étendit à tout ce qu'il apprit, et devint à la fois la joie et la ressource de sa jeunesse; puis, dans sa pauvreté fière, bien que les impressions reçues de son père l'eussent coloré de la rudesse républicaine, par une sorte d'intinct, vivace et dernière étincelle de la distinction de sa mère, il aimait, il recherchait les délicatesses de la bonne compagnie, coupables raffinements monarchiques qui élèvent l'esprit, forment le goût, et font vivre de la vie de l'intelligence; elles avaient pour lui comme le prestige d'un fruit défendu. Il consacrait donc la troisième part de son temps à s'introduire dans ces salons

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qui, après la tempête révolutionnaire, s'étaient ouverts à la première éclaircie, où l'on se cherchait, où l'on se comptait, où le malheur avait fait tout le monde ami : on l'y accueillit comme un élégant jeune homme, et il y dissimula, avec un stoïcisme tout romain, sa profonde détressë. a Cepen- « dant, » racontait-il gaiement plus tard , « pendant un temps qui m'a paru assez « long, tous frais faits, il ne me restait plus . « pour vivre que cinq sous par jour, et enc core j'avais un chien; nous partagions : « par exemple, il n'était pas gras, ni moi ^ non plus. »

Cet énergique laheur, cette pudique pauvreté, cette aspiration vers la distinction, élèvent l'âme : honneur au pauvre étudiant qui les subit! Si, sous son toit, entre ses quatre murs, pour soutenir sa veille, pour animer son incessant travail, il rêve le succès et la gloire, il ne se trompe pas : c'est à ce prix qu'ils s'achètent.

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M. Magendie devint aide, et puis prosecteur à la Faculté. Cet apprentissage d'école lui ouvrait une carrière : son habileté comme anatomiste, son sang froid, sa hardiessCj pouvaient faire présager en lui un chirurgien supérieur.

Mais la vie de camaraderie forcée, d'égalité mise en pratique, le contact de ces rivalités qui ne se laissent point désarmer, fut, pour cette nature âpre et dominatrice, une épreuve orageuse. De cette épreuve naquit une invincible répugnance pour toute concurrence acceptée. Âfm d'échapper à ce danger, il abandonna la chirurgie-

Trouver en ce monde une voie où l'on ait ses coudées franches est chose assez rare. Notre ombrageux jeune homme rêvait si mélancoliquement aux difficultés de l'avenir que parfois il laissait s'introduire dans son refuge le découragement amer que la longue souffrance amène, et que

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l'homme jeune, et surtout Je jeune médecin, ne manquent jamais d'attribuer à l'une de ces maladies, prétendues incurables, qui, devant un peu de bonheur, ne se montrèrent jamais rebelles.

M. Magendie ne voulait plus vivre ; il ne le pouvait plus d'ailleurs, assurait-il. Un matin, un homme de loi se présente.— « Mais, dit l'étudiant, surpris dans son asile, je n'ai ni procès, ni affaire; que me voulez-vous? — Rien qui vous puisse être désagréable, dit l'étranger. Vous êtes devenu héritier d'une somme de vingt mille francs; je viens les mettre à votre disposition. »

Notre malade se trouva instantanément en état de convalescence. Ne prenant toutefois que comme un temps d'arrêt, dans sa vie sévère, cette surprise si inattendue, il s'ordonna l'acquisition de jolis chevaux, de chiens gracieux : la surveillance en fut confiée à un groom coquet, élégant, qui

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était chargé eu outre de tenir un léger équipage à la disposition de l'imprévoyant, mais heureux possesseur de toutes ces superlluités.

Pour ne perdre aucun des instants de ce bonheur passager , et cependant pour ne rien enlever au travail, tout cet attirail fut logé le plus près possible de l'hospice. « Dès « que je trouvais un moment dont je pusse « disposer, j'y courais, » disait plus tard M. Magendie, o passant exactement alors « toutes mes récréations à l'écurie. » Bientôt les vingt mille francs furent dissipés; mais un peu de détente fait tant de bieni les forces s'étaient renouvelées.

L'indépendance, ce rêve doré de la jeunesse, se concentrait, pour M. Magendicj dans un cercle qui paraissait ne devoir le conduire qu'à être médecin, malgré lui. Il le fut en effet ; mais il s'en dédommagea en se tenant dans un état permanent de révolte, en refusant opiniâtrément de ren-

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dre loi et hommage à ce qu'il appelait la grande idole de la crédulité humaine. Cette lutte, dans laquelle il a déployé infiniment d'esprit, de finesse, de bon sens, dévoile le sceptique dégageant des préjugés l'art qu'il respecte, et se donnant ainsi le droit de faire payer son acquisition à un Corps que devaient beaucoup honorer la supériorité de ses lumières et la sévère probité de sou caractère.

Les anciens médecins, à commencer par llippocrate, étaient à la fois médecins, chirurgiens et apothicaires. « Dans la suite, » nous dit Fontenelle, « le médecin a été c< partagé en trois, non qu'un ancien vaille a trois modernes. » Trois, passe encore pour le temps de Fontenelle. De nos jours il faudrait le partager en quatre.

Sous une impulsion vigoureuse, et qui vibrait encore, une science nouvelle venait de conquérir droit de cité dans nos écoles.

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La physiologie, pleine d'avenir, prêtant au doute, à la controverse, séduisit l'esprit hasardeux de M. Magendie, et lui ouvrit une distinction isolée.

« Nous autres anatomistes , » disait le vieil académicien Méry, a nous sommes « comme les crocheteurs de Paris qui en ce connaissent toutes les rues jusqu'aux plus « petites et aux plus écartées, mais qui ne c( savent pas ce qui se passe dans les maice sons. » La physiologie «est précisément la connaissance de ce qui se passe dans la maison humaine.

L'étude des forces par lesquelles s'alimente, se maintient la vie, n'a été cultivée dans l'antiquité que parle seulGalien. Ce grand esprit jeta quelques lueurs admirables ; puis, après lui, un long silence se fit.

Plus philosophique que pratique, plus hardie qu'indispensable, du moins au cours routinier des connaissances humaines, cette

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