ELOGE DU MARÉCHAL DE VAUBAX
ses vues sur les moyens d'augmenter le bonheur du dedans du royaume. Dans tous ses voyages, il avait une curiosité dont ceux qui sont en place ne sont communément que trop exempts. Il s'informait avec soin de la valeur des terres, de ce qu'elles rapportaient, de la manière de les cultiver, des facultés des paysans, de leur nombre, de ce qui faisait leur nourriture ordinaire, de ce que leur pouvait valoir en un jour le travail de leurs mains ; détails méprisables et abjects en apparence, et qui appartiennent cependant au grand art de gouverner. Il s'occupait ensuite à imaginer ce qui aurait pu rendre le pays meilleur, des grands chemins, des ponts, des navigations nouvelles ; projets dont il n'était pas possible qu'il espérât une entière exécution ; espèces de songes, si l'on veut, mais qui du moins, comme la plupart des véritables songes, marquaient l'inclination dominante. Je sais tel intendant de province qu'il ne connaissait point, et à qui il avait écrit pour le remercier d'un nouvel établissement utile qu'il a vu en voyageant dans son département. Il devenait le débiteur particulier de quiconque avait obhgé le public.
La guerre, qui commença en 1072, lui fournit une infinité l'occasions glorieuses, surtout dans ce grand nombre de sièges jue le roi fit en personne et que Vauban conduisit tous. Ce fut i celui de Maëstrichten 1673, qu'il commença à se servir d'une néthode singulière pour l'attaque des places, qu'il avait imaginée par une longue suite de reflexions, et qu'il a depuis oujours pratiquée. Jusque-là il n'avait fait que suivre avec )lus d'adresse et de conduite les règles déjà établies ; mais dors il ensuivit d'inconnues, et fit changer de face à cette im- )ortante partie de la guerre. Les fameuses parallèles et les )laces d'armes parurent au jour: depuis ce temps il a toujours nventé sur ce sujet, tantôt un nouvel usage des sapes et des lemi-sapes, tantôt des batteries en ricochet ; et par là il avait orté son art à une tehe perfection, que le plus souvent, ce u'on n'aurait jamais osé espérer, devant les places les mieux éfendues, il ne perdait pas plus de monde que les assiégés.
C'était là son but principal, la conservation des honmaes. îon seulement l'intérêt de la guerre, mais aussi son humanité aturelle les lui rendait chers. Il leur sacrifiait toujours l'éclat
d'une conquête plus prompte, et une gloire assez capable de séduire ; et ce qui est encore plus difficile, quelquefois il résistait en leur faveur à l'impatience des généraux, et s'exposait aux redoutables discours du courtisan oisif. Aussi les soldats lui obéissaient-ils avec un entier dévouement, moins animés encore par l'extrême confiance qu'ils avaient à sa capacité, que par la certitude et la reconnaissance d'être ménagés autant qu'il était possible.
Pendant toute la gueri-o que la paix de N'imègue termina, sa vie fut une action continuelle et très vive: former des dessins de sièges, conduire tous ceux qui fui'cnt faits, du moins dès qu'ils étaient de quelque importance: réparer les places qu'il avait prises et les rendre plus foi'tes ; visiter toutes les frontières ; fortifier tout ce qui pouvait être exposé aux ennemis ; se transporter daus toutes les années, et souvent d'une extrémité du royaume à l'autre.
Il fut fait brigadiei' d'infanterie en 16G4, marécliai de camp en 1076, et en 1(378 commissaire général des fortifications de France, charge qui vaquait par la mort du chevalier de Clerville. Il se défendit d'abord de l'accepter; il en craignait ce qui l'aurait fait désirer à tout autre, les grandes relations qu'elle lui donnait avec le ministre. '•Cependant le roi l'obligea d'autorité à prendre la chai-ge : et il faut avouer que, malgré toute sa droiture, il n'eut pas lieu de s'en repentir. La vertu ne laisse pas de réussir quelquefois, mais ce n'est qu'à force de temps et de preuves redouldées.
La paix de Nimègue lui ôla le ])éiiible emploi de prendre des places, mais elle lui en donna un plus grand nombre à fortifier. 11 fit le fameux port de Dunkerque, son chef-d'œuvre, et par conséquent celui de son art. Strasbourg et Casalj qui passèrent en 1081 sous le pouvoir du roi, furent ensuite ses travaux les plus considéiables. Outre les grandes et magnifiques fortifications de Strasbourg, il y fit faire pour la navigation de la Bruche, des écluses, dont l'exécution était si difficile, qu'il n'osa la confier à personne, et la dirigea toujours par luimême.
La guerre recommença en 1683, et lui valut l'année suivaud la gloire de prendre Luxembourg, qu'on avait cru jusque-l:i
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imprenable, et de le prendre avec fort peu de peite. Mais la guerre naissante ayant été étoufifée par la trêve de 1681, il reprit ses fonctions de paix, dont les plus brillantes furent l'aqueduc de Maintenon, de nouveaux travaux qui perfectionnent le canal de la communication des mers, Mont-Royal et Landau,
Il semble qu'il aurait dû trahir les secrets de son art par la grande quantité d'ouvrages qui sont sortis de ses mains. Aussi a-t-il paru des livres dont le titre promettait la véritable manière de fortifier selon Vauban ; mais il a toujours dit, et il a fail voir par sa pratique, qu'il n'avait point de manière. Chaque place diflférentt! lui en fournissait une nouvelle selon les dilférentes circonstances de sa grandeur, de sa situation, de son terrain. Les plus difficiles de tous les arts sont ceux dont les Dbjcts sont changeants, qui ne permettent point aux esprits bornés l'application commode de certaines règles fixes, et qui lemandent à chaque moment les ressources naturelles et imarévues d'un génie heureux.
En 1G88, la guerre s'étant rallumée, il fit, sous les ordres de
Monseigneur, les sièges de Philipsbourg, de Manheim et de
rakendal. Ce grand prince fut si content de ses serNices
v [u'il lui donna quatre pièces de canon à son choix, pour
( nettre en son château de Bazoche; récompense vraiment mi-
itaire, privilège unique, et qui, plus que tout autre, convenait
u père de tant de places fortes. La même année, il fut fait
ieutenant général.
L'année suivante, il commanda à Dunkerque, Bergues et
près, avec ordre de s'enfermer dans celle de ces places qui
erait assiégée; mais son nom les en préserva.
L'année 1690 fut singulière entre toutes celles de sa vie ; il
l'y fit presque rien, parce qu'il avait pris une grande et dan-
ereuse maladie à faire travailler aux fortifications d'Ypres,
ui étaient fort en désordre, et à être toujours présent sur les
Hjravaux. Mais cette oisiveté, qu'il se serait prescjue reprochée,
nit en 1691 par la prise de Mons, dont le roi commanda le
iège en personne. Il comnanda aussi l'année d'après celui de
S [amur, et Vauban le conduisit de sorte qu'il prit la place en
j rente jours de tranchée ouverte, et n'y perdit que huit cents
hommes, quoiqu'il s'y fût fait cinq actions de vigueur très considérables.
Il faut passer par-dessus un grand nombre d'autres exploits, tels que le siège de Charleroi en 93, la défense de la Basse- Bretagne contre les descentes des ennemis en 9i et 9o, le siège d'Ath en 97, et nous hâter de venir à ce qui touche de plus près cette Académie. Lorsqu'elle se renouvela en 99, elle demanda au roi M. de Vauban pour être un de ses honoraires; et si la bienséance nous permet de dire qu'une place dans cette compagnie soit la récompense du mérite, après toutes celles qu'il avait reçues du roi eu qualité d'homme de guerre, il fallait qu'il en reçût une d'une société de gens de lettres en qualité de mathématicien. Personne n'avait mieux que lui rappelé du ciel les mathématiques, pour les occuper aux besoins des hommes, et elles avaient pris entre ses mains une utilité aussi glorieuse peut-être que lem- plus grande sublimité. De plus, l'Académie lui ilevait une reconnaissance particulière de l'estime qu'il avait toujours eue pour elle ; les avantages solides que le public peut tirer de cet établissement avaient touché l'endroit le plus sensible de son àme.
Connne après la paixdeRyswick il ne fut plus ctnployéqu'à visiter les frontières, à faire *le tour du royaume, et à former de nouveaux projets, il eut besoin d'avoir cn(;ore quelque autre occupation, et il se la donna selon son cœur. Il commença à mettre par écrit un prodigieux nombre d'idées qu'il avait sur différents sujets qui regardaieni le bien de l'Etat, non seulement sur ceux qui lui étaient les plus famiUers, tels que les fortifications, le détail des places, la discipline militaire, les canq:)e- ' ments, mais encore une infinité d'autres matières qu'on aurait cru plus éloignées de son usage ; sur la marine, sur la course par mer eu temps de guerre, sur les finances mêmes, sur la culture des forets, sur le commerce et sur hîs colonies fi-ançaises en Améri([ue (1). Une grande passion songe à tout. Do toulcs ces dilfc'renles vues, il a coujposé douze gi-os volumes manns-
(1) Ce giMud homme de guerre a él,é le précur.-our ilcs éfononiisles modernes. Une parlie des Oisivetés a élé publiée à raris en iS'iO en quatre volumes. On y trouve la plus iniporlanlc des réformes proposées par Vauban, la dime royale. Ce projet consislail à remplacer une foule de taxes arbitraires par une contribution unique du 10' sur le revenu de chacun. ,
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crits, qu'il a intitulés ses Oisicetés. S'il était possible que les idées qu'il y propose s'exécutassent, ses oisivetés seraient plus utiles que tous ses travaux.
La succession d'Espagne ayant l'ait renaître la guerre,, il était à Namur au commencement de l'année 1703, et il y donnait ordre à des réparations nécessaires, lorsqu'il apprit que le roi l'avait honoré du bâton de maréchal de France. 11 s'était opposé lui-même, quelque temps auparavant, à cette suprême élévation que le roi avait annoncée ; il avait représenté qu'elle empêcherait qu'on ne l'employât avec des généraux du même rang, et ferait naître des embarras contraires au bien du service. Il aimait mieux être plus utile, et moins récompensé; et pour suivre son goût, il n'aurait fallu payer ses premiers travaux que par d'autres encore plus nécessaires.
Vers la fin de la même année, il servit sous monseigneur le duc de Bourgogne au siège du Vieux-Brisac, place très considérable, qui fut réduite à capituler au bout de treize jours et demi de tranchée ouverte, et qui ne coula pas trois cents hommes.
C'est par ce siège qu'il a fini, et il fit voir tout ce que pouvait son art, comme s'il eût voulu le résigner alors tout entier entre les mains du prince qu'il avait pour spectateur et pour chef.
Le titre de maréchal de France produisit les inconvénients qu'il avait prévus ; il demeura deux ans inutile. Je l'ai entendu souvent s'en plaindre; il protestait que, pour l'intérêt du roi et de l'État, il aurait foulé aux pieds la dignité avec joie. 11 l'aurait fait, et jamais il ne l'eût si bien méritée, jamais même il n'en eût si bien soutenu le véritable éclat.
Il se consolait avec ses savantes oisivetés. Il n'épargnait aucune dépense pour amasser la quantité infinie d'instructions et de mémoires dont il avait besoin, et il occupait sans cesse un grand nombre de secrétaires, de dessinateurs, de calculateurs et de copistes. 11 donna au roi en 1704 un gros manuscrit, qui contenait tout ce qu'il y a de plus fin et de plus secret dans la conduite de l'attaque des places ; présent le plus noble qu'un sujet puisse jamais faire à son maître et que le maître ne pouvait recevoir que de ce seul sujet.
•{(I FU-\TENRIXE.
Eu 1706, après la bataille de Ramillies, le maréchal de Vauban fut envoyé pour commander à Diinkerque et sur les côtes de Flandre. 11 rassura par sa présence les esprits étonnés ; il empêcha la pei'te d'un pays qu'on voulait noyer pour prévenir le siège de Dunkerque, et le prévint d'ailleurs par un camp retranché qu'il fit entre cette ville et Bergues, de sorte que les ennemis eussent été obligés défaire en même temps l'investiture de Dunkerque, de Bergues et de ce camp, ce qui était absolument impraticable.
Dans cette même campagne, plusieurs de nos places ne s'étant pas défendues comme il l'aurait souhaité, il voulut défendre par ses conseils toutes celles qui seraient attaquées à l'avenir, et commença sur cette matière un ouvrage qu'il destinait au roi, et qu'il n'a pu finir entièrement. Il mourut le 30 mars 1707, d'une fluxion de poitrine accompagnée d'une grosse fièvre qui l'emporta en huit jours, quoiqu'il lut d'un tempérament très robuste, et qui semblait lui promettre plusieurs années de vie. 11 avait soixante-quatorze ans moins un mois.
Il avait épousé Jeanne d'Aunoy, de la famille des barons d'Espiry en Nivernais, morte avant lui. Il en a laissé deux filles, madame la comtesse de Villebcrlin, et madame la marquise d'Ussé. *
Si l'on veut voir toute sa \ ie militaire en abrégé, il a fait travailler à trois cents places anciennes, et en a fait trente-trois neuves ; il a conduit cinquanic-irois sièges dont trente ont été faits sous les ordres du roi en personzie,oude Monseigneur, ou de monseigneur le duc de Bourgogne, et les vingt-trois autres sous différents généraux; il s'est trouvé à cent quarante actions de vigueur.
Jamais les traits de la simphs nature n'ont élé mieux marqués qu'en lui ni plus exempts de tout mélange étranger. Un sens droit et étendu, qui s'attachait au vrai par une espèce de sympathie, et sentait le faux sans le discuter, lui épargnait les longs circuits par où les autres marchent; et d'ailleurs sa vertu était en quelque sorte nn instinct heureux, si prompt qu'il prévenait sa raison. Il méprisait cette politesse superficielle dont le monde se contente, et qui couvre tant de barbarie: mais sa bonté, son humanité, sa libéralité lui com-
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posaient une autre politesse plus rare, qui était toute de son cœur. 11 seyait bien à tant de vertu de négliger des dehors qui, à la vérité, lui appartiennent naturellement, mais que le vice emprunte avec trop de facilité. Souvent le maréchal de Vauban a secouiu de sommes assez considérables des officiers qui n'étaient pas en état de soutenir le service; et quand on venait à le savoir, il disait qu'il prétendait leur restituer ce qu'il recevait de trop des bienfaits du roi. Il en a été comblé pendant tout le cours d'une longue vie, et il a eu la gloire de ne laisser en mourant qu'une fortune médiocre. Il était passionnément attaché au roi, sujet plein d'une fidélité ardente et zélée, et nullement courtisan ; il aurait infiniment mieux aimé servir que plaire. Personne n'a été si souvent que lui, ni avec tant de courage l'introducteur de la vérité ; il avait pour elle une passion presque imprudente, et incapable de ménagement. Ses mœurs ont tenu bon contre les dignités les plus brillantes, et n'ont pas même combattu. En un mot, c'était un Romain qu'il semblait que notre siècle eût dérobé aux plus heureux temps de la république.