‹ Éloges. Avec une introd. et des notesChapitre 12 sur 40 · XXXII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXII INTRODUCTION

centième année, en 1757, avec toutes ses facultés et sans autre infirmité qu'une légère surdité. A ses derniers moments il n'éprouva, comme il le dit à son médecin, qu'une grande difficulté d'être. Ce qu'il avait dit de Duhamel, son prédécesseur, mort dans un âge avancé « d'une mort douce et paisible et par la seule nécessité de mourir », devait être encore plus vrai de Fontenelle lui-même.

Entre tous ces éloges, nous aurions voulu ne pas être obligé de faire un choix. II a fallu cependant nous y résigner pour nous conformer à un programme qui n'indique que des éloges choisis. Nous avons donné la préférence à ceux qui nous ont paru les plus intéressants et le plus à la portée de la plupart des jeunes lecteurs, bien que consacrés à la mémoire de savants plus ou moins oubliés aujourd'hui et obscurs. Mais nous n'avons pas cru cependant devoir omettre les éloges de philosophes et de savants illustres entre tous, comme Leibnitz et Newton, et qui font le plus d'honneur à Fontenelle, quoique plusieurs parties ne puissent être comprises de ceux qui ne sont pas versés dans l'histoire de la philosophie, des mathématiques et de la physique. On eût été trop étonné de ne pas les trouver dans ce recueil ; d'ailleurs, dans tous les éloges, il en est bien peu qui ne contiennent des questionsiu et des analyses de hautes mathématiques, d'astronomie; ffl de physique qui, malgré la clarté relative que Fontenehe a su leur donner, ne sont pas à la portée de tous. Nous avons cru devoir néanmoins n'en mutiler aucun. De même que nous avons fait un choix entre tous les éloges, les maîtres et les élèves eux-mêmes auront h faire la part, dans chacun d'eux, de oe qui est plus adapté à leur intelligence et à leur goût, comme plus propre à leur servir de

modèle (1).

Francisque Bouillier.

(1) Ce recueil ne contient que la moitié des Éloges de Fontenelle.

ÉLOGE D'AMONTONS

Guillaume Amontons naquit en 1663, sur le minuit du dernier jour d'août. Il était fils d'un avocat, qui, ayant quitté la Normandie d'où il était originaire, était venu s'établir à Paris. 11 étudiait encore en troisième, lorsqu'il lui resta d'une maladie une surdité assez considérable, qui le séquestra presque entièrement du commerce des hommes, du moins de tout commerce inutile. N'étaut plus qu'à lui-même, et livré aux pensées qui sortaient du fond de la nature, il commença à songer aux machines. Il entreprit d'abord la plus difficile de toutes, ou plutôt la seule impossible, je veux dire le mouvement perpétuel, dont il ne connaissait ni l'impossibilité ni la difficulté. En y travaillant, il s'aperçut qu'il devait y avoir des principes dans cette matière, et qu'à moins de les savoir, on y perdrait son temps et sa peine. Il se mit donc dans la géométrie, quoique, selon la coutume de toutes les familles, la sienne s'y [opposât, sans doute avec beaucoup de raison, si on ne regarde les sciences que comme des moyens d'arriver à la fortune.

On assure qu'il ne voulut jamais faire de remèdes pour sa surdité, soit qu'il désespérât d'en guérir, soit qu'il se trouvât bien de ce redoublement d'attention et de recueillement qu'elle lui procurait, semblable en quelque chose à cet ancien, que

(1) Nous avons conservé l'ordre chronologique dans lequel Fonlenelle a prononcé et publié chaque éloge.

l'on dit qui se creva les yeux pour n'être pas distrait dans ses méditations philosophiques.

Amontons apprit le dessin, l'arpentage, l'architecture, et fut employé dans plusieurs ouvrages publics ; mais il ne fut pas longtemps sans s'élevei- plus haut, et il joignit à cette mécanique qui produit nos arts, et n'est occupée que de nos besoins, la connaissance de la sublime mécanique qui a disposé l'univers.

Les intrunicnts, tels que les baromètres, les thermomètres et les hygromètres, destinés à mesurer des variations physiques, qui nous étaient, il y a peu de temps, absolument inconnus, ou connus seulement par le rapport confus et incertain de nos sens, sont peut-être de toutes les inventions utiles de la philosophie moderne, celles où l'application delà mécanique à la physique est la plus délicate: et d'ailleurs, comme on s'était contenté du premier hasard, ou de la première idée qui avait fait naître ces inventions assez heureusement, elle> étaient demeurées ou défectueuses en elles-mêmes, ou d'un usage peu commode. Amontons les étudia avec beaucoup de soin; et en 1667, n'ayant encore que \ingt-quatre ans, il présenta à l'Académie des sciences un nouvel hygromètre qui en fut fort approuvé. Il proposa aussi à Hubin, fameux émailleur, et fort habile en ces matières, différentes idées qu'il avait pour de nouveaux baromètres et thermomètres : mais Hubin l'avait prévenu dans quelques-unes de ces pensées ; et il fil peu d'attention aux autres, jusqu'à ce qu'il eut fait un voyage en Angleterre, où elles lui furent proposées par quelques-uns des principaux membres de la Société royale.

Peut-être ne prendra-t-on que pour un jeu d'esprit, mais du moins très ingénieux, un moyen qu'il inventa de faire savoir tout ce qu'on voudrait à une très grande dislance, par exemple de Paris à Rome, en très peu de temps, connue en trois ou quatre heures, même sans que la nouvelle fût sue dans tout l'espace d'entre deux. Cette proposition si paradoxe et si chimérique en apparence, fut exécutée dans une petite étendue de pays, une fois en présence de Monseigneur, et une autre cm présence de Madame ; car quoi(|ue Amontons n'entendit nullement l'art de se produire dans le monde, il, était déjà connu des plus grands princes, à force de mérite. Le secret con-

ÉLOGE DAMO-\TO-\S. 3

sistait à déposer, dans plusieurs postes consécutifs, des gens qui, par des lunettes de longue-vue, ayant aperçu certains signaux du poste précédent, les transmissent au suivant, et toujours ainsi de suite ; et ces dilTérents signaux étaient autant de lettres d'un alphabet dont on n'avait le chiffre qu'à Paris et à Rome. La plus grande portée des lunettes faisait la distance des postes, dont le nombre devait être le moindre qu'il fût possible ; et comme le second poste faisait les signaux au troisième il mesure qu'il les voyait faire au premier, la nouvelle se trouvait portée de Paris à Rome presque en aussi peu de temps qu'il en fallait pour faire les signaux à Paris (I),

En 1093, Amontons donna le seul livre imprimé qui ait paru de lui. et le dédia à l'Académie des sciences. Il est intitulé : Remarques et expériences physiques sur la construction d'une nouvelle clepsydre, sur les baromètres, thermomètres, hygromètres. Quoique les clepsydres, oii horloges à eau, si usitées chez les anciens, aient été entièrement abolies parmi nous par les horloges à roues, infiniment plus justes et plus commodes, Amontons ne laissa pas de prendre beaucoup de peine à la construction de sa clepsydre, dans l'espérance qu'elle pourrait servir sur mer; car de la manière dont elle était faite, le mouvement le plus violent que put avoir un vaisseau ne la déréglait point, au lieu qu'il dérègle infailliblement les autres horloges. On a pu voir dans le livre d'Amontons avec combien d'art sa clepsydre était construite : et il n'y a guère d'apparence qu'il se soit rencontré avec aucun des anciens inventeurs.

Il entra dans l'Académie en i699, lorsqu'elle reçut son nouveau règlement. Aussitôt il donna dans nos assemblées la théorie des frottements, qui a tant éclairci ime matière si importante dans la mécanique et jusque-là si obscure. Son nouveau thermomètre vint ensuite, invention qui n'est pas seulen)ent utile pour la pratique, mais qui a donné de nouelles vues pour Ja spéculation. Nos /i«/o<>es (2) ont parlé à fond

(1) Amontons a eu, on le voit, la première idée du télégraphe aérien ; elle (Il alors abaiidon^iée comme chimérique, pui» reprise par Chappe en Î792. ; était plus qu'un simple d'esprit.

■(2) Ce sont des résumés que Fontenelle a mis en tête de chaque volume des temoires de l'Académie des sciences. Il y renvoie souvent dans ses Éloges.

de ces découvertes ; un volume nouveau qui va paraître en contiendra encore une autre du même auteur, c'est son baromètre justifié; et le volume qui viendra encore après contiendra son baromètre sans mercure à l'usage de la mer, et des expériences nouvelles et fort curieuses qu'il a laites sur le baromètre et sur la nature de l'air ; tant le nom et les découvertes d'Amontons ont de peine, pour ainsi dire, a quitter Ja place qu'ils tenaient dans nos /ustoi'res/

En effet, celle que cet académicien remplissait dans la compagnie était presque unique. Il avait un don singulier pour les expériences, des idées fines et heureuses, beaucoup de ressources pour lever les inconvénients, une grande dextérité pour rexécution, et on croyait voir revivre en lui Mar.otte, si célèbre par les mêmes talents. Nous ne craignons point de comparer à un des plus grands sujets qu'ait eus l'Académie, un simple élève tel qu-était Amontons. Le nom deleve n emporte parmi eux aucune différence de mérite; il signifie seulement moins d'ancienneté, et une espèce de survivance 1).

Amonlons jouissant d'une santé parfaite qui se déclarait même par toutes les apparences extérieures, n'étant sujet a aucune infirmité, menant et ayant toujours mené la vie du monde la plus réglée, fut tout d'un coup attaque d une inflaniination d-enlraiUes ; la gangi'ène s'y mit en peu de joui-s, et il mourut le M octobre âgé de quarante-deux ans et près de deux mois. U était marié, et n'a laisse qu une fiUe agec de deux mois. Le public perd par sa mort plusieurs inventions uiilos quil méditait, sur l'imprimerie, sur les vaisseaux, su a charrue. Ce qvi'on a vu de lui répond que ce qu U croyait nos ble, devait l'être à toute épreuve ; et le génie de 1 iiivent^ui naturellement subtil, hardi et quelquefois présomptueux, av^t en lui toute kx solidité, toute la retenue, et même toute la défiance nécessaires. • ,

es qualités de son cœur étaient encore preterables a celles de son esprit : une droiture si naïve et si peu méditée, qu on y voyait l'impossibilité de se démentir ; une simplicité, une Iran-

• -.«^ riP r..L élève habile pliysiL-ieii cl grand expérimen-

taleur qui rèKlemenl de 1710-

chise et une candeur, que le peu de commerce avec les hommes pouvait conserver, mais qu'il ne lui avait pas donnres ; une entière incapacité de se faire valoir autrement que par ses ouvrages, ni de faire sa cour autrement que par sou mérite, et par conséquent une incapacité presque entière de faire fortune.

Jean-Baptiste du Ilamel naquit en 1624 à Vire en basse Normandie. Nicolas du Hamel, son père, était avocat dans la même ville. Malgré le caractère général qu'on attribue à ce pays-là, et malgré son intérêt particulier, il ne songeait qu'à accommoder les procès qu'il avait entre les mains, et en était quelquefois mal avec les juges.

Du Hamel fit ses premières études à Caen, sa rhétorique et sa philosophie à Paris. A l'âge do dix-huit ans, il composa un petit traité, où il expliquait avec une ou deux figures, et d'une manière fort simple, les trois livres des Sphériques de Théodose; il y ajouta une trigonométrie fort courte et fort claire, dans le dessein de faciliter l'entrée de l'astronomie. II a dit, dans un ouvrage postérieur, qu'il navait imprimé celui-là que par une vanité de jeune homme ; mais peu de gens de cet âge ne pourraient avoir la même vanité. II fallait que l'inclination qui le portait aux sciences fût déjà bien générale et bien étendue, pour ne pas laisser échapper les mathématiques si peu connues et si peu cultivées en ce temps-là, et dans les lieux où il étudiait.

A l'âge de dix-neuf ans, il entra dans les pères de l'Oratoire. Il y fut dix ans, et en sortit pour être curé de Neuilly-sur- Marne. Pendant l'un et l'autre de ces deux temps, il joignit aux devoirs de son état une grande application à la lecture.

La physique était alors comme un grand royaume démembré, dont les provinces ou le gouvernement seraient devenus des souverainetés presque indépendantes. L'astronomie, la méca-

nique, lopliiiue, la chimie, elc, étaient des sciences à part, qui n'avaient plus rien de connimn avec ce qu'on appelait physique ; et les médecifis mêmes avaient détaché leur physiologie, dont le nom seul la trahissait. La physique appauvrie et dépouillée n'avait plus pour son partage que des questions egalem..nl épineuses et stériles. Du Ilamel entreprit de lui rendre ce ,pi-on lui avait usurpé, c'est-à-dire, une infinité de connaissances utiles et agréables, propres à faire renaître l'estime et le u-oùt qu'on lui devait. Il commença l'exécution de ce dessein par son Astronomia physica et par son traité De meteoris et fosfiilibus. imprimés l'un et l'autre en 1660.

Ces deux traités sont des dialogues dont les personnages sont Théophile, grand zélateur des anciens, Menandre, cartesien passionné, Simplicius, philosophe indifférent entre tous les partis, qui le plus souvent tâche de les- accorder tous, et qui hors de là est en droit, par son caractère, de prendre dans chacun ce qu'il y a de meilleur. Ce Simplicius et du Hamel, c'est le même homme.

A la forme de dialogues, et à cette manière de traiter la philosophie, on reconnaît que Cicéron a servi de modèle ; maison le reconnaît encore à une latinité pure et exquise, et, ce qui est plus important, à un grand nombre d'expressions ingénieuses et fines dont ces ouvrages sont semés. Ce sont des raisonnements philosophiques qui ont dépouillé leur sécheresse naturelle ou du moins ordinaire, en passant au travers d'une ima- ..■inalion fleurie cl ornée, et qui n'y ont pris cependant que la fuste dose d'agrément qui leur convenait. Ce qui ne doit être embelli que jusqu'à une certaine mesure précise, est ce qui coûte le plus à embellir. . . ,

\' Astronomie phiisique est un recueil des principales pensées des philosophes tant anciens que modernes sur la lumière, sur les couleurs, sur les systèmes du monde; et de plus, tout ce qui appartient à la sphère, à la théorie des planètes, au calcul des éclipses, y est expliqué mathématiquement. De même le traité des météores et des fossiles rassemble tout ce quen ont dit les auteurs qui ont quelque réputation dans ces matières; car du Hamel ne se bornait pas à la lecture des plus fameux. On voit dans ce ([u'il a écrit des fossiles un^ grande connais

sauce de l'histoire naturelle, et surtout de la chimie, quoiqu'elle fût encore alors enveloppée de mystères et de ténèbres difficiles à percer.

On lui reprocha d'avoir été peu favorable au grand Descartes, si digne du respect de tous les philosophes, même de ceux qui ne le suivent pas. En effet, Théophile le traite quelquefois assez mal. Du Hamel répondit que c'était Théophile, entêté de l'antiquité, incapable de goûter aucun moderne, et que jamais Simplicius n'en avait mal parlé. Il disait vrai ; cependant c'était au fond Simplicius qui faisait parler Théophile.

En 1663, qui fut la même année où il quitta la cure de Neuilly, il donna le fameux livre Deconsensuveteris et novœphilosophiœ. C'est une physique générale, ou un traité des premiers principes. Ce que le titre promet est pleinement exécuté, et l'esprit de conciliation, hérédifairo à l'auteur, triomphe dans cet ouvrage. 11 commence par la sublime et peu intelligible métaphysique des platoniciens sur les idées, sur les nombres, sur les formes archétypes; et quoique du Hamel en connaisse l'obscurité, il ne peut leur refuser une place dans cette espèce d'états généraux de la philosophie. Il traite avec la même indulgence la privation principe, réduction des formes substantielles, et quelques autres idées scolastiques : mais quand il est enfin arrivé aux principes qui se peuvent entendre, c'est-à-dire, ou aux lois du mouvement, ou aux principes moins simples établis par les chimistes, on sent que malgré l'envie d'accorder tout, il laisse naturellement pencher la balance de ce côté-là. On s'aperçoit même que ce n'est qu'à regret qu'il entre dans les questions générales, d'où Ton ne remporte que des mots, ([ui n'ont point d'autre mérite que d'avoir longtemps passé pour des choses. Son inclination et son savoir le rappellent toujours assez promptement à la philosophie expérimentale, et surtout à la chimie, pour laquelle il paraît avoir eu un goût particulier.

En 1666, Colbert, qui savait combien la gloire des lettres contribue à la splendeur d'un État, proposa et fit approuver au roi l'établissement de l'Académie royale des sciences. Il rassembla avec un discernement exquis un petit nombre d'hom-

mes, excellents chacun dans son genre. 11 fallait à cette compagnie un secrétaire qui entendit et qui parlât bien toutes les diflierentcs langues de ces savants ; celle d'un chimiste, par exemple, et celle d'un astronome, qui fût auprès du public leur interprète commun; qui pût donner à tant de matières ('pineuses et abstraites des éclaircissements, un certain tour, et même un agrément que les auteurs négligent quelquefois de leur donner, et que cependant la plupart des lecteurs demandent; enfin, qui, par son caractère, fût exempt de partialité, et propre à rendre un compte désintéressé des contestalions académiques. Le choix de Colbert pour cette fonction tomba sur du Hamel; et après les épreuves qu'il avait faites sans y penser, de toutes les qualités nécessaires, un choix aussi éclairé ne pouvait tomber que sur lui..

Sa belle latinité ayant beaucoup brillé dans ses ouvrages, et d'autant plus que les matières étaient moins favorables, il fut choisi pour mettre en latin un traité des droits de la feue reine sur le Braisant, sur Namur, et sur quelques autres seigneuries des pays-bas Espagnols. Le roi qui le lit publier en 16G7, voulait qu'il pût être lu de toute l'Europe, où ses conquêtes, et peut-être aussi un grand nombre d'excellents livres, n'avaient pas encore rendu le français aussi familier qu'il l'est devenu.

A cet ouvrage, qui soutenait les droits de la reine, il en succéda l'année suivante un autre de la même main, et en latin, qui soutenait les droits de l'archevêque de Paris contre les exemptions que prétend l'abbaye Saint-Germain-des-Prés. Ce fut Peretixe, alors archevêque, qui engagea du Hamel à cette entreprise, et apparemment il crut que le nom d'un auteur, si éloigné d'attaquer sans justice, et même d'attaquer, serait un grand préjugé pour le siège archiépiscopal. En effet, c'est là la seule fois que du Hamel ait forcé son caractère jusqu'à prendre le personnage d'agresseur; et il est bon qu'il l'ait pris une fois pour laisser un modèle de la modération et de l'honnêteté avec laquelle ces sortes de contestations devraient être conduites.

Sa grande réputation sur la latinité fut cause encore qu'en ' la même année lG(i8, Colbert de Croissy, plérîipotcntiaire pour

la paix d'Aix-la-ChapclIo, l'y mena avec lui. Il pouvait l'enipioyor souvent pour tout ce qu'ildevait traiter en latin avec les ministres étrangers; et (pioique la pureté de cette langue puisse paraître une circonstance peu importante par rapport à une négociation de paix, les politiques savent assez qu'il ne faut rien négliger de ce qui peut donner du relief à une nation aux yeux de ses voisins et de ses ennemis.

Après la paix d'Aix-la-Cliapelle, de Croissy alla ambassadeur en Angleterre, et du Ilamel l'y accompagna. Il fit ce voyage en philosophe; sa principale curiosité fut de voir les savants, surtout l'illustre Boyle, qui lui ouvrit tous ses trésors de physique expérimentale. De là il passa en Hollande avec le même esprit, et il rapporta de ces deux voyages des richesses dont il a ensuite oi'né ses livres.

Revenu en France, et occupant sa place de secrétaire de l'Académie, il publia son traité De corponim affectionibus en 1670. Là il pousse la physique jusqu'à la médecine, dont il ne se contente pas d'effleurer les principes. Deux ans après, il donna son traité De mente humanû. C'est une logique métaphysique, ou une théorie de l'entendement humain et des idées, avec l'art de conduire sa raison. Quoique les expériences physiques paraissent étrangères à ce sujet, elles y entrent cependant en assez grande quantité, elles fournissent tous les exemples dont l'auteur a besoin; il en était si plein, qu'elles semblent lui échapper à chaque moment.

Un an après, c'est-à-dire en 1673, parut son livre De corpore animato. On peut juger par le titre si la physique expérimentale y est employée. Surtout l'anatomie y règne. Du Hamel en avait acquis une grande connaissance^ et par des conférences de l'académie, et par un commerce particulier avec Stenon et du Verney. Quand du Verney commença à s'établir à Paris, et qu'il y établit en même temps un nouveau goût pour l'anatomie, du Hamel fut un des piemiei-s qui se saisit de lui et des découvertes qu'il apportait. Un tel disciple excita encore le jeune anatomisle à de plus grands progrès, et y contribua.

Dans ce livre De curpore animato, il fait entendre qu'on lui reprochait de ne point décider les questions, et d'être trop indéterminé dans les difr(''renls partis. Il promet de se corriger,

et il i'iiut uNuLiLT cependant (ju'il ne paraît pas trop avoir tenu parole; mais enfin il est rare qu'nn philosophe soit accusé de n'être pas assez décisif.

Au même endroit, il se l'ait à lui-môme un autre reproche, dont il est beaucoup plus touché; c'est d'être ecclésiastique, et de donner tout son temps à la philosophie profane. Il est aisé de voir quelle foule de raisons le justifiaient; mais l'extrême délicatesse de sa conscience ne s'en contentait pas. Il proteste qu'il veut retourner à un ouvrage de théologie, dont le projet avait été formé dès le temps qu'il publia ses premiers livres, et dont l'exécution avait toujours été inteiTompue.

Cependant il y survint encore une nouvelle interruption. Un ordre supérieur, et glorieux pour lui, l'engagea à composer un cours entier de philosophie selon la l'orme usitée dans les collèges. Cet ouvrage parut en 1678 sous le titre de Philosophia vctus et nova, ad usum scholœ accommodata, in regiâ Burgundiâ periractata (\), assemblage aussi judicieux et aussi heureux ([u'il puisse être des idées anciennes et nouvelles, de la philosophie des mots et de celle des choses, de l'école et de l'Académie. Pour en parler encore plus juste, l'école y est ménagée, mais l'Académie y domine. Du Hamel y a répandu tout ce qu'il avait puisé dans les conférences académiques, expériences, dé- (^ouvei'tes, raisonnements, conjectures. Le succès de l'ouvrage a été grand; les nouveaux systèmes déguisés en quelque sorte, ou alliés avec les anciens, se sont introduits plus facilement chez leui's ennemis, et peut-être le vrai y a-t-il eu moins d'oppositions à essuyer, parce qu'il a eu le secours de quelques erreurs.

Plusieurs années après la publication de ce livre, des missionnaires qui l'avaient porté aux Indes orientales, écrivirent qu'ils y enseignaient cette philosophie avec beaucoup de succès, principalement la physique, qui est des quatre parties du cours entici' celle où l'Académie et les modernes ont le plus de part. Des peuples peu éclairés, et conduits par le seul goût naturel, n'ont pas beaucoup hésité entre deux espèces do philosophies dont l'une nous a si longtemps occupés.

H) c'est une tentaUve d'accommodement eiitro rancieniie et la nouvelle philosophie qui étaient encore en lutte. '

ÉLOGE DE DU HAMEL. Il

Il semble que du Hamel ait été destiné à être le philosophe de rOiiont. Le P. Bouvet, jésuite et fameux missiunnaiie de la Chine, a éciùt que quand ses confrères et lui voulurent faire en langue tartare une philosophie pour l'empereur de ce grand État, et le disposer par là aux vérités de l'Évangile, une des principales sources où ils puisèrent fut la philosophie ancienne et moderne do du Hamel, L'entiée qu'elle pouvait procurer à la religion dans ces climats éloignés, a dû le consoler de l'application qu'il y avait donnée.

A la fin il s'acquilta encore plus précisémeiil du devoir doni il se croyait chargé. En 1691, il imprima un corps de théologi<' en sept tomes, sous ce litre : Theotorjia speculatrix cl practica JHXta SS. Patrum (lorjmato pcriraclaia cf. ad itsum scolœ accom^ modata. La théologie a été longtemps remplie de subtilités, fort ingénieuses à la vérité, utiles même jusqu'à un certain point, mais assez souvent excessives ; et l'on négligeait alors la connaissance des pères, des conciles, de l'histoire de l'Eglise, enfin tout ce qu'on appelle aujourd'hui théologie positive. On allait aussi loin que l'on pouvait aller par la seule métaphysique, et sans le secours des faits presque entièrement inconnus: et cette théologie a pu être appelée fille de l'esprit et de l'ignorance. Mais enfin les vues plus saines et plus nettes des deux derniers siècles ont fait renaître la positive. Du Hamel l'a réunie dans son ouvrage avec la scolastique, et personne n'était plus propre à ménager cette réunion. Ce que la philosophie expérimentale est à l'égard de la philosophie scolastique, la tliéologie positive l'est à l'égard de l'ancienne théologie de l'école: c'est la positive qui donne du coi'ps et de la solidité à la scolastique, et du Hamel fit précisément pour la théologie ce qu'il avait fait pour la philosophie. On voit de part et d'autre la même étendue de connaissances, le même désir et le même art de concilier les opinions, le même jugement pour choisir quand il le faut, enfin le même esprit qui agit sur différentes matières. On peut se représenter ici ce que c'est que d'être philosophe et théologien tout à la fois, philosophe qui embrasse toute la philosophie, théologien qui embrasse la théologie entière.

Ce travail presque immense lui en produisit encoi-e un

là FONTENELLE.

aulre. Ou souliaila qu'il tirât en abrégé de son corps de théologie, ce qui était le plus nécessaire aux jeunes ecclésiastiques que l'on instruit dans les séminaires. Touché de l'utilité du dessein, il l'entreprit, quoique âgé de soixante-dix ans, et sujet à une infirmité qui de temps en temps le mettait à deux doigts de la mort. Il fit mémo beaucoup plus qu'on ne lui demandait, il traita quantité de matières qu il n'avait pas fait entrer dans son premier ouvrage, et en donna un presque tout nouveau en '169-i, sous ce titre: Theologiœ clericorum scminariis accommodatœ summarium. Ce sommaire contient cincj volumes.

Son application à la théologie ne nuisit point à ses devoirs académiques. Non seulement il exerça toujours sa fonction, en tenant la plume et recueillant les fruits de chaque assemblée; mais il entreprit de faire en latin une histoire générale de l'Académie depuis son établissement en' 1606 jusqu'en 1696. Il prit cette époque pour finir son histoire, parce qu'au commencement de 1697, il quitta la plume, ayant représenté à M. de Pontcharlrain, chancelier de France, qu'il devenait trop infirme, et qu'il avait besoin d'un successeur. Il serait de mon intérêt de cacher ici le nom de celui qui osa prendre la place d'un tel homme: mais la reconnaissance que je lui dois de la bonté avec laquelle il m'agréa, et du soin qu'il prit de me former, ne me le permet pas.

Ce fut en 1698 que parut son histoire sous ce titre : Regiœ scientiarum Academiœ historia (1). L'édition fut bientôt enlevée, et en 1701 il en parut une seconde beaucoup plus ample, augmentée de quatre années qui manquaient à la première pour finir le siècle, et dont les deux dernières étaient comprises dans une histoire française.

Si nous n'avions une preuve incontestable par la date de ses livres, nous n'aurions pas la hardiesse de rapporter qu'en la même année 1698, où il donna pour la première fois son histoire de l'Académie, il donna aussi un ouvrage théologique fort savant, intitulé : Instiiulioncs biblicœ, seu scripturœ sacrœ proleyomena, una cum seleclis annotationibus in peiitateuchwn. Là il ramasse tout ce qu'il y a de plus important à savoir sur la

(1) Fontenelle l'a traduite enfrançais, mais plusieurs aQ,nées seulementaprès la mort de du Hamel.

critique dorÉcritme sainte; un jugement droit et sur est l'architecte qui choisit et qui dispose les matériaux que fournit une vaste érudition. Le mènie caractère règne dans les notes sur les cinq livres de Moïse : elles sont bien choisies, peu chargées de discours, instructives, curieuses seulement lorsqu'il faut qu'elles le soient pour être instructives, savantes sans pompe, mêlées quelquefois de sentiments de piété, qui partaient aussi naturellement du cœur de l'écrivain que du fond de la matière.

11 publia en 1701 les Psaumes, et 1703 les livres de Salomo7i, la sapience et l'ecclésiastique, avec de pareilles notes. Tous ces ouvrages n'étaient que les avant-coureurs d'un autre sans comparaison plus grand auquel il travaillait, d'une bible entière accompagnée de notes sur tous les endroits qui en demandaient, et de notes telles qu'il les faisait. II la donna en 1705, âgé de 81 ans. Cette bible, par la beauté de l'édition, et par la commodité et l'utilité du commentaire disposé au bas des pages, l'emporte, au jugement des savants, sur toutes celles qui ont encore paru.

Jusqu'ici nous ne l'avons presque représenté que comme savant et comme académicien; il faudrait maintenant le représenter comme homme et peindre ses mœurs: mais ce serait le panégyrique d'un saint, et nous ne sommes pas dignes de toucher à cette partie de son éloge, qui devrait être fait à la face des autels, et non dans une Académie. Nous en détacherons seulement deux faits qui peuvent être rapportés par une bouche profane.

11 allait tous les ans à NeuilIy-sur-Marne visiter son ancien troupeau, et le jour qu'il y passait était célébré dans tout le village occupé que de la joie de le voir. Tout le monde sait quelles sont les vertus, non seulement morales, mais chrétiennes nécessaires à un pasteur, pour lui gagner tous les cœurs à ce point-là, et de quel prix sont les louanges de ceux sur qui on a eu de l'autorité, et sur qui on n'en a plus.

Pendant qu'il fut en Angleterre, les cathoiiques anglais qui allaient entendre sa messe chez l'ambassadeur de France, disaient communément : Allons à la messe du saint prêtre. Ces étrangers n'avaient pas eu besoin d'un long temps pour pren-

dre de lui l'idée qu'il méritait. Un extérieur très simple, et qu'on ne pouvait jamais soupçonner d'être composé, annonçait les vertus du dedans, et trahissait l'envie qu'il avait de les cacher. On voyait aisément que son humilité était, non pas un discours, mais un sentiment fondé sur sa science même; et sa charité agissait trop souvent pour n'avoir pas quelquefois, malgré toutes ses précautions, le déplaisir d'être découverte. Le désir général d'être utile aux autres était si connu en lui. que les témoignages favorables qu'il rendait en perdaient une partie du poids (|ii'ils devaient avoir par euxmêjues.

Le cardinal Antoine Barberin, grand aumônier de France, le fit aumônier du roi en 1659; car, nous avons oublie de le dire et c'est un point qui n'aurait pas été négligé dans un autre Éloge, il fut pendant toute sa vie dans une extrême considération auprès de nos grands prélats. Cependant il n'a jamais possédé que de très petits bénéfices, ce qui sert encore à peindre son caractère, et pour dernier trait, il n'en a point possédé dont il ne se soit dépouillé en faveur de quelqu'un.

ÉLOCxE DE RÉGIS

Pierre-Sylvain Régis naquit en 'l(i32àla Salvetatde Blanquefort, dans le comté d'Agénois. Son père vivait noblement et était assez riche; mais il eut beaucoup d'enfants, et Régis, qui était un des cadets, se trouva avec peu de bien.

Après avoir fait avec éclat ses humanités et sa philosophie chez les jésuites de Cahors, il étudia en théologie dans l'université de cette ville, parce qu'il était destiné à l'état ecclésiastique ; et il se rendit si habile en quatre ans, que le corps de l'université le sollicitant de prendre le bonnet de docteur, lui offrit d'en faire tous les frais. Mais il ne s'en crut pas digne, qu'il n'eût étudié en Sorbonne à Paris. Il y vint ; mais s'étant dégoûté de la longueur excessive de ce que dictait un

célèbre professeur sur la seule question de l'heure de l'institution de l'eucharistie, et ayant été frappé de la philosophie cartésienne, qu'il coinmenra à connaître par les contV'rences de Rohault, il s'attacha entièrement à cette philosophie, dont le charme, indépendamment même de la nouveauté, ne pouvait manquer de se faire sentir à un esprit tel que le sien. Il n'avait plus que quatre ou cinq mois à demeurer à Paris, et il se hàla de s'instruire sous Rohault. (|ui, de son coté, zélé pour sa doctrine, donna tous ses soins à un disciple qu'il croyait propre à la répandre.

Régis étant parti de Paris avec une espèce de mission de son maître, alla établir la nouvelle philosophie à Toulouse, par des conférences puliliques qr.'il commença d'y tenir en lOOo. H avait une facilité agréable de parler, et le don d'amener les matières abstraites à la portée de ses auditeurs. Bientôt toute la ville fut remuée par le nouveau philosophe; savants, magistrats, ecclésiastiques, tout accourut pour l'entendre; les dames mêmes faisaient partie de la foule: et si quelqu'un pouvait partager avec lui la gloire de ce grand succès, ce n'était du moins que l'illustre Descartes, dont il annonçait les découvertes. On soutint une thèse de pur cartésianisme en français, dédiée à une des premières dames de Toulouse, que Régis avait rendue fort habile cartésienne, et il présida à cette thèse (1). On n'y disputa qu'en français, la dame elle-même y résolut plusieurs difticultés considérables, et il me semble qu'on affectât par toutes ces circonstances de faire une abjuration plus parfaite de l'ancienne philosophie. MM. de Toulouse, touchés des instructions et des lumières que Régis leur avait apportées, lui firent une pension sur leur hôtel de ville; événement presque incroyable dans nos mœurs, et qui semble appartenir à l'ancienne Grèce.

Le marquis de Yardes, alors exilé en Languedoc, étant venu à Toulouse, y connut aussitôt Régis, et l'obtint de la ville avec quelque peine, pour l'emmener avec lui dans son gouvernement d'Aigues-Mortes. Là, il se l'attacha entièrement par l'estime, par l'amitié, et par le mérite qu'il lui fit voir; et ce

M) Voir sur le philosophe cartésien Régis, mon Histoire de la philosophie car- , Umnne, \" vol., chap. 24, 3= édit. Delagrave.

qui est à la gloire de l'un et de l'autre, il n'eut pas besoin de se rattacher par d'autres moyens, qui passent ordinairement pour plus efficaces. Il tâcha de s'occuper avec lui, ou plutôt de s'amuser de la philosophie cartésienne, et comme il avait brillé par l'esprit dans une cour très délicate, peut-être le philosophe ne profita-t-il pas moins du commerce du courtisan que le courtisan de celui du philosoplie. L'un de ces deux différents caractères est ordinairement composé de tout ce qui manque à l'autre.

De Vardes alla à Montpellier en 1071, et Régis, qui l'y accompagna, y fit des conférences avec le même applaudissement qu'à Toulouse. Mais, enfin, tous les grands talents doivent se rendre dans la capitale. Régis y vint en 1680, et commença à tenir de semblables conférences chez Lémery, membre aujourd'hui de celte Académie. Le concours du monde y fut si grand, qu'une maison de particulier en était incommodée : on venait s'y assurer une place longtemps avant l'heure marquée pour l'ouverture; et peut-être la sévérité de cette histoire ne me défend-elle pas de remarquer qu'on y voyait tous les jours le plus agréable acteur du théâtre italien, qui hors de là cachait sous un masque et sous un badinage inimitable, l'esprit sérieux d'un philosophe.

11 ne faut pas réussir trop; les conférences avaient un éclat qui leur devint funeste. Feu l'archevêque de Paris, par déférence pour l'ancienne philosophie, donna à Régis un ordre de les suspendre, déguisé sous la forme de conseil ou de prière, et enveloppé de beaucoup de louanges. Ainsi le pubhc fut privé de ces assemblées au bout de six mois, et au milieu de son goût le plus vif; et l'on ne fit peut-être, sans en avoir l'intention, que prévenii- son inconstance, et augmenter son estime pour ce qu'il perdait (1).

Régis plus libre ne songea plus qu'à faire imprimer un système général de philosophie qu'il avait composé, et qui était le principal sujet de son voyage à Paris. Mais cette impression fut traversée aussi pendant dix ans. Enfin à force de temps et de raison, toutes les oppositions furent surmontées, et l'ou-

(1) H y avait alors une sorte de per.sf'ciition du Cartésianisme dont nous avons raconti' tous les détails dans iiotie Ilisluiir de la pliilojophie cartésienne.

vrage parut en 1690 sous c^ titre : Système de philosophie, contenant la logique, la métaphysique, la physique et la morale, en trois volumes in-i".

L'avantage d'un système général est qu'il donne un spectacle plus pompeux à l'esprit, qui aime toujours à voir d'un lieu plus élevé, et à découvrir une plus grande étendue. Mais d'un autre côté, c'est un mal sans remède, que les objets vus de plus loin et en plus grand nombre, le sont aussi plus confusément. Dift'érentes parties sont liées pour la composition d'un tout, et t'ortitiées mutuellement par cette union; mais chacune en particulier est traitée avec moins de soins, et souffre de ce qu'elle est partie d'un système général. Une seule matière particulière bien éclaircie satisferait peut-être autant, sans compter que, dès là qu'elle serait bien éclaircie. elle deviendrait toujours assez générale. Si l'on considère la gloire de l'auteur, il ne reste guère à qui entreprend un pareil ouvrage, que celle d'une compilation judicieuse, et quoiqu'il puisse, comme Régis, y ajouter plusieurs idées nouvelles, le public n'est guère soigneux de les démêler d'avec les autres.

Engagé comme il était à défendre la philosophie cartésienne il répondit en 1691 au livre intitulé: Censura philosophiœ cartesianœ, sorû d'une des plus savantes mains de l'Europe (Ij: et feu Bayle, très fin connaisseur, ayant vu cette réponse, jugea qu'elle devait servir de modèle à tout ce qu'on en ferait à l'avenir pour la même cause. L'année suivante, Régis se défendit lui-même contre un habile professeur de philosophie, qui avait attaqué son système général. Ces deux réponses qu'il se crut obligé de donner en peu de temps, et une augmentation de plus d'un tiers qu'il avait faite immédiatement auparavant à son système, dans le temps même qu'on limprimait, lui causèrent des infirmités qui n'ont fait qu'augmenter toujours dans la suite. La philosophie elle-même a ses passions et ses excès qui ne demeurent pas impunis.

Régis eut à soutenir encore de plus grandes contestations. 11 avait attaqué dans sa physique l'explication que le P. Malebrauclie avait donnée dans sa Recherche de la Vérité, de ce

(1) Huel. L'ouvrage dî Régis est ialitulé : Répome au livre qui a pour titre; Censura philosophiae carlesian e.

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que la lune paraît plus grande à l'horizon (|u'au jnéridien. Us écrivirent de part et d'autre, et la question principale se réduisit entre eux à savoir, si la grandeur apparente d'un objet dépendait uniquement de la grandeur de son image tracée sur la rétine, ou de la grandeur de son image et du jugement naturel que Fâme porte de son éloignement, de sorte que tout le reste étant égal, elle le dût voir d'autant plus grand, qu'elle le jugerait plus éloigné. Régis avait pris le premier parti, le P. Malebranche le second, et ce dernier soutenait qu'un géant six fois plus haut qu'un nain, et placé à douze pieds de distance, ne laissait pas de paraître plus haut que le nain placé à deux pieds, malgré l'égalité des images qu'ils formaient dans l'œil; et cela parce qu'on voyait le géant comme le plus éloigné, à cause de l'interposition des différents objets. Il niait même à Régis que l'image dé la lune à l'horizon fût augmentée par les réfractions, du moins delà manière dont elle aurait dû Têtre pour ce phénomène, et il ajoutait différentes expériences par lesquelles la lune cessait de paraître plus grande dès qu'elle était vue de façon qu'on ne la jugeât pas plus éloignée. Régis cependant défendit toujours son opinion; et comme les écrits, selon la coutume de toutes les disputes, se multipliaient assez inutih^ment, le P. Malebranche se crut en droit de terminer la question par la voie de l'autorité, mais d'une autorité telle qu'on la pouvait employer en matière de science. Il prit une attestation de quatre géomètres des plus fameux, qui déclarèrent que les preuves qu'il apportait de son sentiment étaient démonstratives, et clairement déduites des véritables principes de l'optique. Ces géomètres étaient feu le marquis de l'Hôpital, l'abbé Catelan, Sauveur, et Varignon. Régis fit en cette occasion ce que lui inspira un premier mouvement de la nature; il tâcha de trouver des reproches contre chacun d'eux. Le Journal des Savants de l'an 1094 fut le théâtre de cette guerre.

Il le fut encore, du moins en partie, d'une autre guerre entre les mêmes adversaires. Régis, dans sa métaphysique, avait souvent attaqué celle du P. Malebranche. Une de leurs principales contestations roula sur la nature des idées, sur leur cause ou efficiente ou exemplaire, matière» si sublime et

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si abstraite, que s'il n'est pas permis à lesprit humain d'y trouver une entière certitude, ce sera pour lui une assez grande gloire d'avoir pu y parvenir à des doutes fondés et raisonnes. Les deux métaphysiciens agitèrent encore, site plaisir nous rend acludkmenl heureux, et so partagèrent aussi sur cette question qui parait moins métaphysique. Comme les ouvrages du P. Maleljraiiche lui avaient tait plusieurs disciples habiles et zélés, quek[ucs-uns écri\irent aussi contre Régis, qui se contenta d'avoir paru sur la lice avec leur maître.

L'inclination qu'il avait toujours conservée pour la théologie cl l'amour de la religion, lui inspirèrent ensuite une autre entreprise déjà tentée plusieurs fois par de grands hommes, digne de tous leurs efforts cl de leur plus sage ambition, et plus nécessaire que jamais dans un siècle aussi éclairé que celui-ci. Il la finit en 1704, malgré ses infirmités continuelles, et publia un livre in-io sous ce titre : L'usai/e de In raison et de la foi, ou l'accord de la foi et de la raison. 11 le dédia à l'abbé Bignon, à qui il dit dans son épître, qu'il ne pouvait citer les ennemis ou de la raison ou de la foi devant tin juge à qui les droits de l'ujie ou de l'autre fussent mieux connus, et que si on le récusait, ce ne serait que parce qu'il s'était trop déclaré pour toutes les deux. La manière dont il paivient à cet accord si difficile, est celle qu'emploierait un arbitre éclairé à l'égard de deux frères, entre lesquels il voudrait étouffer toutes les semences de division. Régis fait un partage si net entre la raison et la foi, et assigne à chacune des objets et des emplois si séparés, qu'elles ne peuvent plus avoii-, pour ainsi dire, aucune occasion de se brouiller. La raison conduit l'homme jusqu'à une entière conviction des preuves historiques de la religion chrétienne: après quoi elle le livre et l'abandonne à une autre lumière, non pas contraire, mais toute différente et infiniment supérieure. L'éloignement où Régis tient la raison et la foi ne leur permet pas de se réunir dans des systèmes qui accommodent les idées de quelques philosophies dominantes à la révélation, ou quelquefois même la révélation à ces idées. Il ne veut point que ni Platon, ni Aristote, ni Descartes même appuient l'évangile. Il paraît croire que tous les systèmes philosophiques ne sont que des modes, et il ne

faut point que ces vérités éternelles s'allient avec des opinions passagères, dont la ruine leur doit être indifférente. On doit s'en tenir à la majestueuse simplicité des conciles, qui décident toujours le dogme divin, sans y mêler les explications humaines. Tel est l'esprit général de l'ouvrage, du moins par rapport au titre; car Régis y fait entrer une théorie des facultés de riiommc, de l'entendement, de la volonté, etc., plus ample qu'il n'était absolument nécessaire. Il lui a donné môme pour conclusion un traité de l'amour de Dieu, parce que cette matière qui, si Ton voulait, serait fort simple, venait d'être agitée par de grands hommes avec beaucoup de subtilité. Entin il a joint k tout le livre une réfutation du système de Spinosa. 11 a été réduit à en développer les obscurités, nécessaires pour couvrir l'erreur, mais heureusement peu propi'es pour la séduction.

C'est par là qu'il a fini sa carrière savante. Ses infirmités qui devinrent plus continues et plus douloureuses, ne lui permirent plus le travail. La manière dont il les soutint, pendant plusieurs années, fut un exemple du plus noble et du plus difficile usage que l'oa puisse faire de la raison et de la foi tout ensemble. Il mourut le II janvier 1707 chez le duc de Rolian, qui lui avait donné un-,appartement dans son hôtel, outre la pension qu'il avait été chargé de lui payer par le testament du marquis de Yardes son beau-père.

Il était entré dans l'Académie, en 1699, lorsqu'elle se renouvela : mais à cause de ses maladies, il ne tit presque aucune fonction académique: seulement son nom servit à orner une liste OLi le public eût été surpris de ne le pas trouver.

11 avait eu toute sa vie beaucoup de commerce avec des personnes du premier rang. Feu l'archevêque de Paris, en lui défendant les assemblées, l'avait engagé à le venir voir à de certains lemps marqués pour l'entretenir sur les mômes matières; et peut-être la gloire de Régis augmentait-elle de ce qu'un prélat si éclairé prenait la place du public. Feu le Prince (1), dont le génie embrassait tout, l'envoyait chercher

(I) Le graïul ConJo. Ce prince niandail à Chaiiliily des philosoplies et des savants avec lesquels il aimait à s'entretenir. Là, le héros entouré de gens d'esprit et de savants, vivait dit Fontenelie, dans l'éloge de Lémery, « comme

souvent, et il a dit plusieurs fois qu il ne pouvait s'empocher de prendre pour vrai ce qui lui était expliqué si nettement.

Sa réputation alla jusque dans les pays étrangers lui faire des amis élevés aux plus grandes places. Tel était le duc d'Escalone, grand d'Espagne, aujourd'hui vice-roi de Naples. Ce seigneur, plus curieux et plus touché des sciences que ne l'est jusqu'ici le reste de sa nation, avait pris pour lui une estime singulière sur son système général qu'il avait étudié avec beaucoup de soin: et quand à la journée du Ter (en 1694), où il commandait l'armée espagnole, ses équipages lurent pris pur l'armée victorieuse du maréchal de Noailles, il ne lui envoya redemander que les commentaires de César, et le li\Te de Régis, qui étaient dans sa cassette. Le comte de Saint- Estevant de Gondas. son fils, étant venu en France en 1706, il alla voir le philosophe par ordre de son père: et après la première visite, ce ne fut plus par obéissance qu'il lui en rendit. Le duc d'Albe, ambassadeur do sa majesté catholique, lui a fait le même honneur, cà la prière du vice-roi de Naples.

Les mœurs de Régis étaient telles que l'étude de la philosophie les peut former, quand elle ne trouve pas trop de résistance du côté de la nature. Les occasions qu'il a eues par rapport à la fortune, lui ont été aussi peu utiles qu'elles le devraient être. Une grande estime, et une amitié fort vive que le feu P. Ferrier, confesseur du roi, avait prise pour lui à Toulouse pendant ses conférences, ne lui valurent qu'une très modique pension sur la préceptoriale d'Aigues-Mortes. Quoiqu'il fût accoutumé à instruire, sa conversation n'en était pas plus impérieuse; mais elle était plus facile et plus simple, parce qu'il était accoutumé à se proportionner à tout le monde. Son savoir ne l'avait pas rendu dédaigneux pour les ignorants ; et en effet on l'est ordinairement d'autant moins à leur égard, que l'on sait davantage, car on en sait mieux ' combien on leur ressemble encore.

aurait fait César oisif. « « Son ingénieuse et vive curiosité se portait à tout, » (Éloge de Sauveur.)

FONTENELLË.

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