XX INTRODUCTION
les contemporains et la postérité ont donné le surnom de Grand. Nul historien n'avait encore mieux pénétré dans sa politique, ni mieux rendu justice à ses travaux, à ses efforts en tout genre, pour porter la prospérité d'un Etat aussi loin qu'elle peut aller.
Il y a une excellente leçon pour tous les hommes d'Etat dans cet éloge de Colbert et de la protection qu'il a accordée aux lettres, par politique et par inclination naturelle: « Il savait que les arts et les sciences suffisent seuls pour rendre un règne glorieux, qu'ils étendent la langue d'une nation, peut-être plus que des conquêtes, qu'ils lui donnent l'empire de l'esprit et de l'industrie, également flatteur et utile, qu'ils attirent chez elle une multitude d'étrangers qui l'enrichissent par leur curiosité, prennent ses inclinations et s'attachent à ses intérêts (1). »
Il sait déjà apprécier la difliculté de mettre en équilibre è les dépenses et les recettes publiques ; de là l'ingénieuse plaisanterie algébrique avec laquelle il loue d'Argenson ministre des finances, d'être arrivé un jour à réaliser ce équilibre : « Dans cette même année il égala la recette e la dépense, équation, pour parler la langue de cette Aca demie, plus difficile à établir que toutes les autres. »
La philosophie, qui était alors plus étroitement unie au: l',. sciences, surtout aux sciences mathématiques et physiques qu'elle ne l'est aujourd'hui, lient une assez grande plac dans les Éloges pour qu'il soit nécessaire d'en dire i( quelque chose. Fontenelle a loué Malebranche, Leibnit; Régis, des mathématiciens cartésiens et malebranchistes, ( Newton qui renversait la physique de Descartes. D'aprè quelle règle juge-t-il les uns et les autres, et quelle est à lu même sa propre philosophie?
On dirait que Fontenelle, en philosophie, appartient à dev
(1) Eloge de l'abbé Gallois. *
ceus
par-'
INTRODUCTION. xxi
dècles différents : il, est, pour la physique, du xvii® siècle ; pour la métaphysique , il est du xvin^. En métaphysique il incline à l'école de Locke et à la philosophie expérimentale. De l'ancienne philosophie, qui n'avait pas, lit-il, toujours tort, il se plaint qu'on n'ait pas conservé la maxime : que toutes les idées viennent des sens. La sensation et le travail de la réflexion sur les données de la sensation : voilà, selon Fontenclle comme selon Locke, l'origine de toutes nos idées sans exception. Il combat les idées innées ; l'idée de l'infini n'est pour lui qu'une ampliation de celle du fini, et les axiomes ne sont que des vérités tirées d'une expérience qui n'a pas besoin d'être répétée. Enfin, pour ne rien laisser subsister d'inné dans l'àme, il convertit, comme Condillac, l'instinct en habitude. Aussi à l'égard des questions de haute métaphysique, telles qu'il les rencontre dans Malebranche ou Leibnitz, il affecte plus particulièrement de se borner au rôle de simple rapporteur. Il n'y touche qu'avec une grande réserve, avec une certaine teinte de scepticisme et d'ironie qui n'est pas assez dissimulée, quelque fine et légère quelle soit, pour tromper
ijceux qui l'écoutent. Il invoque même l'autorité et l'usage de l'Académie pour justifier ce ton de aeutralité sceptique à l'égard de tout ce qui s'élève au-dessus de l'expérience.
Il s'abstient, dit-il, de juger ces hautes spéculations parce qu'elles échappent à toute expérience et en consé-
c|quence à toute critique. Tel est aujourd'hui exactement le langage de l'école positiviste. << L'Académie des sciences, dit-il encore, s'abstient totalement de la métaphysique parce qu'elle paraît trop incertaine ou contentieuse, ou du moins d'une utilité trop peu sensible (1). »
Il n'est pas moins opposé à Descartes sur la nature des
a: bêtes que sur celle de l'àme hmiiaine . On sait avec quelle
1} Éloge de Malebranche.
XXII liNTRODUCTION.
vivacité cette question a été agitée au xvn*^ siècle. Par un excès contraire à celui de la philosophie empirique, Descartes et ses disciples avaient rabaissé les bêtes jusqu'à les réduire à de simples machines ou à des automates. Entre les partisans et les adversaires de l'automatisme, la lutte a été vive (1); Fontenelle est de ces derniers. L'abbé Trublet, son ami , raconte, dans ses mémoires, l'anecdote suivante. Un jour, entrant à l'Oratoire avec Malebranche, il se montra quelque peu ému des cris arrachés au chien de la maison par la façon brutale dont le grand philosophe de l'Oratoire avait repoussé ses caresses. Eh quoi ! s'écria Malebranche. vous en êtes encore là, vous croyez que cela sent? Non seulement Fontenelle en était encore là, mais aussi plus d'un partisan, d'ailleurs zélé, de Descartes, comme Régis, qui n'osait suivre le maître jusqu'à l'automatisme.
Par contre Fontenelle est cartésien en physique, et même cartésien opiniâtre, à une époque où déjà les tourbillons avaient passé de mode et où Newton comptait plus de partisans que Descartes dans le sein de l'Académie des sciences. Autant il a de goût pour la nouvelle géométrie des infiniment petits, autant il en a peu pour la physique nouvelle de l'attraction et du vide. Quelle n'est pas son admiration pour le génie de l'auteur de cette grande physique des tourbillons ! On ne peut apprécier plus justement et plus haut l'intluence de la philosophie de Descartes, non pas seulement sur les sciences mathématiques et physiques, mais sur tous les ouvrages de l'esprit, sur les belles-lettres, sur les progrès généraux de l'entendement humain et sur l'art même de raisonner. Dans les Éloges, comme dans les deux belles préfaces de l'Histoire de l' Académie des sciences, il attribue à Descartes le renouvelle-
(1) Voir mon Histoire de la philosophie cartésienne, S"»» éditioi Delagrave, 1°' vol., chap. vu. ,
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nient des matliématiques et de la physique. C'est lui, ditil, qui en a lini avec cette physique stérile qui, depuis plusieurs siècles, en était toujours au même point ; c'est lui qui a enfin substitué le règne des choses à celui des mots et de la raison à l'autorité. Il dit dans l'éloge de Varignon: « La géométrie le conduisit aux ouvrages de Descartes, et il fut frappé de cette lumière qui de là s'est répandue sur tout le monde savant. » Quelle que soit son admiration pour Newton, quelle que soit la haute impartialité avec laquelle, dans son éloge, il apprécie son génie et ses découvertes, il ne dissimule nulle part sa préférence pour les tourbillons. Sans cesse il oppose l'idée claire de l'impulsion, la seule que les tourl)illous réclament, à cette attraction obscur»' que Newton veut lui substituer. La lutte est pour lui, comme pour tous les savants restés fidèles à Descartes, entre cette idée claire de l'impulsion et l'attraction qui leur semble un retour mal déguisé à ces qualités occultes qu'on pouvait croire, depuis Descartes, à jamais bannies de la science. Partout il cherche à mettre les i esprits en garde contre la séduction du newtonianisme. i Quelle plus forte et plus concise criti(iue que celle-ci: « On est au péril de croire qu'on l'entend. » Il gémit de voir ébranlé ce grand édifice céleste qu'on aurait cru inébranlable.
Il est aussi l'auteur de deux ouvrages spéciaux en faveur de la physique de Descartes : l'un est de sa jeunesse et l'autre des dernières années de sa longue vie. ,11 a publié à 29 ans les Entretiens sur la pluralité des \mondes, chef-d'œuvre de clarté, d'esprit et d'élégance, qui ont été à Descartes ce que devaient être à Newton les Éléments de la physique de Voltaire; il a fait paraître à 9o ans les Réfleodons sur les tourbillons, sans y mettre son nom, à cause du grand nombre de partisans de Newton dans l'Académie , et avec une préface de Fal-