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mique. « Il fallait, ajoute-t-il, que sa modestie fût bien délicate pour craindre un éloge aussi sincère, aussi simple et où l'art est aussi peu employé. » Ce n'est pas à dire qu'on n'y rencontre quelques traits éloquents, mais ils sont en quelque sorte déguisés sous la simplicité des paroles et du tour.
Comme Carré, des Billettes aurait voulu, par esprit d'humilité, se dérober à cet éloge funèbre. « En elTet, il a si bien, ditFonlenelle, caché sa vie, que du moins la brièveté de l'éloge répondra à son intention. » Remarquons que la brièveté, du moins par comparaison avec les discours académiques d'aujourd'hui, est, comme la simplicité, un caractère général, et j'oserai dire un méritede ces éloges. Le plus long de tous est celui de Leibnitz, qui méritait bien cette exception à cause de la grandeur de son génie et de l'universahté des connaissances qu'il a embrassées. Point d'écarts ou de digressions inutiles, point de vains ornements qui allongent le discours, sans rien ajouter à l'éloge et au portrait de l'homme et du savant.
Rien n'y ressemble à ce qu'on appelle en rhétorique un exorde, non plus qu'à une péroraison. La date, le lieu de la naissance, la famille, l'éducation reçue, voilà l'entrée en matière, le début presque uniforme, et sans autre préambule, de tous les Éloges, à l'exception cependant de celui du Czar Pierre I®"", qui exigeait plus de solennité et qui naturellement est tiré de la dignité souveraine de cet académicien extraordinaire : « Comme il est, dit-il, sans exemple, que l'Académie ait fait l'éloge d'un souverain en faisant, si l'on ose le dire, celui d'un de ses membres, nous sommes obligé d'avertir que nous ne regarderons le feu Czar qu'en qualité d'académicien, mais d'académicien roi et empereur qui a établi les sciences et les arts dans les vastes États de g& sa domination, et quand nous le regarderons comme guer- ' rier et comme conquérant, ce ne sera que parce que l'art de la guerre est un de ceux dont il a donné l'intelligence à ses
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sujets. » Tci même la dignité et l'élévation n'excluent pas la simplicité.
S'il commence simplement il linit plus simplement encore. Péroraison, comme exorde, sont ici des termes également impropres. Il semble que, loin de chercher, suivant la coutume, l'applaudissement de la tin, il ait à cœur de l'éviter. Point de périodes à effet, point d'ambitieuses sentences sur les hommes et les choses du temps, sur la politique et l'histoire, sur la marche de l'esprit humain ; rien enfin qui ressemble à bon nombre de nos discours académiques. Il se contente le plus souvent de terminer par la date de la mort, du mariage, de l'entrée à l'Académie, par le nombre des enfants morts ou vivants. S'il y ajoute quelque chose, ce ne sont le plus souvent que deux ou trois épithètes. qui achèvent de peindre les qualités morales, la générosité, le désintéressement, la charité de son héros. Quelquefois il nous laissera sous l'impression de quelque réflexion morale d'une finesse exquise; voici, par exemple, comment il termine l'éloge de Tschirnhausen : « Il n'était point philosophe par des connaissances rares et homme vulgaire par ses passions et par ses faiblesses, la vraie philosophie avait pénétré jusqu'à son cœur et y avait établi cette délicieuse tranquillité qui est le plus grand et le moins cherché des biens. » Combien ces deux mots en disent long sur le peu de sagesse des hommes! C'est une pensée à peu près semblable qui termine l'éloge de Homberg : « Une philosophie saine et paisible le disposait à recevoir sans trouble les différents événements de la vie et le rendait incapable de ces agitations dont on a quand on veut tant de sujet. A cette tranquillité d'àme tiennent nécessairement la probité et la droiture; on est hors du tumulte des passions, et quiconque a le loisir d'y penser ne voit rien de mieux à faire que d'être vertueux. »
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Il semble que Fontenelle se soit représenté lui-même dans cette âme qui fuit toutes les agitations, « dont on a tant de sujets quand on veut », comme aussi dans cette préférence donnée, même par le calcul, à la vertu. La pensée qui termine l'éloge du botaniste Morin est fort inattendue. Morin avait toute sa vie vécu comme un véritable anachorète, consacrant toutes ses ressources à ses recherches et à ses collections scientifiques. « Il laissa, dit-il, une riche bibliothèque, un médailler, un herbier. Son esprit sans comparaison lui avait coûté plus à nourrir que son corps (1). » Nous n'augmentons pas ces exemples, qui feraient double emploi avec quelques-unes des pensées déjà citées.
Si le mérite des Éloges n'est pas dans cette éloquence d'apparat dont Fontenelle se défend si fort, où donc est-il? Mettons au premier rang la clarté, l'agrément même répandus sur les questions, les méthodes et les controverses scientifiques les plus discutées pendant la première moitié du xviii® siècle; ajoutons la simplicité même du ton, une élégante familiarité, le charme, le piquant, la finesse des traits et des pensées, la vérité des portraits, une moralité enjouée, sans être moins vraie ni moins profonde, l'esprit enfin, joint au goût, qui est partout, qui fait tout ressortir et tout valoir jusqu'aux plus petits détails.
Peut-être paraitra,-t-il que je me complais dans un paradoxe en louant la simplicité d'un auteur qui passe généralement pour le plus recherché des beaux esprits, pour un bel esprit de profession, et que La Bruyère aurait peint dans Cydias. Mais il y a un mauvais et un bon Fontenelle, comme a dit M. Nisard ; or, nous n'avons ici que le bon. Nous laissons, en effet, de côté ses autres ouvrages pour ne juger que ses éloges académiques, où brillent au plus haut degré les qualités de son esprit, et où il n'y a presque plus de
(1) C'est lui qui disait : Quand on vient me voir, on me fait de l'honneur; quand on ne vient pas, on me fait plaisir.
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traces des défauts de railleur des Dialogues des morts ou des Pastorales. La simplicité n'est pas la banalité; elle exclut l'emphase, la recherche, l'affectation, l'apprêt, le précieux, mais non l'esprit et la ilnesse, ni même les contrastes imprévus, les traits piquants, s'ils viennent naturellement du sujet, s'ils ont pour effet d'éveiller l'attention sur quelque fait important, sur quelque vérité bonne à méditer et à retenir. J'oserai même dire qu'en fait de traits et de contrastes la recherche serait souvent peut-être moins dissimulée dans Montesquieu, ou même La Bruyère, que dans les Eloges de Fontenelle.
Ces contrastes imprévus, ces traits piquants, que si souvent on y rencontre, ne sont pas de simples jeux d'esprit, mais des vérités morales sous une forme piquante et d'une exquise finesse. Ainsi, dans l'éloge du Czar Pierre, après avoir raconté que pour s'instruire dans les constructions navales et fonder une marine dans ses États, il travaillait comme un ouvrier dans les chantiers d'Amsterdam, il dira : « Il ne voulait pas qu'il lui restât une seule trace de sa suprême dignité, il l'avait entièrement oubliée, ou plutôt il ne s'en était jamais si bien souvenu, si elle consiste plus dans des fonctions utiles au peuple que dans la pompe et l'éclat qui l'accompagnent. » Un de ces contrastes le plus souvent cités se trouve dans le compliment de réception au cardinal Dubois : « Vous mettez ce jeune monarque dans le secret des cours étrangères; vous lui portez sans réserve toutes vos connaissances acquises par une expérience éclairée; vous vous rendez inutile autant que vous le pouvez (1^ » Voici encore un autre de ces contrastes ingénieux dans l'éloge de Dodart, à propos dune expérience que ce savant avait fafte sur la déperdition de son
(1) Le seul homme, dit Flourens, qu'il ait eu le tort de louer (Éloge historique de Fontenelle . Flourens oublie que Fontenelle, comme directeur, était obligé de complimenter ce puissant personnage.