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FR. DUBOIS
modèle. Ici, messieurs, dans cette enceinte, mon rôle est différent : je parle devant les égaux de M. Chomel, devant ceux qui tout à l’heure étaient ses émules, ses rivaux, devant des auditeurs enfin qui attendent de moi un jugement motivé sur sa personne et sur ses écrits : historien fidèle et impartial, j’aurai certainement à louer M. Chomel, mais je ne ferai porter la louange que sur des portions vraiment dignes d’être louées; pour le reste, j’userai de cette véracité qui m’est, j’ose dire, familière et, qu’à défaut d’autre talent, vous avez plus d’une fois encouragée par votre assentiment.
Après avoir dit quelques mots des aïeux de M. Chomel, je me reporterai à ses commencements, je dirai comment il s’est tout d’abord distingué parmi ses condisciples et comment il est devenu l’un de leurs chefs les plus estimés; je tracerai ensuite un court -historique de la médecine en France, jusqu’au moment où M. Chomel a commencé à se produire parmi nous; je dirai alors quelle part il a prise aux luttesde nos écoles, quel genre d’influence il a exercé sur les esprits et quelles étaient les doctrines qu’il avait embrassées ; je terminerai enfin en cherchant avec vous ce qui nous reste de lui dans la science.
Mais, tout en me plaçant ainsi devant l’histoire, tout en n’en disant que ce que je crois vrai, je n’oublierai pas ce que je dois au corps devant lequel j’ai l’honneur de parler, ce que je dois à des souvenirs personnels, ce que je dois enfin à l’une des réputations les plus pures et des plus honnêtes de notre époque.
François-Auguste Chomel descendait d’une ancienne et honorable famille, divisée en plusieurs branches qui toutes appartenaient à la haute bourgeoisie de Paris ; il aurait pu dire que deux siècles entiers étaient pleins de ses aïeux, médecins de cour pour la plupart et doyens de l’ancienne faculté. Ainsi, pour ne citer que les principaux, on trouve d’abord, en plein xvue siècle un François Chomel qui publie d’excellentes observations médicales, puis Jacques -François Chomel ; plus tard un célèbre agronome Noël Chomel, auteur d’un Dictionnaire économique, souvent cité et réputé très utile pour l’époque; arrive ensuite Jacques-François Chomel , l’intendant des eaux de Vichy, plus connu par le puits qui portait son nom que par son Traité de médecine théorique; à peu près à la même époque on rencontre le fameux auteur de l'Histoire des plantes usuelles , Pierre- Jean-Baptiste Chomel , qui
ÉLOGE DE M. CIIOMEL.
publie lui-même quatre éditions de son livre, puis vient son fils qui en publie deux autres, et enfin, par une étrange fortune, soixante-trois ans après sa mort, il se trouve deux éditeurs qui en réimpriment une septième avec commentaires, remarques, annotations, planches coloriées et portrait de l’auteur, puis l’ouvrage tombe dans l’oubli le plus profond et le plus mérité.
Le fils cependant de cet heureux auteur, Jean-Baptiste-Louis Chomel ne s’en était point tenu à réimprimer le livre de son père, deux éloges étaient sortis de sa plume, celui de Duvet et celui de Molin, plus connu sous le nom de Dumoulin.
L’éloge de Duvet a été couronné par l’ancienne Faculté de médecine de Paris ; mais il faut dire que c’était Louis Chomel qui avait lui-même institué le prix, et qui en avait fait les frais, de sorte que, ayant été proclamé vainqueur, il dut retirer avec sa couronne, les cent écus qu’il avait déposés.
Ce lauréat mourut sans laisser de postérité médicale, mais il avait un frère qui, n’ayant pu se faire médecih à raison d’une surdité presque complète, voulut du moins que l’un de ses fils embrassât cette profession et c’est ce fils qui devint notre collègue. On a dit que, pour charmer ses loisirs, le père de M. Chomel composa plusieurs ouvrages de littérature légère ; on a de lui en effet de prétendues Aménités littéraires, un Recueil d’anecdotes et Des nuits parisiennes à l’imitation des nuits d’Aulugelle ; mais il faut féliciter cet excellent homme de n’avoir pas mis son nom en tête de ces pauvretés ; il a pour nous un bien autre mérite : celui d’avoir donné dans la personne de son fils Auguste- François Chomel, un digne successeur aux Chomel des âges précédents.
Voilà, messieurs, à quelle famille appartenait M. Chomel; on n’y trouve, il est vrai, aucun de ces grands noms qui abaissent et dépriment de faibles descendants ; mais s’il n’y avait point là un héritage de gloire à recueillir, il y avait, ce qui vaut peut-être mieux, un héritage d’honneur et de haute probité.
Né à Paris le lo avril 1788, M. Chomel fut élevé avec un soin tout particulier et placé dans d’excellentes institutions. Ce qu’on sait toutefois sur ses premières années se réduit à peu de choses; naturellement sérieux et peu expansif, M. Chomel ne cherchait pas, comme tant d’autres, à remonter le cours de ses ans ; peut-être parce que, n’ayant
FR. RITBOIS.
pas eu à traverser au début même de la vie, ces jours de gêne, de pénurie et de malheur, qui, vus à travers le prisme des années, nous semblent encore les meilleurs et les plus regrettables, il n’avait rien à raconter sur ces temps d'épreuves et de labeurs.
Qu’aurait pu dire en effet M. Chomel sur cette première époque de sa vie, si ce n’est qu’après quelques soins reçus dans le sein de sa famille, on le fit entrer, vers l’àge de douze ans, dans l’institution Savouré; que, parmi ses condisciples, il rencontra des jeunes gens qui devaient acquérir une juste célébrité, MM. Villemain, Y. Leclerc, Naudet et Casimir Delavigne; puis qu’en 1805 il obtint, au grand concours un quatrième accessit ; qu’en 1806, il en obtint un sixième ; que vers l’âge de dix-huit ans, on le dirigea vers la Faculté de médecine pour y prendre ses inscriptions, et qu’il arriva ainsi, non sans travail, mais sans difficultés notables, à la soutenance de sa thèse? Mais ces qualités sérieuses et réservées, qui ont fait dire de M. Chomel qu’il n’avait pas eu de jeunesse, devaient le faire avantageusement remarquer dans le cours de ses études médicales.
On sait qu’il y avait alors à la Faculté de médecine de Paris, d’illustres professeurs, de très grands noms, mais des cours peu suivis ; la véritable instruction médicale no pouvait s’acquérir que dans les petits amphithéâtres du voisinage et surtout dans les hôpitaux. M. Chomel, dont l’esprit était déjà exclusivement tourné vers l’utile, alla pourainsi dire se confiner dans les cliniques de l’époque; nommé interne des hôpitaux en un rang fort honorable, il fit preuve d’un zèle et d’une assiduité au-dessus de tout éloge; il semblait ignorer qu’il y eût d’autre plaisir dans le monde, que celui de remplir ses devoirs. Cette époque a été l’une des plus méritoires de sa vie : studieux, soumis et attentif, ne blessant personne par la précocité de ses talents, M. Chomel était le type du bon et excellent interne; aussi après ses quatre années d’internat, pour ne pas priver les hôpitaux de ses services, l’administration le continua en quelque sorte dans ses fonctions sous le litre de chef ou inspecteur des internes. C’était la juste récompense de son dévouement pour le service des malades et de sa déférence pour l’administration, on perpétuait ainsi en lui un internat dont on n’avait eu qu’à se lojuer, et c’est ainsi que, sans sortir des hôpitaux, M. Chomel put arriver au moment de soutenir sa thèse, en février 1813.
ÉLOGE DE M. CHOMEL
Cette thèse, messieurs, n’était pas de celles qui passent en quelque sorte inaperçues : elle eut un assez grand retentissement ; non pas, il est vrai, au moment où il la soutint, mais un peu plus tard, et d’une manière pour ainsi dire rétrospective, quand de plus grands succès appelèrent l’attention sur tout ce qu’avait pu faire l’auteur.
Nous nous conformerons à celte marche des événements et nous y reviendrons nous-même lorsque des travaux plus sérieux nous y ramèneront.
Nous n’en sommes encore qu’aux débuts de M. Chomel : son mérite toutefois était déjà si bien apprécié, qu’on lui accorda tout d’abord et sans le soumettre aux chances des concours, une des places qu’on venait de créer dans les hôpitaux de Paris; il fut nommé médecin attaché au service de la Charité. C’était encore un emploi secondaire, mais M. Chomel n’avait plus à suivre les chefs de service, il avait à les suppléer et à faire les visites du soir.
Alors, comme aujourd’hui, le service de la Charité rivalisait avec celui de l’Hôtel-Dieu ; Corvisart y avait laissé do grands souvenirs ; quoique simple attaché au service de la maison, M. Chomel y maintenait pour sa parties bonnes et studieuses traditions ; ajoutons que les élèves, ravis de son exactitude et séduits par la douceur de ses manières et par le côté toutpratique de ses conférences, suivaient avec empressement ce jeune maître qui était à peu près de leur âge.
C’est dans cette paisible et honorable situation que se trouvait M. Chomel, lors qu’en 1817 il publia la première édition du plus important et du plus remarqué de ses ouvrages, je veux parler de sa Pathologie \ générale.
C’était un magnifique sujet que venait de choisir M. Chomel, mais avant de dire dans quel esprit il l’avait conçu et comment il l’a traité, il faut reprendre les choses d’un peu plus haut, et montrer par quelles récentes vicissitudes venait de passer la médecine en France, et quelles étaient les profondes réformes qu’on allait lui apporter.
Le temps ne nous permettrait pas, messieurs, de faire voir quel était l’état de la médecine en France dans les deux siècles qui ont précédé le nôtre; nous dirons seulement qu’il ne faudrait pas juger de cet état d’après le degré d’avancement de la civilisation. Si l’on se reporte, en effet, à la société polie du xvue siècle, on voit qu’il y avait alors
Fit. BVBOIS.
de fort grands médecins de cour, réputés très habiles, regardés comme des puits de science et redoutés comme des oracles, mais pas un homme de génie, pas un nom qu’on puisse enregistrer dans l’histoire de la science proprement dite.
Imbus de théories absurdes, livrés à une effroyable thérapeutique, ils réussissaient.^ dans les écoles par une immense érudition, et dans le monde, par le prestige de leur esprit. Voyez, en effet, le fameux M. Dodart, le type du médecin parfait au xvne siècle : « C’était un grand garçon, dit Guy Patin, qui savait par cœur tout Hippocrate, tout Galien, Aristote, Cicéron, Sénèque et Fernel. » Écoulez Fontenelle, il vous dira que, si madame de Longueville avait pris M. Dodart pour son médecin, c’est qu’elle faisait un cas infini de l'esprit, et principalement de celui qu’on porte partout avec soi ; or, à ce titre, M. Dodart avait frappé Bossuet lui-même.
Mais pendant que ces grands personnages émerveillaient ainsi les écoles par les prodiges de leur érudition et qu’ils charmaient les belles dames par les grâces de leur esprit, ils restaient complètement étrangers aux mémorables découvertes qui, delcur temps, se faisaient dans la science ; bien plus, la plupart niaient ces découvertes et ils les combattaient de toutes leurs forces.
Au xviii® siècle, la médecine en France est encore plus abaissée; l'érudition y est moins en honneur, et l’on ne fait plus autant de cas de l’esprit ; c’est à peine si deux ou trois hommes, tels que Lorry, Vicq d’Azyr et Bordeu font entrevoir une prochaine rénovation, les autres ne songent qu’au maintien de leurs privilèges ; éclipsés par les chirurgiens, au lieu de le disputer avec eux de savoir et d’habileté, ils leur disputent le droit de parler latin et de porter des robes longues, et il ne fallut rien moins qu’une grande révolution politique pour mettre fin ù toutes ces rivalités. Tout mouvement scientifique s’était, il est vrai, arrêté, mais la fondation des écoles normales et des écoles de santé ouvrit, en l’an III, u ne ère toute nouvelle, et la médecine y prit au plus haut degré ce qu’on pourrait appeler la couleur de l’époque.
On sait que le grand instrument dont les sciences prétendaient alors se servir était l 'analyse, ce mot était dans toutes les bouches; Ih philosophie de Condillac, qui ne comptait que des adhérents, ne parlait que d’analyse , et les méthodes des naturalistes étaient seules en honneur.
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