LYON
IMPRIMERIE DE î. M. BARRET , PLACE DES TERREAUX.
il 2! 3l 4l 5l 61 7l 8l 9l lb
Jeaw-baptiste Desgranges naquit en 1751 , à Mâcon, aujourd’hui chef-lieu du département de Saône-et-Loire. Fils d’un négociant estimé , il fit ses études dans un collège dirigé par les Dominicains. Une mémoire heureuse, et un goût pour les travaux de cabinet, qui ne s’est jamais démenti pendant la longue et honorable carrière qu’il a parcourue, le firent bientôt remarquer parmi ses condisciples ; et il dut à ces qualités précieuses de traverser rapidement et sans ennui ces premiers temps de la vie , ordinairement marqués par les premières peines.
A dix-sept ans il fut placé chez le premier chirurgien de l’Hôpital de Mâcon, pour y faire ce qu’on appelait alors un apprentissage en chirurgie ; bientôt après, il se rendit à La Rochelle et fut reçu élève interne.
dans l'hôpital de cette ville , qui renfermait alors d’assez nombreux moyens d’instruction.
Après avoir suivi avec fruit les cours qui s’y professaient , Desgranges vint à Lyon , et son séjour dans cette ville aurait peut-être été aussi court que ceux qu’il avait faits dans les hôpitaux de Mâcon et de La Rochelle, si la place de chirurgien interne qu’il obtint dans le grand Hôtel-Dieti, et plus tard les premiers événemens de la révolution , n’eussent contribué à l’y retenir et à l’y fixer. Une fois entré dans l’hôpital de Lyon , en qualité d’interne, Desgranges sentit tout le parti qu’il pouvait tirer pour son instruction d’une source aussi riche en faits de médecine et de chirurgie pratique.
On ne trouvait pas alors, comme aujourd’hui, dans cet hôpital un enseignement régulier et plus ou moins complet des sciences médicales ; des professeurs n étaient pas chargés d’y exposer, devant de nombreux élèves, la théorie de l’art, et de faire sur les malades mêmes l’application de leurs principes ; mais alors , comme depuis son origine et comme aujourd’hui, ce vaste établissement renfermait de nombreux malades, qui apportaient de tous les points de la France et même de l’étranger les maladies les plus graves et les plus variées ; et la pratique des médecins et des chirurgiens de cet établissement de bienfaisance, bien observée , valait les meilleurs leçons. Pendant quatre années que Desgranges passa dans l’Hôtel-Dieu de Lyon , il remporta plusieurs fois les prix qui étaient distribués tous les ans; à la suite de concours publics \ ces prix et ces concours étaient d’autant plus importans , qu’à cette époque la place de chirurgien-major , connue alors sous
le nom de chirurgien gagnant maîtrise, était toujours accordée à celui des élèves internes qui, pendant l’exercice de ses fonctions, avait donné le plus de preuves d’instruction et de bonnes mœurs. Ce mode de réception a valu à cet hôpital les Grassot , les Pouteau et les Dussaussoy.
En 1779, Desgranges , après de nombreux examens soutenus devant le Collège royal de chirurgie de cette ville , obtint d’être aggrégé à ce corps savant qui a compta dans son sein tous les chirurgiens distingués qui ont exercé leur art à Lyon ; il traita, dans la thèse qu’il soutint à cette occasion , des tumeurs fongueuses et des fongosités de la dure-mère . Le célèbre Louis, qui venait de publier un mémoire sur le même sujet, voulut bien accepter la dédicace que Desgranges lui fit de son premier ouv/rage.
Le titre de docteur alors n’était pas seulement la garantie de connaissances spéciales en médecine; c’était de plus un grade honorifique auquel étaient attachés des privilèges dans la pratique de l’art de guérir , et un rang plus élevé dans la société ; Desgranges , plus jaloux des connaissances nouvelles que ce titre le forcerait d’acquérir , qu’ambitieux des honneurs qu’il procurait, travailla pour l’obtenir et fut reçu docteur en médecine de l’Université de Valence, en 1788.
ïci se termine , en quelque sorte, la première époque de la carrière médicale de Desgranges : riche de vingt années d’études aussi bien employées , il réunissait tous les titres qu’un praticien peut offrir à la société comme garantie d’un véritable savoir.
Beaucoup de médecins , une fois reçus docteurs, entraînés par les soins qu’exige la pratique de leur
art et par les plaisirs qu’ils rencontrent dans un monde dont les avaient éloignés jusqu’alors des études trop abstraites , cessent de cultiver la science. Il n’en fut point ainsi de Desgranges ; nullement séduit par des occupations frivoles, il sut partager son temps entre les soins qu’il devait à ses cliens et ses études chéries. Il n’avait plus de grades à acquérir ; il lui fallut donc un autre but en perspective. Si quelque point spécial de la science eût alors fixé son attention , assurément Desgranges , par un travail soutenu et des méditations profondes , eût attaché son nom à quelque ouvrage important ; mais le hasard ne le dirigea point ainsi , et les travaux académiques lui plurent davantage: une lice ouverte à tous , des lauriers à cueillir, des ppix à remporter sur des rivaux, voilà ce qui était capable de l’enflammer d'une noble ardeur ; aussi concourut-il un grand nombre de fois, et fut-il souvent couronné. Il avait déjà remporté en 1781 un prix d’émulation à l’Académie royale de chirurgie ; en 1780 , il en remporta un autre sur la pratique des accouchemens, et en 1788 et 1789, il obtint, de ce même corps célèbre, deux prix sur des questions relatives à la matière instrumentale et à l’art des pansemens ; il fut également couronné par la Société royale de médecine de Paris et par celle de médecine pratique de Montpellier, et ces trois corps savans s’empressèrent de le recevoir dans leur sein en qualité de membre correspondant. Durant toute sa vie, il conserva un goût décidé pour ce genre de travail ; il remporta encore un grand nombre de médailles et fut affilié à la plupart des sociétés de médecine des départemens et à un assez grand nombre de celles de l’étranger.
La ligne que Desgranges devait suivre paraissait toute
tracée, et sa réputation comme praticien devait s’accroître chaque jour, mais les premiers orages de la révolution vinrent l’arracher à cette vie paisible. Il fut décidé que Lyon résisterait aux ordres de la Convention, et cette résolution courageuse amena cette ville à soutenir un siège contre les armées républicaines ; Desgranges fut nommé chirurgien-major-général de l’armée du département ; ses connaissances en chirurgie lui méritèrent cette place importante A peine fut-il installé dans ce nouveau poste, qu’on le vit, oubliant et renonçant à ses occupations habituelles , se livrer tout entier à ses nouvelles fonctions ; des hôpitaux militaires furent organisés dans l’église de St- Louis et ensuite dans celle de l’Observance ; des ambulances furent établies à la portée de tous les postes avancés, et pendant quarante jours que dura le bombardement de Lyon, Desgranges ne cessa pas de donner des preuves d’un grand courage, d’un profond savoir et d’une grande habileté dans l’art d’opérer.
Au milieu des occupations nombreuses qui absorbaient tous les instans du jour, il consacrait une partie de la nuit à recueillir les faits remarquables qu’il avait observés, et ces faits intéressans lui ont servi, dans la suite , à enrichir les journaux de médecine , à entretenir des rapports avec diverses académies, et surtout à ajouter à l’intérêt qu’offrent les réunions de la Société de médecine de Lyon , dont il fut un des membres les plus assidus et les plus laborieux.
Lyon, après deux mois de siège, vit une partie des braves qui l’avaient défendu obligés de fuir une mort plus certaine et plus horrible cent fois que celle qu’ils avaient bravée dans les combats... l’échafaud... Desgranges eut le bonheur d’échapper à la fureur des vainqueurs, et
à prix d’or, il obtint un passe-port et un guide, à l’aidp desquels il parvint en Suisse et se fixa dans le pays *Fé Vaud. Le titre de chirurgien en chef de farinée qui avait défendu Lyon,lui valut, dès son arrivée, une réputation qui s'accrut rapidement par les succès qu’il ne tarda pas d’obtenir dans la pratique de la médecine et de la chirurgie, et pendant neuf ans qu’il passa sur cette terre hospitalière , les jours ne lui suffisaient pas pour répondre aux nombreux cliens qui réclamaient ses conseils, et pour remplir les diverses charges publiques dont il fut investi.
Quoique étranger et d’une religion différente, les services de Desgranges furent appréciés en Suisse, et il en reçut d’éclatantes récompenses. Les sociétés savantes de Berne, de Bâle et de Zurich s’empressèrent de l’associer à leurs travaux ; les citoyens l’entourèrent partout de la considération qui était due à son savoir et à son caractère; enfin le sénat de Berne voulant qu’il conservât un témoignage durable de la reconnaissance publique, lui offrit une médaille d’or, qu’il avait fait frapper en son honneur, et qui représentait, d’un côté, les armes du canton de Berne, de l’autre, Minerve posant une couronne de lauriers sur la tête du génie, et dont l’exergue offrait ces mots : « Te digna manet gloria . » Honneur au peuple hospitalier et généreux qui, non content d’offrir un asile protecteur à des voisins que la fureur des partis poursuivait , favorisa leur industrie et sut rendre un juste hommage à ceux qui se distinguèrent par quelques talens, par quelques vertus!....
Rien de ce qui peut flatter l’amour-propre et assurer une existence future agréable, ne manquait à Desgranges ; mais les faveurs de la fortune n’éteignirent point en lui
l’amour de la patrie, et dès que le règne de la terreur eut été remplacé en France pas celui des lois, il s’em* pressa de venir reprendre, au milieu de ses concitoyens, la place distinguée de l’un des premiers médecins praticiens de la seconde ville de France.
Cefut en 1802 qu’il revint à Lyon; mais, de retoqr dans cette ville naguère si florissante , son cœur fut déchiré par la vue des désastres qu’avait causés la guerre civile : les citoyens les plus honorables avaient été moissonnés par la faux de la terreur ; les monumens publics dépouillés des chefs-d’œuvre des arts, les édifices qu’avait épargnés un long siège croulés sous la hache des démolisseurs , toutes les institutions anciennes détruites, et l’administration des établissemens publics tombée en des mains vénales et incapables ; il fallait donc réorganiser la société, rétablir les institutions utiles et ramener l’ordre, l’économie et les mœurs dans les établissemens consacrés à l’intérêt des citoyens. Desgranges paya son tribut à cette restauration ; il fut l’un des fondateurs dè la Société de médecine ; il en devint plus tard le président ; l’administration des hôpitaux eut souvent recours à ses lumières pour s’éclairer dans les décisions quelle avait à prendre , relativement au service de santé de l’Hôtel- Dieu et de la Charité ; enfin plus tard, il contribua, par ses écrits et par ses discours, à propager la découverte de la vaccine, contre laquelle s’élevaient des préjugés qui sont loin encore d’çtre complètement détruits.
Les dernières années de la vie de Desgranges furent 9 pour lui une longue période de bonheur ; partageant son temps entre les soins qu’il devait à de nombreux cliens et les travaux du cabinet, pour lesquels son goût ne s’était point refroidi ; entouré d’upe famille qui ne cessa de lui
donner des preuves du plus tendre attachement, et jouissant d’une fortune honorablement acquise, il ne vit point sans peine approcher le terme de sa carrière ; mais il conserva assez de courage pour envisager sa dernière heure avec quelque sang-froid , l’annoncer à ses amis et leur faire un dernier adieu. Il mourut des suites d’une affection organique du mésentère , le 23 septembre i 83 i.