PAR M. BOUSQUET
(Extrait du tom. VIH dos Mémoires de l'Jcadémie royale de médecine.)
COSSON, impri
iieur de l’Académie royale de médecine ,
rue Saint-Germain-des Prés , 9.
DE
M. ITARD
Lu dans la séance publique annuelle de V Académie royale de Médecine du i®* décembre iSSg,
Sous la présidence de M. Hüsson.
Par M. BOUSQUET,
Jean-Marc-Gaspard Itard naquit en 1776, à Oraison, petite ville de l’ancienne Provence, maintenant comprise dans le département des Basses- Alpes.
Dès l’âge de sept ans, il quitta la maison paternelle, et se rendit à Riez, auprès d’un oncle qui se fit un titre de son ministère pour diriger l’éducation de son neveu : cet oncle était chanoine de la cathédrale. Le jeune Itard commença ses études au collège de Riez et alla
2 ÉLOGE HîSTORTQCE
les terminer à Marseille , chez les pères de l’Oratoire. Ses éludes finies , il reprit le chemin de liiez, où il passa encore deux ans.
Son père le destinait au commerce, et, pour lui en inspirer le goût, il eut l’attention de le placer dans une des plus riches maisons de banque de Marseille, espérant que le speclacle d’une grande fortune agirait plus efficacement que ses paroles sur la tête d’un jeune homme. C’était à la fin de 0!, Ouverte sous les plus heureux auspices, la révolution française poursuivait le cours de ses utiles réformes ; mais déjà 1 orage commençait à gronder ; bientôt toute l’Europe est en armes 5 la France, effrayée des dangers que couraient ses libertés, appelle à sa défense tous les Français de dix-huit à vingt-cinq ans : M. Itarden avait dix-neuf. Que va-t-il devenir? Rassurez-vous, Son père et son oncle veillent sur lui. Avant de songer au salut delà patrie, les deux frères songent qu’ils n’ont qu’un fils, un fils qu’il faut à tout prix enlever aux hasards de la guerre. La trahison venait d’ouvrir les portes de Toulon aux Anglais. L’hôpital militaire, momentanément transféré à Soliers, était dirigé par un citoyen de Riez; l’abbé Itard en était connu; il lui adressa son neveu, en le suppliant de l’employer dans le service de santé, son neveu qui de sa vie n’avait mis les pieds dans un hôpital, et qui n’avait jamais ouvert un livre de médecine. Sa confiance ne fut point trompée. M. Itard fut employé comme chirurgien de 3® classe, et ce titre lui révéla sa vocation.
Cependant la Corse s’était séparée de la métropole et avait proclamé son indépendance. Le gouvernement méditait les moyens de la faire rentrer dans le devoir ; une expédition se préparait; M. Larrey en devait être le chirurgien en chef, et fut envoyé en cette qualité à Toulon. En attendant le moment de prendre la mer, cet habile chirurgien préludait à la gloire qui devait rendre son nom si célèbre par des cours publics d’anatomie et de chirurgie. Heureux de trouver un si bon maître, M. Itard en suivait assidûment les leçons; son application le fit remarquer, et lorsqu’en 1796, M. Larrey revint à Paris ,M. Itard le suivit et entra sous ses ordres au Val-de-Grâce. Peu de temps après son arrivée, une place de chirurgien de 2® classe devient vacante; un concours est ouvert ; M. Itard y entre et l’emporte sur ses compétiteurs.
11 était encore dans l’ivresse du triomphe lorqu’il reçut Tordre de partir sur-le-champ pour aller occuper un poste qui lui était désigné ; mais il sentait trop bien les avantages de la capitale pour y renoncer, et il donna sa démission.
A cette époque, deux hommes supérieurs, quoiqu’à des titres dif-
férens, se disputaient renseignement raédicai et divisaient les élèves. Pinel, habitué à l’enseignement des mathématiques, ne pouvait supporter les variations de la médecine, qu’il rejetait sur le vice de scs méthodes. Séduit par l’exemple des naturalistes , il les prit pour modèles, et, pour se donner le droit de les imiter, il commença par établir que la médecine n’est qu’une branche de l’histoire naturelle , oubliant trop peut-être que les objets dont elle s’occupe sont loin d’avoir la meme fixité, et qu’elle se propose un but bien différent.
Doué d’un esprit moins étendu , mais plus original , Corvisart n’avait pas à se défendre contre les dangers d’une première éducation. En toutes choses, il voyait le but et il y marchait sans regarder autour de lui. Comme il ne voulait connaître les maladies que dans la seule pensée de les guérir, il les étudiait au lit des malades , telles que la nature les présente et sans attendre aucune lumière étrangère. Ses modèles à lui notaient ni Aristote ni De Jussieu, ni Pline, ni Buffon ; il ne reconnaissait pour ses maîtres que les médecins, et parmi ceux-ci , il choisissait de préférence les praticiens, tels que Sydenham et Stoll, dont il a fait graver les sentences sur les murs de l’amphithéâtre où il développait leur doctrine.
M. Itard s’enrôla sous la bannière de Pinel. A la fin de sa carrière, l’impression produite sur lui par la lecture de la Nosographie n’était pas encore effacée. Il aimait à se rappeler les luttes qu’il avait soutenues pour les doctrines de son choix ; mais l’âge , en mûrissant sa raison , avait singulièrement refroidi son cnthonsïasme pour l’ouvrage, sans diminuer toutefois sa reconnaissance et son admiration pour l’auteur.
En quittant le Val-de-Grâce, M. Itard n’avait pas quitté le faubourg Saint-Jacques. Un jour, un accident survient aux Sourds-Muets : il fallait un médecin; on court chez M. Itard et on l’amène. M. Itard examine , donne ses soins , et le malade guérit. Les Sourds-Muets avaient alors pour directeur cet abbé Sicard dont la science et la charité ont inscrit le nom parmi les bienfaiteurs de l’humanité , à côté de celui de l’abbé de l’Epée , son illustre prédécesseur. Cet événement fit sentir la nécessité d’attacher un médecin à l’institution. Le pénétrant directeur n’avait vu M. Itard que quelques instans, mais il l’avait jugé et il lui offrit la place.
Privés delà faculté d’entendre et de parler, les sourds muets vivent en quelque sorte isolés au milieu de leurs semblables : ce sont des exi-
lés dans leur propre patrie. On sait tout ce que le génie d’un prêtre, inspiré par le malheur, a fait d’efforts pour rendre ces infortunés à la société, dont la nature semble les avoir séparés. M. Itard entra dans toutes les vues d’une si louable philanthropie. Il n’avait sur les sourdsmuets que les notions vulgaires qui courent dans le monde ; il voulut les connaître à fond, et pour les observer de plus près, il vécut avec eux.
Cette étude était nouvelle pour lui ; il s’y livra avec toute l’ardeur d’un caractère que les difficultés ne font qu’irriter. La rapidité de ses progrès explique le choix qu’on fit de lui dans une circonstance mémorable.
Un enfant de onze à douze ans, entrevu quelques années auparavant dans les bois de la Canne , fut rencontré précisément aux mêmes lieux, vers la fin de l’an YII, par trois chasseurs qui s’en saisirent au moment où il grimpait sur un arbre pour se soustraire à leurs poursuites. Conduit dans un hameau du voisinage, et confié à la garde d’une pauvre femme, il s’évada et gagna les montagnes où il erra pendant les froids les plus rigoureux de l’hiver, couvert d’une chemise en lambeaux. La nuit , il se retirait dans les lieux solitaires et se rapprochait le jour des villages voisins, menant ainsi une vie vagabonde jusqu’au jour où il entra de son propre mouvement dans une maison habitée du canton de St-Sernin. Il y fut repris, et transféré de là d’abord à l’hospice de Sainte-Afrique, puis à celui de Rhodez.
Les journaux , toujours si attentifs à recueillir tout ce qui peut exciter la curiosité publique, firent grand bruit de cet événement. Un ministre, dont il est juste de conserver le nom,M. de Champagny, crut que cet enfant pourrait intéresser les sciences morales, et des ordres furent donnés pour le faire venir à Paris. Il y arriva à la fin de l’an VIII, sous la conduite d’un honnête vieillard qui l’aimait déjà comme un fils; car il ne voulut pas s’en séparer sans emporter la promesse que si jamais la société venait à l’abandonner, il lui serait permis de le reprendre et de lui tenir lieu de père.
Le sauvage de l’Aveyron (c’est ainsi qu’on désignait cet enfant) fut déposé à l’institution des Sourds-Muets et remisentre les mains deM. Itard.
Il s’est rencontré des philosophes qui nous ont donné le sauvage pour l’homme primitif et l’homme civilisé comme un être dégradé. On crut avoir trouvé l’occasion de vérifier les conjectures de la philosophie, on la saisit avec empressement. Mais quelle illusion et quel désenchantement! à la vérité, l’exemple était mal choisi. Au lieu de cet être extra-
ordinaire qu’on s’attendait à voir, on vit un enfant d’une malpropreté dég-oûtante, se balançant sans but et sans relâche, mordant, égratignant ceux qui le contrariaient , ne témoignant aucune reconnaissance pour ceux qui le servaient, indifférent à tout et ne donnant de l’attentiôn à rien. Il avait des sens, et ne savait pas s’en servir; ses yeux ne savaient pas regarder; ses oreilles ne savaient pas écouter; l’odorat était si grossier qu’il recevait avec la meme indifférence les parfums les plus suaves et les odeurs les plus repoussantes ; enfin tous les sens, distraits ou insensibles, erraient sans cesse d’un objet à un autre sans jamais s’arrêter.
A ce tableau, le savant auteur du Traité de la folie, Pinel, crut reconnaître non pas un sauvage, non pas l’enfant de la nature , mais un être dégradé, un être déshérité des plus nobles attributs de son espèce, un être insociable, un véritable idiot.
M. Itard osa porter un autre jugement. A la différence de ces philosophes qui, pour rehausser les œuvres de la nature, rabaissent saps pitié tout ce qui sort de la main de l’homme, il croyait que l’homme lui-même , ce chef d’œuvre de la création , serait le plus faible et le pMis misérable des êtres s’il vivait seul, entièrement séparé du commerce de ses semblables. Loin d’être surprisà la vue du sauvage de l’Aveyron, il en comprenait donc toutes les misères; car il l’avait trouvé tel qu’il devait être , c’est-à-dire tel que sa philosophie le lui avait fait. Si on donnait, dit-il, ce problème à résoudre : Déterminer quels seraient le dégré d'intelligence et la nature des idées d'un adolescent qui, privé dès son enfance de toute éducation, aurait vécu entièrement séparé des individus de son espèce, on en trouverait la solution vivante dans le sauvage de l’Aveyron. Etrange illusion d’un esprit prévenu! Pour relever son élève, M. Itard suppose ce qui ne s’est jamais vu, ce qui ne peut pas être. S’il veut parler d’un enfant délaissé presque en naissant, il est visible que cet enfant ne saurait vivre. Faiitdl entendre un enfant égaré ou abandonné juste au moment où il peut se passer de toute assistance étrangère? cet enfant ne peut pas avoir moins de quatre ans. Or, n'eût-il jamais vu que sa nourrice, un enfant de quatre ans sait au moins faire usage de ses sens, il donne son attention aux objets qui l’intéressent, il distingue les personnes , il a des préférences, il connaît le nom et le service des choses à son usage , etc. Et ces connaissances qui ne distinguent aucun homme parce qu’elles sont communes à tous, pour les avoir, il suffit d’exister, car c’est la nature qui les donne.
En faisant à l’éducation une part si large, M. Itard ne s’apercevait pas qu’il préparait lui-même sa condamnation. Et en effet si son élève n’a pas reçu une organisation vicieuse; si, en lui donnant les besoins de son espèce, la nature lui en a donné les facultés; si réellement il ne lui a manqué que la puissance de l’exemple pour rompre les liens qui tenaient sa raison comme enchaînée , il est clair que rien ne peut l’empêcher de prendre son essor, maintenant qu’il respire l’air de la civilisation.
Formé à l’école de Locke et deCondillac, M. Itard s’attacha d’abord à exercer les sens de son élève ; il mettait un prix particulier à instruire l’oreille, l’oreille, le premier de tous les sens, à cause de ses liaisons avec la parole. L’histoire rapporte que Démocrite s’ôta la vue pour méditer sans distraction. M. Itard prit un moyen plus doux avec son élève; il se contenta de lui bander les yeux, et cette précaution ne fut pas inutile. En lisant les détails de ces exercices, on s’aperçoit que lorsque les yeux ne voyaient pas, l’oreille était plus attentive, et réciproquement , lorsque les yeux étaient ouverts , l’oreille distraite par les impressions delà vue, confondait les sons les plus disparates.
Et cependant il s’en faut bien que cet enfant fût sourd, il avait même l’ouïe assez fine. Yenail-on à tourner la clef dans la serrure de la porte de sa chambre, s’amusait-on à rouler entre les* doigts une noix ou un marron , à l’instant sa tête se dirigeait du côté d’où partait ce léger bruit; mais à l’exception des bruits qui l’intéressaient, il était pour tous les antres d’une indifférence telle que l’explosion d’une arme à feu tirée à ses oreilles ne pouvait l’émouvoir. Malheureusement cette indifférence, il l'avait pour la voix humaine, et c’est ainsi que M. Itard s’expliquait l’inutilité de ses efforts pour lui apprendre à parler.
Il savait d’ailleurs aussi bien que qui que ce fût que , la parole n’étant que l’interprète de la pensée , il ne suffit pas d’entendre pour parler, il faut encore avoir des idées. Celui qui n’a point d’idées n’a rien à communiquer. Et voilà, pour le dire en passant, une des raisons pourquoi les animaux ne sauraient parler , quelle que soit d’ailleurs la ressemblance de leurs organes avec les nôtres.
Mais M. Itard tenait toujours à prouver l’imperfection des sens pour absoudre l’intelligence. A la fin cependant , voyant que son élève ne répondait pas à ses espérances, il dut revenir de son premier jugement. Ceux qui voulaient l’amener à cet aveu ne s’apercevaient pas que sa
gloire ne pouvait qu’y gagner. Elever, instruire un enfant dont les facultés ne font que sommeiller, c’est presque une éducation ordinaire; mais élever un idiot, d’un être insociable et dégoûtant faire un être obéissant et supportable, c’est une victoire sur la nature, c’est presque une nouvelle création ! Aussi lorsque la classe d’histoire de l’Institut fut appelée à donner son avis sur les travaux de M. Itard, elle ne se contenta pas de louer le talent , la patience , le courage de l’instituteur ; elle s’étonna, et il y avait lieu de s’étonner, en effet, des triomphes obtenus sur une organisation si imparfaite.
M, Itard ne donna pas moins de quatre années consécutives à cette ingrate éducation , et si on se rappelle qu’il n’avait alors que vingt-cinq ans, on conviendra qu’il est rare de trouver à cet âge tant de persévérance unie à tant d’imagination. Son seul tort fut de trop présumer de son élève ; mais cela même prouve pour ses méthodes. N’ayons donc pas trop de regrets à une faute qui nous a valu le plan d’une éducation dont il n’existait pas de modèle ; seulement pénétrons-nous bien qu’il n’y a pas de sauvage dans la nature si l’on entend par-là un être entièrement isolé ; il n’y en a que dans les livres et dans l’imagination des philosophes. Qu’étaient donc, demandera-t-on peut-être , qu’étaient ces hommes trouvés dans les bois et montrés avec tant d’alFec- <
tation à la curiosité publique? Ecoutez une voix qui vous est chère ! c’étaient, dit M. Esquirol, des idiots fugitifs ou abandonnés par des parons dénatvirés.
Le bruit de cette aventure porta nom de M- Itard dans toute l’Europe. L’empereur de Russie , renouvelant l’exemple de Louis XIV, lui envoya une bague d’un grand prix. En la lui remettant , l’ambassadeur lui fit les offres les plus séduisantes pour l’engager à aller se fixer à Saint-Pétersbourg; M. Itard demanda par politesse du temps pour réfléchir; mais il était bien décidé à rester fidèle à la patrie.
Trente ans après, il publiait, dans le premier volume des Mémoires de V Académie^ un Mémoire sur le mutisme produit par lésion des facultés intellectuelles. Sur ce titre , on voit déjà qu’il admettait un autre mutisme que celui qui dépend de la privation de l’ouïe. Que dis-je? il remarque expressément qu’il n’est pas nécessaire que l’entendement soit lésé dans sa totalité pour produire Je mutisme; il suffit qu’il soit lésé dans ceux de ses attributs qui se lient plus particulièrement avec la faculté de parler , tels que l’attention , la mémoire et l’imitation; c’est-à-dire que si l’esprit n’est pas assez attentif pour écouter, la mémoire assez.
fidèle pour retenir les sons perçus par l’ouïe, les organes de la voix assez flexibles pour les répéter , la parole est également impossible.
On ne sait pas assez dans le monde tout ce que M. Itard a fait pour ces êtres que la science a flétris du nom à'idiots. Avant qu’il eût porté son attention sur ces infortunés, la société les rejetait tous indistinctement de son sein. Aujourd’hui elle est plus humaine, parce qu’elle est plus éclairée. Si l’enfant connaît assez bien le nom ou lé signe naturel des choses destinées à son usage, s’il connaît assez bien la valeur du oui et du non pour en faire une juste application, s’il a l’idée du mieux-faire , tout espoir n’est pas perdu. Mais s’il ne donne pas ces faibles lueurs d’intelligence, n’attendez rien de lui , quelque attentif qu’il soit d’ailleurs à pourvoir à ses besoins; car cette espèce d’intelligence n’est que de l’instinct, et l’instinct n’est pas un présage de perfectibilité, comme le prouve assez l’exemple des animaux. C’est pour y avoir été trompé une fois , dit M. Itard , que je fais cette réflexion. Aveu touchant et naïf, inspiré peut-être par le souvenir du sauvage de l’Aveyron ! Peut-être , disons-nous , car nous n’avons pas reçu ses confidences à cet égard : trop modeste ou trop sévère envers Iqi-même, il n’aimait pas à rappeler les débuts de sa carrière.
Après avoir donné les premières années de sa jeunesse aux spéculations de la métaphysique et de la physiologie, M. Itard sentit qu’il était temps de songer à la pratique de la médecine. Il s’y présenta avec un nom déjà connu; c’e'tait un immense avantage. En peu de temps, il se fit une clientcllo nombreuse. Pour être plus à portée de ses malades, il prit un appartement au centre de Paris; il y venait tous les matins et se retirait tous les soirs au faubourg Saint-Jacques. Ainsi les sourdsmuet eurent toujours ses premiers soins , comme ils eurent sa dernière pensée.
En acceptant l’honneur d’être leur médecin, M. Itard ne se dissimula pas l’engagement qu’il contractait , engagement d’autant plus saint à ses yeux , que nous n’avions rien ou presque rien sur les maladies de l’oreille.
A la vérité , Duverney , dont on ne peut prononcer le nom sans se rappeler qu’il eut l’honneur d’enseigner l’anatomie au grand Bossuet, Duverney avait publié un petit volume in-12 sur l’organe de rouïe(i), mais il vit son sujet en anatomiste plutôt qu’en médecin,
(1) Traité de Vorgane de l’ouïe contenant la structuré , les usages et toutes les maladies de l'oreille^ 1683.
Trnka a fait pour les cophoses ce qu’il a fait pour l’amaurose , pour la tympanite, etc.; il a pris dans les auteurs anciens et modernes tout ce qu’il a trouvé à sa convenance , sans y rien ajouter du sien.
Les traités généraux de médecine, naturellement moins avancés que les monographies , ne daignaient même pas parler des maladies de l’oreille, ou n’en parlaient que pour nous faire sentir notre ignorance.
Surpris de cette espèce de dédain pour un organe si intéressant , un membre de cette compagnie, M. Alard , choisit le catarrhe de l’oreille pour sujet de sa dissertation inaugurale, et le traita de manière à mériter les éloges de M. Itard ; mais ce n’était qu’un point dans une grande question.
Tel était encore, en 1821 , l’état de la science, lorsque M. Itard publia le Traité des maladies de C oreille et de l’audition,
La réputation de l’auteur était pour l’ouvrage une garantie de succès; néanmoins , M. Itard laissait voir une grande défiance. Avant de se décider à cette publication , il voulut pressentir le goût du public par quelques fragmens qu’il fit insérer dans les journaux de médecine. Et quoiqu’il eût lieu d’être satisfait de l’épreuve, il hésitait encore : si bien que l’ouvrage entier n’aurait probablement jamais vu le jour si l’amitié n’eût fait violence à la modestie. M. Itard était de ces hommes rares qui se donnent le temps de penser avant que d’écrire.
Il y a trois parties bien distinctes dans le Traité des maladies de l’oreille et de l’audition, La première , tout anatomique , n’cst au fond que le résumé critique des travaux de Yalsalva , Sœmmering, Scarpa , Cotugno, Geoffroy, Cuvier, Ribes, etc. C’était ce que nous avions de plus complet avant les belles recherches de M. Breschet sur l’oreille de l’homme et des animaux vertébrés (1).
Malgré tant de louables efforts , M. Itard reste persuadé que la physiologie ne connaît guère mieux les usages des diverses parties de l’oreille qu’elle ne les connaissait au temps de Galien , qui fleurissait au
deuxième siècle de l’ère chrétienne. Pour lui , cette organisation si
(4) Recherches anatomiques et physiologiques sur V organe de t’ouïe et sur l’audition dans l'homme et les animaux vertébrés , avec XIII planches ( Mémoires de l’Académie royale de médecine. Paris, 1836, lom. V, pag. 229 et suiv. ). — Recherches anatomiques et physiologiques sur l'audition des oiseaux. Paris , 1836, in-8 fig. — Recherches anatomiques et physiologiques sur l’organe de l'ouïe des poissons, Paris, 1838, in-4, avec 17 pl.
' compliquée ne renferme que des moyens de transmission des ondes sonores. Et, dans un de ces momens de découragement où l’esprit humain tombe quelquefois accablé du sentiment de sa faiblesse , à la vue des merveilles de la création, il ose prédire que nous n’en saurons jamais davantage. Ecartons , messieurs , ces imprudentes prédictions ;
11 n’est pas de plus triste philosophie que celle qui, ôtant à l’homme le sentiment de ses forces , éteint en lui toute émulation et le condamne à une éternelle ignorance.
A l’égard des maladies , M. Itard distingue les maladies de l’oreille d’avec les maladies de l’audition , sans se dissimuler les reproches que s’attira cette distinction. Séparer les lésions fonctionnelles des lésions de tissu , cela ne se peut à la rigueur ; mais ce que le raisonnement condamne en principe , la raison se le permet quelquefois dans l’application. Il est des symptômes tellement dominans , et dont la cause est si obscure que les médecins se sont accoutumés à les considérer comme des maladies. Cette méthode a été celle des plus grands praticiens; M. Itard l’a suivie, et il y était autorisé non seulement par l’exemple, mais encore par la nouveauté de son sujet.
Quel que soit le jugement qu’on porte du traité des maladies de l’oreille, personne ne peut contester à M. Itard la gloire d’avoir agrandi le domaine de la science en réhabilitant un organe dédaigné des pathologistes. Je n’ignore pas que des censeurs sévères blâment la classification de l’auteur ; que les espèces leur paraissent trop nombreuses; que les descriptions n’ont pas toutcs la même netteté, la même précision. Ces taches, je ne les dissimulepas, carsi la mort a ses droits, la science a aussi les siens. Mais il ne faudrait pas que le plaisir de la critique nous fermât les yeux sur le mérite d’une des productions les plus remarquables de notre époque. Si on compte les observations , on trouve qu’elle en renferme près de deux cents, sinon toutes nouvelles, du moins -toutes ntéressantes. Telle est entre autres celle d’une femme à qui 1,'elFroi d’un incendie causa des bourdonnemens d’oreille continus. Après avoir pris inutilement l’avis de plusieurs médecins , elle voulut avoir celui de M. Itard. M. Itard vit de suite que le sens auditif se laissait abuser par l’imagination. Il invita sa cliente à se loger tout près d’une grande usine, dans l’espoir que l’oreille, assaillie par de nouveaux bruits, se rétablirait dans l’intégrité de ses facultés par la force et la confusion même de ses impressions, et c’est ce qui arriva. C’est ainsi que pour éteindre une passion , la sagesse prescrit quelquefois d’en allumer une autre.
Je ne fatiguerai pas votre attention des détails d’une foule de procédés, dont l’esprit inventif de M. Itard a doté la thérapeutique acoustique ; mais je ne puis m’empêcher de dire quelques mots de deux opérations capitales dans le traitement des maladies de l’oreille : je veux parler de l'a perforation de la membrane du tympan et de l’art de sonder la trompe d’Eustache.
Un médecin , non moins recommandable par sa fidélité au malheur que par ses écrits, Riolan , ayant appris qu’un, sourd-muet avait re-p couvré l’ome pour s’être rompu le tympan, dans une chute, proposa aux médecins d’imiter la leçon que le hasard venait de leur donner. Toutefois, entre le conseil et l’exécution, près de deux siècles s’écoulèrent. Enfin, en 1800, Cooper annonça qu’il avait rendu l’ouïe à quatre sourds-muets en leur ouvrant le tympan. Aussitôt on répéta de toutes parts cette facile opération , mais avec des succès bien divers. En 1821, M. Itard croyait avoir réussi une fois ; plus tard il apprit que son malade était retombé , et il a saisi la première occasion de ’ démentir un succès qui ne s’était pas soutenu, ne voulant pas prêtera l’erreur l’autorité de son nom.
Une autre opération plus importante et plus usitée, c’est le cathétérisme de la trompe d’Eustache. Ce n’est pas ici le lieu d'’en faire l’histoire. Tout le monde sait que son inventeur n’était pas médecin, mais il était sourd. M. Itard ne réclame pour lui que l’honneur de l’avoir fait revivre; à quoi j’ajoute , et celui d’en avoir rendu l’application aussi facile que sûre par l’addition d’uo oorcle ip'itahique, qu li ceint autour du front. De ce cercle descend une pince qui saisit et fixe la sonde. Ce procédé fut incontestablement le meilleur jusqu’à celui de M. Gairal. A la vérité, M. Gairal n’a guère fait que modifier la courbure de la sonde; mais cette différence, est essentielle. C’est vous, messieurs, que M. Gairal prit pour juges, et telle était votre confiance dans les lumières et la justice de M. Itard, que vous lui abandonnâtes le soin de prononcer dans cette affaire.'Sa position était assurément fort délicate; l’amour de la vérité le sauva des pièges de l’amour-propre. Il reconnut sans détour les perfectionnemens de M. Gairal , et, après le plaisir de les reconnaître, il n’en eut pas de j)lus grand que celui de les proclamer devant vous (i).
Du reste , dans sa pensée, le cathétérisme de la trompe d’Eustache,
(1) Mémoires de V Académie royale de médecine. Paris, 1836, tom. V, pag. 525.
i 2 ÉLOGE HISTORIQUE
de même que la perforation du tympan, ne peut rien par lui-même; mais c’est une voie précieuse que le médecin se fraie pour porter ses médications dans l’intérieur de l’oreille, où réside la cause de la surdité.
M. Itard commença par y porter de l’air atmosphérique , chargé de quelques substances médicamenteuses , réduites à l’état de vapeur ou de gaz. Mais bientôt, peu satisfait des fumigations, il les remplaça par les injections liquides. La raison, appuyée sur ses premiers essais, lui disait que les liquides , en dissolvant , en délayant , en étendant les corps étrangers qui pouvaient se rencontrer dans l’oreille , devaient avoir plus de force pour les entraîner au dehors ; mais il sentait aussi que c’était une question de fait, et lorsqu’un médecin engagé dans la même carrière publia les succès qu’il obtenait des douches d'air, M. Itard n’hésita pas à dire qu’on se faisait illusion. Toutefois , conduit par ses devoirs académiques à s’en expliquer devant vous, il crut aussi que, pour émettre son opinion , il était tenu de l’appuyer de nouvelles expériences. Secondé par M. le D' Berjaud, de 1828 à i836 , il a essayé les douches d’air sur 288 sourds. Quelques uns , en petit nombre , ont obtenu un soulagement momentané ; deux seulement en ont retiré une guérison durable ; encore penche-t-il à croire que d’autres causes y ont concouru.
Sur ce point, M. Itard n’a donc rien cédé aux prétentions d’un adversaire qui , de son côté, défend toujours les douches d’air avec la même assurance et le même enthousiasme. A cet égard, jamais deux auteurs ne furent plus opposés et plus fermes dans leurs doctrines.
Un autre sujet de division entre les médecins auristes est la surdité de naissance. Jusqu’à M. Itard, les médecins, élevés dans la croyance qu’elle dépend de la paralysie du nerf auditif, se transmettaient la tradition sans y regarder, M. Itard la reçut d’abord sur parole ; puis il lui prit fantaisie d’en vérifier l’exactitude. C’est ainsi qu’il trouva que les causes de la surdité congéniale sont aussi nombreuses, aussi variables que celles de la surdité accidentelle ; et cette étiologie vient de recevoir une nouvelle confirmation des recherches de Edward Cook.
Un jour, il faut l’espérer, cette découverte portera ses fruits. Jusqu’ici, les sourds-muets n’y ont rien gagné. On sait seulement qu’il n’existe pas , qu’il ne peut pas exister un traitement unique contre la surdité de naissance. M. Itard la considéra jusqu’au dernier moment.
sinon comme incurable, du moins comme très-difficile à guérir. Je connais un médecin beaucoup plus consolant, et son secret est des plus simples: il se contente d’insuffler un peu d’air dans l’oreille interne. Rien n’égale, comme on voit, la simplicité du moyen, si ce n’est l’importance du bienfait. Les sourds-muets rendus à l’ouïe I quelle gloire pour la science ! quel bonheur pour les familles ! Mais modérons notre joie , de peur de blesser la délicatesse d’un confrère. Pour lui, rendre l’ouïe aux sourds-muets , ce n’est pas leur rendre la parole , c’est seulement les mettre en état de l’acquérir, sous la direction d’un maître habile et dans un avenir dont il ne peut pas même fixer approximativement le terme.
M. Itard ne comprenait rien à cette doctrine. Selon lui, la nature a mis entre l’ouïe et la parole des relations si étroites, que les sons que l’une entend , l’autre doit les répéter d’elle-même, sans efforts et‘ d’autant plus promptement, que le sujet, ayant passé la première enfance , est plus intelligent et a plus d’idées à communiquer. Il ne connaissait que trois ou quatre guérisons bien authentiques de surdité de naissance, et partout il avait vu les progrès de la parole suivre de si près ceux de l’audition , que tout fait qui s’éloignait de cette règle, il le rejetait comme chimérique. « Ainsi, dit-il, on n’a jamais a» guéri et on ne guérira jamais par des insufflations d’air la surdité de » naissance. Ce ne serait pas là une guérison, mais un véritable mi- » racle ; car il n’appartient qu’à la Divinité, qui a créé l’homme d’un )) souffle , de rendre d’un souffle la vie à ses organes. »
En attendant que la médecine trouve les moyens de guérir la surdité de naissance, M. Itard s’est appliqué à en atténuer les effets par une bonne éducation. L’art d’instruire les sourds-muets n’était pas connu de l’antiquité. Entrevu par un bénédictin espagnol, vers le midieu du i6® siècle; fondé par l’abbé de l’Epée; agrandi par l’abbé Sicard, il semble qu’il soit descendu du ciel sur les ailes de la religion. A ces noms la postérité joindra celui de M. Itard. Personne n’a mieux connu les sourds-muets ; personne n’a mieux décrit leurs mœurs, leur caractère, leurs passions, leurs habitudes , et , ce qui est plus important, personne n’a mieux apprécié les effets de leur infirmité sur le développement de l’intelligence. Il nous en donne l’idée la plus exacte qu’on puisse s’en former, en nous représentant la privation de l’ouïe it de la parole comme une double barrière qui empêche les idées du sourd-muet de venir à nous et les nôtres d’aller à lui. Quoique les sens
se prêtent mutuellement secours ; quoique nulle voix ne puisse donner à ses yeux lexplication de ce qu’ils voient, le sourd-muet se forme des idées assez exactes des objets matériels ; mais l’oreille étant , pour ainsi parler , la porte de l’intelligence , il pénètre difficilement dans le monde intellectuel : heureux celui qui a reçu du ciel-ces dispositions extraordinaires devant lesquelles tous les obstacles disparaissent !
N’exagérons pas cependant l’importance d’un sens, même de celui de l’ouïe. Après tout, cette importance est secondaire. Ce qui rend la plupart des sourds-muets si inférieurs aux autres hommes , c’est moins leur infirmité que l’isolement auquel cette infirmité les condamne. Je m’explique. Au malheur d’être privé du sens auditif, le sourd-muet joint celui de vivre au milieu d’hommes qui entendent et qui parlent, et qui se servent presque exclusivement de la parole pour communiquer entre eux. Réduit à saisir la pensée par les yeux et à se faire comprendre par des signes manuels, il ne trouve dans le monde qu’une vaste solitude.^Sa société à lui est dans le commerce de ses pareils, et ce commerce ne lui est pas moins profitable que peut l’être pour nous la société parlante. Le dirai-je? mon imagination, imposant momentanément silence à ma raison , s’est plu quelquefois à réunir en corps de nation les sourds-muets dispersés à la surface du globe ; puis elle faisait fonctionner cette société muette ; elle la voyait, suppléant à la parole par le langage des signes, marcher rapidement à la civilisation ; en sorte, qu’à l’exception des idées relatives au son, l’homme privé de la faculté d’entendre et de parler , me paraissait tout ce que le fait le double don de l’ouïe et de la parole. Et, charmé de ce spectacle, je m’écriais : la perfectibilité de l’humanité n’est donc pas tout entière dans la perfection des sens, comme l’ont dit quelques philosophes! elle est principalement dans l’intelligence. Massieu , Berthier , Clerc , Alibert , ont prouvé tout ce que peut le génie aux prises avec une organisation incomplète^
En observant les sourds-muets, M. Itard ne tarda pas à s’apercevoir qu’il en est peu dont l’oreille soit fermée à tous les bruits. La plupart entendent: les uns les bruits les plus forts comme la foudre et l’explosion des armes à feu ; d’autres , des bruits moins forts ; les deux cinquièmes environ entendent la voix humaine; mais, comme ils n’en saisissent que les tons les plus élevés, le peu d’audition qui leur reste est perdu pour la parole : dès que l’oreille né perçoit pas nette-
ment, facilement la parole, la peine d’entendre éteint le désir d’écouter, et le mutisme est inévitable.
Conduit par l’analogie, M. Itard se persuada que , de même qu’on fortifie les membres affaiblis, de même on fortifierait l’oreille par l’exercice-, c’est ce qu’il appelle Y éàwcsiüon physiologique de l'oreille.
La première idée de cette éducation remonte à 1 8o5 : ici les dates sont importantes à noter pour conserver à M. Itard une gloire qu’on a voulu lui ravir. Les premiers effets en sont généralement heureux et prompts. Les parens, faciles à s’abuser, y voient le présage d’une guérison complète et prochaine. On dit même qu’une illustre société y a été trompée ! Mais bientôt cette amélioration s’arrête , et comme l’oreille ne parvient jamais à saisir les intonations de la voix , la parole reste toujours bornée, rude, sans expression. Les demi-sourds sont toujours de demi-muets; ils parlent, mais il ne conversent pas : la conversation est une musique des plus délicates dont les notes tantôt hautes et tantôt basses exigent une finesse d’ouïe dont ils n’approchent pas. Etrangers à tout ce qui se dit autour d’eux, iis se sentent sans cesse rappelés vers leurs compagnons d’infortune, avec lesquels ils peuvent du moins échanger facilement leurs idées. Mais ils ont beau fuir la grande société parlante, ils y sont nés, il faut qu’ils y vivent : heureuse nécessité qui les force à recourir à la parole par l’intérêt même qu’ils ont à se faire comprendre !
M. Itard a travaillé trente ans pour faire introduire la culture de l’oreille dans l’institution des sourds-muets. Enfin ses vœux ont été entendus. Il est juste de dire que le président de cette solennité, M. Husson, lui prêta l’appui de son talent dans un rapport dont vous avez ordonné l’insertion au deuxième volume de vos mémoires (i). Je ne prévoyais pas alors que je m’exposerais un jour aux dangers de la comparaison.
Ceux qui ont connu M. Itard , savent que peu de personnes ont reçu un esprit plus inventif et plus ingénieux. Par la variété de ses aptitudes, il semblait fait pour toucher aux questions les plus diverses ; par un de ces événemens qui font les destinées , il n’a guère parlé que des maladies de l’oreille et des sourds-muets. Cette uniformité de travaux était pour l’auteur de cet éloge un écueil contre lequel la faiblesse de ses talens ne pouvait lutter ; mais il sent aussi qu’il serait indigne de
(1) De l’ éducorlion physiologique du sens auditif chez les sourds-muets. ( Mémoires de l’Académie royale de médecine. Paris , 1833, tora. II , pag. 178 etsuiv. )
IQ ÉLOGE HISTORIQUE
' l’honneur que vous lui faites, si, pour rendre sa tâche ou plus facile ou plus agréable, il n’avait dit qu’une partie des titres qui doivent recommander le nom de M. Ilard à la reconnaissance des hommes.
Cependant la science lui doit quelques mémoires sur des sujets variés, et notamment sur le pneumo-thorax , sur le bégaiement, sur les fièvres intermittentes, etc., il a ajouté des notes à une traduction de V hygiène domestique de Willich; enfin il a composé, pour le dictionnaire des sciences médicales àonlW. était un des collaborateurs, l’article hydropisiE. Partout on retrouve les mêmes principes , partout il proclame l’expérience comme l’unique guide du médecin. Non qu’il rejette les conjectures de la théorie, mais il les reçoit avec l’insouciance d’un homme qui peut s’en passer. En revanche, il n’accordait à personne le droit de poser des bornes à la puissance de la nature, et de dire, ceci est possible et ceci ne Test pas. Toute proposition qui se présentait à lui au nom de l’observation ^ était bien accueillie. Au commencement de sa carrière, il apprit qu’il y avait à Bordeaux un empirique qui se vantait de guérir les sourds-muets. Quelque peu problable que fut cette nouvelle , elle avait pour elle tant de témoignages qu’il voulut expérimenter par ses mains, et, ne pouvant obtenir une communication bénévole du fameux spécifique, il l’acheta à prix d’argent ; mais, hélas! ce remède eut le sort de tant d’autres. Tant que le mystère les protège , ils font des merveilles; à peine sont-ils connus, que leurs propriétés s’évanouissent comme s’ils étaient d’une complexion trop délicate pour supporter lo grand jour.
Cette mésaventure dut le rendre plus difficile en matière d’expérience ; mais elle ne changea pas ses principes. Toujours plus convaincu à mesure qu’il avançait en âge de la faiblesse de notre vue^ il s’étonnait qu’il pût exister des esprits assez vains pour n’admettre que ce qu’ils peuvent comprendre.
Retiré de la pratique de la ville à un âge où tant d’autres y entrent , M. Itard ne voyait plus que les malades qui allaient le consulter au faubourg St-Jacques ; c’étaient des sourds pour la plupart. Quelquefois l’affluence était si grande, qu’ils étaient obligés de s’inscrire et d attendre leur tour. Il est vrai qu’il ne leur donnait que quelques heures delà matinée; le reste de la journée, il l’employait à soigner sa santé et à préparer une nouvelle édition du Traité des maladies de l'oreille. Il avait rassemblé un grand nombre de matériaux, espérant toujours quelque trêve à ses douleurs pour les mettre en ordre. Le ciel lui a refusé
cette faveur. Il a quitté la terre avec le regret de laisser son œuvre inachevée. C’est à vous, messieurs, qu’il a légué le soin d’y mettre la dernière main. J’ignore par quelle fatalité ces matériaux se sont égarés; heureusement pour nous, M. Berjaud nous conserve la tradition. Formé aux leçons de M. Itard, il en connaît toutes les pratiques; puisse la reconnaissance lui faire sentir que les fruits du talent ne sauraient être l’héritage d’un particulier!
M, Itard n’a pas borné là ses bienfaits pour l’Académie, il lui a laissé une rente annuelle de 1,000 fr., pour fonder un ^y\\ trieriîial en faveur du meilleur mémoire de médecine pratiquelou de thérapeutique appliquée, et remarquez la sagesse du testateur! nul ouvrage ne sera admis au concours s’il n’a au moins deux ans de publication ; c’est prendre le temps en garantie contre les illusions de l’expérience.
Les sourds-muets ont été mieux partagés, et cela devait être; le bien même qu’il leur a fait les lui rendait plus chers. Affligé de voir qu’à la fin de leurs cours d’études, après six ans de séjour dans l’institution , ils étaient incapables de lire avec une parfaite intelligence la plupart des ouvrages de notre langue; il a créé pour eux une nouvelle classe dont le principal objet est de les former à cette lecture et de les mettre ainsi en état de continuer d’eux-mêmes leur éducation. Il a affecté 8,000 fr. de rente à cette utile fondation, et,’ par une faveur nouvelle, il en a réglé les bases d’après la connaissance que quarante ans d’observations lui avaient donnée des sourds-muets.
Le testament de M. Itard est un modèle de raison et de sentiment; tout y respire la reconnaissance, l’amour des hommes, la pitié pour le malheur; il n’a rien oublié de ce qui lui fut cher. Il adonné à ses parens plus qu’il n’a reçu de ses père et mère; ses serviteurs, les pauvres de sa paroisse, ceux de Riez ont eu part à ses générosités. Parmi ses amis, il a distigué MM. Rives, Husson , Esquirol, Gravier, Bousquet, auxquels il a laissé un souvenir. Ainsi, non content de léguer son nom à la postérité, il eut l’ambition plus douce de vivre dans le cœur des malheureux et dans celui de ses amis.
Au déclin de sa vie, les sentimens de piété qu’il avait puisés près de son oncle, se réveillèrent dans son âme, plus ardens et plus vifs que jamais. Il demanda les consolations de la religion, et, pour les demander , il n’attendit pas qu’il fût hors d’état de les sentir et de les goûter.
Cependant ses forces s’affaiblissaient de jour en jour. Ses amis, cher-
chant à lui inspirer une confiance qu’ils ne partageaient pas , l’engagèrent à se rendre à sa charmante retraite de Beau-Séjour , à Passy. Il obéit, mais sans se faire illusion. En partant, il prédit sa fin prochaine; elle arriva le 5 juillet i838. Il a voulu que « son corps fût * rendu à la terre intact et sans mutilation, persuadé que les ouver- » tures profitent peu à l’art de guérir, et que rien ne saurait soustraire )» l’homme aux tristes conditions de son existence, qui sont de souffrir » et de mourir ».
M. Itard avait le travail très-difficile. Sa pensée, d’abord confuse, ne se dégageait qu’avec une extrême lenteur; et, lorsqu’elle lui apparaissait sans mélange , la manière de la rendre était l’objet d’un second travail aussi pénible que le premier. Il eût pu se citer en exemple contre la maxime de poète. Il est vrai qu’il était fort difficile à se contenter. Ne voulant rien sacrifier de sa pensée, il tournait et retournait sa phrase jusqu’à ce qu’il eût trouvé le tour et l’expression les plus propres à la faire valoir, et il y parvenait si bien, qu’il a marqué sa place parmi les meilleurs écrivains de la littérature médicale.
M. Itard était d’une taille ordinaire ; ses infirmités avaient courbé son corps avant l’âge; ses traits animés et expressifs rappelaient ceux de Henri IV : les artistes étaient frappés de la ressemblance. On dit que dans sa jeunesse, M. Itard avait le caractère fort gai : en ce cas , l’isolement et la maladie avaient singulièrement altéré l’égalité de son humeur. Sa parole était brève, quelquefois même un peu brusque; mais sous ces dehors , il cachait l’âme la plus sensible et la plus aimante.
M. Itard a vécu célibataire. A ses derniers momens, il avait près de lui un neveu qu’il regrettait de n’avoir pas connu plus tôt. Il lui a légué sa bibliothèque et l’exemple de sa vie.