RUMFORD
Benjamin Thomson, décoré en Angleterre du titre de chevalier et en Allemagne de celui de comte de Rum-
ford, naquit en 1753, dans les colonies anglaises de l’Amérique septentrionale, au lieu nommé alors Rumford, et aujourd’hui Concord, qui appartient à l’état de New-Hampshire. Sa famille, anglaise d’origine, y cultivait quelques terres ; et il a dit lui-même qu’il serait probablement demeuré dans la condition modeste de ses ancêtres, s’il n’avait perdu, dès l’enfance, le petit bien qu’ils auraient dû lui laisser. Ainsi, comme beaucoup d’autres savants, c’est à un premier malheur qu’il a été redevable de sa fortune et de son illustration.
Son père était mort jeune; un second mari l’avait éloigné de sa mère, et son aïeul, de qui seul il pouvait attendre quelque bien, avait disposé de tout ce qu’il possédait en faveur d’un fils puîné, et avait abandonné ainsi son petit-fils à un dénûment presque absolu.
Rien n’est plus fait qu’une telle position pour donner une raison prématurée. Le jeune Thomson s’attacha à un ecclésiastique instruit qui essaya de le préparer au commerce, en lui donnant quelques teintures des mathématiques ; mais le bon ministre lui parlait aussi quelquefois d’astronomie, et ses leçons en ce genre profitaient au delà de ce qu’il prévoyait.
Le jeune homme lui apporta un jour la carte d’une éclipse, qu’il avait tracée d’après des méthodes qu’il s’était faites à lui-même en méditant sur les discours de son maître; elle se trouva d’une justesse singulière, et ce succès lui fit tout abandonner pour les sciences.
En Europe -les sciences auraient pu ’ui offrir quelque
ressource ; mais alors elles n’en étaient pas une dans le New-Hainpshire. Heureusement la nature lui en avait donné qui sont assurées à toutes les époques et dans tous les pays, une belle figure, et des manières nobles et douces. Elles lui procurèrent, à dix-neuf ans, la main d’une riche veuve, et le pauvre écolier, au moment où il s’y attendait le moins, devint un des personnages considérables de la colonie.
Son bonheur ne fut pas de longue durée. Les troubles que les prétentions du ministère et du parlement britannique nourrissaient si imprudemment depuis dix ans, en vinrent aux dernières extrémités; le gouvernement résolut la guerre, et ce fut la patrie de M. Thomson qui en devint le premier théâtre.
Dans la nuit du i8 avril 1775 les troupes royales parties de Boston, après avoir eu un premier engagement à Lexington, se portèrent sur Concord; mais bientôt, assaillies par une multitude furieuse, elles furent obligées de se retirer dans leur garnison. La famille de Madame Thomson était attachée au gouvernement par des emplois importants ; son mari, tout jeune qu’il était, en avait lui-même reçu quelques marques de confiance et de faveur. Ses sentiments personnels le portaient d’ailleurs à seconder l’autorité. Ainsi il était naturel qu’il embrassât le parti des ministres avec la chaleur de son âge, et qu’il en partageât franchement toutes les chances. Il se retira donc à Boston avec Tannée, et tellement â la hâte, qu’il fut obligé de laisser â Concord sa femme, dont la grossesse était très-avancée. Ballotté de-
puis lors de contrée en contrée, il ne l’a jamais revue, et ce n’est qu’au bout de vingt ans qu’il s’est réuni à la fille .qu’elle lui donna quelques jours après son départ.
Un malheur non moins grand fut sans doute celui de faire la guerre à ses compatriotes ; mais peut-être ne l’envisagea-t-il pas ainsi, et nous l’en plaindrons sans oser l’en blâmer. Pendant l’époque cruelle d’où nous venons de sortir, quand presque tous les Etats de l’Europe voyaient leurs citoyens servir sous des drapeaux opposés, chacun se prétendait du parti de la patrie ; et le sort des armes lui-même, qui décide de tout sur la terre, n’a pas terminé ce genre de contestations. Heureusement l’honneur et la fidélité sont des points sur lesquels personne ne dispute, et dans ces moments heureux où la raison, conduite par l’épuisement, vient enfin mettre un terme aux sanglantes querelles des peuples, ce sont eux qui rallient tous les braves et tous les hommes vertueux.
M. Thomson, constamment attaché au gouvernement royal, le servit avec courage et avec habileté, soit sur le champ de bataille, soit dans le cabinet ; mais il ne partagea point les fureurs de quelques-uns de ses partisans. Ceux qu’il combattit le respectèrent toujours, et il en reçut à la fin de la guerre une preuve bien honorable. Plusieurs villes des États-Unis lui adressèrent des invitations pressantes d’y retourner.
On sait que l’un des premiers exploits de Washington fut de contraindre les troupes anglaises à évacuer Boston le 24 mars 1776. M. Thomson fut chargé déporter à
220 ÉLOGES IIISTOUIQUES
Londres celte mauvaise nouvelle. Ordinairement ce n’est pas ce genre de missions qui procure des récompenses; mais la bonne mine du jeune officier, la netteté et l’étendue des renseignements qu’il donna, prévinrent en sa faveur le secrétaire d’Etat au département d’Amérique, ce lord George Sakville Germaine, que les malheurs de son administration ont rendu si fameux. 11 crut faire une bonne acquisition en l’attachant à ses bureaux, et ayant de plus en plus éprouvé ses talents et sa fidélité, il le fit élever, en 1780, jusqu’au poste important de sous-secrétaire d’Etat.
Cette nomination aurait été une belle fortune sous un chef plus habile; mais M. Thomson éprouva bientôt le sentiment le plus pénible qui puisse affecter un honnête homme, celui de l’incapacité de son bienfaiteur. L’armée royale semblait condamnée à tous les genres de malheurs. Chaque jour l’opinion se prononçait davantage contre les ministres. Aux reproches que leur imprudence pouvait mériter, il s’en joignait de calomnieux, comme il arrive toujours quand les hommes en place n’ont point de succès. M. Thomson se vit luimême au moment d’être en butte à quelqu’une de ces imputations ; il sentit qu’on ne peut servir avec honneur une cause désespérée, qu’en la servant au péril de sa vie, et il retourna à l’armée, où il venait d’obtenir le commandement d’un escadron. C’était au commencement de 1782. Les Anglais étaient confinés à Charlestown et réduits à une guerre de poste. M. Thomson réorganisa leur cavalerie, il la conduisit à plusieurs
affaires, et il eut encore assez d’occasions de se distinguer, dans le courant de cette campagne, pour qu’on l’ait destiné à concourir à la défense de la Jamaïque, menacée alors par les flottes combinées de la France et de l’Espagne; mais la défaite de M. de Grasse fit cesser le danger, et bientôt la paix vint mettre un terme à la carrière militaire de M. Thomson.
Rien ne pouvait lui arriver alors de plus contraire à ses goûts et à ses espérances d’avancement. Il avait trente ans, le grade de colonel, une belle réputation, et une vive passion pour son métier. La guerre lui semblait tellement la seule profession à laquelle il fût propre, que, n’en voyant nulle part d’apparence, si ce n’est entre l’Autriche et les Turcs, il imagina d’aller demander du service à l’Empereur. Mais son bon destin en avait décidé autrement que son inclination. En passant à Munich, il trouva l’occasion d’entrer dans un service plus avantageux, quoique plus pacifique ; les idées de sa première jeunesse se réveillèrent, et il fut bientôt ramené aux sciences et à leurs applications, comme à sa vocation véritable.
Il ne les avait jamais entièrement abandonnées. Dès 1777, au commencement de son séjour à Londres, il avait fait des expériences curieuses sur la cohésion des corps; en 1778 il en avait entrepris sur la force de la poudre, qui le firent admettre à la société royale ; en 1779 il s’était embarqué sur la flotte anglaise, principalement dans la vue de répéter ses expériences sur une grande échelle ; mais peut-être, au milieu des dis-
tractions de son état, et même dans les loisirs d’une condition privée, n’aurait-il tenté que des essais isolés, sans but constant et sans grands résultats. Il envisagea les sciences d’un nouveau point de vue, lorsqu’il eut besoin de .leur secours dans une grande administration militaire et civile. L’homme d’état se ressouvint qu’il était physicien et géomètre. Son génie avait aidé à établir son crédit; il employa son crédit pour seconder son ‘ génie ; et c’est ainsi que chaque service qu’il rendit au pays qui se l’était attaché, produisit quelque découverte, et que chaque découverte (pi’il fit, le mit à même de rendre quelque nouveau service.
Ce fut le roi actuel qui donna M. Thomson à la Bar vière. Ce jeune colonel, allant à Vienne et passant par Strasbourg, où le prince Maximilien de Deux-Ponts, aujourd’hui roi, commandait un régiment, se présenta à la parade à cheval et en uniforme. C’était le moment où toutes les conversations des militaires roulaient sur les campagnes d’Amérique; il était naturel qu’on désirât d’en entendre parler à un officier anglais. On le conduisit donc chez le prince, où le hasard amena quelques Français qui avaient servi dans les corps opposés au sien. La manière dont il rendit compte des affaires qu’il avait vues, les plans qu’il en montra, les idées accessoires qu’il laissa échapper, apprirent que M. Thomson n’était point un homme ordinaire, et le prince, sachant qu’il allait passer à Munich, crut devoir lui donner, pour son oncle l’électeur régnant, de fortes recommandations.
Charles-Théodore, qui, de simple prince apanage de Sulzbach, était devenu, par l’extinction successive des principales branches de la maison palatine, souverain de deux électorats, méritait, à beaucoup d’égards, cette faveur de la fortune ; il.était spirituel, instruit, et montrait du goût pour les sciences et pour tout ce qui annonçait de la grandeur ; il a encouragé les arts dans ses États, construit de beaux palais et fondé l’Académie de Mannheim. S’il n’adopta point, dans son gouvernement, ces maximes de philanthropie et de tolérance, qui dominent aujourd’hui dans les conseils des princes, on doit l’attribuer à l’époque où il reçut son éducation, époque où Louis XIV passait en Allemagne pour le modèle et pour l’idéal d’un monarque parfait. Nous avons déjà dit, et nous verrons encore mieux par la suite, que les idées politiques de M. Thomson n’étaient pas fort éloignées de celles-là ; il dut donc apprécier l’électeur et en être apprécié; et, en effet, dès la première entrevue, il en reçut l’offre d’une place, et résolut de n’avoir plus d’autre maître.
Il vit donc Vienne rapidement, et se hâta de retourner à Londres pour obtenir la permission d’entrer au service de Bavière. Elle lui fut accordée avec des marques flatteuses de satisfaction de la part de son Gouvernement. Le roi le fit chevalier, et lui conserva la demisolde qui appartenait à son grade ; elle lui a été payée jusqu’à sa mort.
Aux connaissances et aux avantages extérieurs dont nous avons parlé, à cette qualité d’Anglais qui en im-
pose toujours à tant de personnes sur le continent, sir Benjamin Thomson (car c’est avec ce titre qu’il revint à Munich en 1784) se trouva joindre un talent déplaire que d’on n’aurait pas supposé dans un homme sorti, pour ainsi dire, des forêts du nouveau monde. L’électeur Charles-Théodore lui accorda la faveur la plus signalée ; il le fit, par degrés, son aide de camp, son chambellan, membre de son conseil d’État, lieutenant général de ses armées ; il lui procura les décorations des deux ordres de Pologne, parce que les statuts de ceux de Bavière ne permettaient pas alors qu’on l’y admît ; enfin, dans l’intervalle de la mort de l’empereur Joseph au couronnement de Léopold II, l’électeur profita du droit que lui donnaient ses fonctions de vicaire de l’Empire, pour élever sir Benjamin à la dignité de comte, en lui donnant le nom du canton de New-Hampsliire dans lequel il était né.
On a quelquefois reproché au comte de Rumford l’espèce d’importance qu’il a semblé mettre à des distinctions sur lesquelles son mérite réel aurait pu le rendre indifférent; c’est que l’on n’a pas assez réfléchi sur sa situation. Autrefois un titre sans naissance n’avait point de valeur parmi nous ; mais il n’en est pas ainsi en Angleterre, où le titre métamorphose pour ainsi dire l’homme; ni en Allemagne, où il est rare qu’on reçoive un grand emploi sans recevoir aussi quelque titre correspondant. M. de Rumford put donc croire cet usage nécessaire au maintien d’une considération qu’il savait rendre si utile. Nous avons vu d’ailleurs.
par une expérience récente et faite en grand, que, les uns n’étant pas assez philosophes pour refuser les titres quand le hasard les leur offre, et les autres apparemment l’étant trop pour croire que des titres vaillent la peine d’être refusés, tout le monde les accepte. Ne condamnons donc pas M. de Rumford d’avoir fait comme tout le monde ; pardonnons même d’avance à ceux qui l’imiteront sur ce point, pourvu qu’ils veuillent aussi l’imiter sur les autres.
Son nouveau maître ne lui avait pas seulement procuré des distinctions honorifiques ; il lui avait confié un pouvoir réel et fort étendu, en réunissant sur sa personne l’administration de la guerre et la direction de la police ; et son crédit lui donna d’ailleurs bientôt une grande influence sur toutes les parties du gouvernement.
La plupart de ceux que les événements conduisent au pouvoir, y arrivent déjà égarés par l’opinion vulgaire *, ils savent qu’on les appellera infailliblement des hom-"" mes de génie, et qu’on les célébrera en vers et en prose, s’ils parviennent à changer en quelque point les formes du gouvernement, ou à étendre de quelques lieues le territoire où ce gouvernement s’exerce. Qu’y a-t-il donc d’étonnant si des ébranlements intestins et des guerres extérieures troublent sans cesse le repos des hommes ? C’est à eux-mêmes queles hommes doivent s’en prendre. Heureusement pour le comte de Rumford que la Bavière, dans ce temps-là, ne pouvait pas donner de ces tentations à ses ministres ; sa constitution était fixée
par les lois de l’Empire ; ses frontières, par les grandes puissanees qui l’avoisinaient ; et elle en était réduite à cette condition, que la plupart des États trouvent si dure, de borner tous ses soins à améliorer le sort de son peuple.
Il est vrai qu’elle avait beaucoup à faire en ce genre ; ses souverains agrandis à l’époque des guerres de religion par suite de leur zèle pour le catholicisme, avaient longtemps porté les marques de ce zèle bien au delà de ce que réclame un catholicisme - éclairé ; ils encourageaicht la dévotion, et ne faisaient rien pour l’industrié ; on comptait dans leurs Étals plus de couvents que de fobriques ; l’armée y était à peu près nulle ; l’ignorance et l’inertie dominaient dans toutes les classes de la société..
Le temps .ne nous permet pas d’entrer dans le détail infini des services' que M. de Rumford rendit à ce pays et à sa capitale, et noiis sommes obligés de nous réduire aux plus remarquables.
II. s’occupa d’abordMe r’armée, dans l’organisation de laquelle une paix de quarante ans avait laissé introduire de graves abus. Il trouva moyen de soustraire le soldat aux maiversations.de quelques* chefs> et d’augmenter son bien-être en diminuant les dépenses de l’État; l’armure, le vêtement et la coiffure devinrent plus corn-, modes et plus propres; chaque régiment eutun jardin où les soldats cultivèrent eux-mêmes les légumes dont' ils avaient besoin, et une école où leurs enfants reçurent les éléments des lettres et de la morale. On simplifia
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l’exercice; on rapprocha le militaire du citoyen ; on accorda aux simples soldats plus de facilité pour devenir officiers ; on établit en même temps une école où les jeunes gens de famille reçurent l’instruction militaire la plus étendue. L’artillerie, comme tenant de plus près aux sciences, attira principalement les regards de M. de Rumford qui fit de nombreuses expériences pour la perfectionner. Enfin, il établit une maison d’industrie où se fabriquèrent avec ordre tous les objets nécessaires à la troupe, 'maison qui dennt en môme tempsy entre ses mains, une source d’améliorations pour la police, plus importantes encore que celles qu’il avait introduites dans l’armée.
D’après ce que nous- avons dit de l’état de la Bavière, on conçoit que la mendicité devait y être excessive, et , l’on assure en effet que Munich était, après Rome, ia ville de l’Europe où il y avait proportionnellement le plus de mendiants: Ils obstruaient les rues; jls se partageaient les postes, se les vendaient ou en'hérilaient, comme nous ferions d’une maison ou d’une métairie ; quelquefois même on les voyait' se livrer des combats pour la possession d’une borne ou d’une porte d’église, et quand l’occasion s’en présentait, ils ne se refusaient pas aux crimes les plus révoltants.
Il était facile de calculer que l’entrétien régulier de cet amas de misérables coûterait moins au public que les prétendues charités qu’ils lui extorquaient. M. de Rumford n’eut pas de peine à le sentir ; mais il sentit en même temps qu’il ne suffirait pas de défendre la
ELOGES mSTOHlQUES
mendicité pour l’extirper; que l’on n’aurait encore fait que la moitié de l’ouvrage en arrêtant les mendiants, en les nourrissant, si on ne changeait leurs habitudes, si on ne les formait au travail et à l’ordre, si on n’inspirait au peuple l’horreur de l’oisiveté et des suites funestes qu’elle entraîne.
Son plan embrassa donc le physique et le moral ; il le médita longtemps, il en coordonna toutes les parties entre elles, et avee les lois et les ressourees du pays; il prépara de longue main et en seeret les détails de l’exécution, et, quand tout fut prêt, il la dirigea avec fermeté.
Le \ "janvier 1 790 tous les mendiants furent conduits au magistrat, et il leur fut signifié qu’ils trouveraient à la nouvelle maison d’industrie du travail et tout ce qui serait nécessaire à leur existenee, mais qu’il était désormais défendu de mendier.
En effet, on leur fournit des matières, des outils, des salles spacieuses et bien ehauffées , une nourriture saine et peu coûteuse ; l’ouvrage leur fut payé à la pièce. Le travail ne fut pas d’abord parfait, mais bientôt l’apprentissage avança; les ouvriers furent elassés d’après leurs progrès, ce qui facilita aussi la distribution des produits. Leur ouvrage s’employait à fabriquer les vêtements des troupes ; au bout de quelque temps, on en vendit au public et même à l’étranger, ce qui finit par donner annuellement plus de 1 0,000 florins de profit.
Tout cet établissement fut abondamment soutenu dans son origine par une souscription volontaire, à laquelle
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on sut intéresser toutes les classes d’habitants, et qui fut beaucoup moindre que la somme des aumônes que l’on faisait auparavant.
Et pour changer ainsi les déplorables dispositions d’une classe avilie, il ne fallut que l’habitude de l’ordre et des bons procédés. Ces êtres farouches et défiants cédèrent aux attentions et aux prévenances. Ce fut, dit M. de Rumford lui-même, en les rendant heureux qu’on les accoutuma à devenir vertueux ; pas même un enfant ne reçut un coup ; bien plus, on payait d’abord les enfants seulement pour qu’ils regardassent travailler leurs camarades, et ils ne tardaient pas à demander en pleurant qu’on lès mît aussi à l’ouvrage. Quelques louanges données à propos, quelques vêtements plus distingués récompensèrent la bonne conduite et établirent l’émulation. On fit naître l’esprit d’industrie par l’amour-propre ; car les ressorts du cœur humain sont les mêmes dans les conditions les plus opposées, et l’équivalent d’un cordon peut se retrouver partout.
On ne se borna pas à secourir les mendiants ; les pauvres honteux et honnêtes furent admis à demander du travail et des aliments ; plus d’une femme de condition tombée dans le malheur faisait prendre du lin et de la soupe par des commissionnaires qu’on ne questionnait jamais, et parmi les braves de l’armée bavaroise, il en était beaucoup qui portaient des habits filés par une maiil illustre et délicate.
Le succès fut tel que non-seulement les pauvres furent complètement secourus, mais qu’il y eut beaucoup
moins de pauvres, parce qu’ils apprirent à se passer de secours. On en avait enregistré en une semaine deux mille cinq cents, et ils étaient réduits à quatorze cents quelques années après. Ils apprirent même à metti'e une sorte d’orgueil à secourir leurs anciens compagnons; et rien ne les corrigea mieux de demander l’aumône, que lorsqu’ils eurent joui du plaisir de la foire.
Quoique M. de Rumford ait été dirigé dans ses opérations plutôt par les calculs d’un administrateur, que par les mouvements d’un homme sensible, il ne put se refuser à une véritable émotion au spectacle de la métamorphose qu’il avait effectuée, lorsqu’il vit sur ces visages, auparavant flétris par le malheur et par le vice, un air de satisfaction, et quelquefois des larmes de tendresse et de reconnaissance. Pendant une maladie assez dangereuse, il entendit sous sa fenêtre un bruit dont il demanda le cause ; c’étaient les pauvres qui se rendaient en procession à la principale église pour obtenir du ciel la guérison de leur bienfaiteur. 11 convient luimême que cet aete spontané de reconnaissance religieuse, en faveur d’un homme d’une autre communion, lui parut la plus touchante des récompenses ; mais il ne se dissimulait pas qu’il en avait obtenu une autre, qui sera plus durable. En effet, e’est en travaillant pour les pauvres, qu’il a fait ses plus belles découvertes.
M. de Fontenelle a dit de Dodard, qui, en observant rigoureusement les jeûnes prescrits par l’Église, faisait des expériences exactes sur les changements que son abstinence produisait en lui, qu’il était le premier qui
eût pris le même chemin pour arriver au ciel et à l’Académie. On lui associera M. de Rumford, si, comme on peut le croire, les services rendus aux hommes conduisent au ciel aussi sûrement que les pratiques de dévotion. Ce qui est certain, c’est qu’il a été principalement redevable à ses recherches de bienfaisance, de l’éclat dont son nom jouira dans l’histoire de la physique.
Chacun sait que ses plus belles expériences ont eu pour objet la nature de la chaleur et de la lumière, ainsi que les lois de leur propagation ; et c’était là effectivement ce qu’il importait le plus de bien connaître pour nourrir, vêtir, chauffer et éclairer avec économie un grand rassemblement d’hommes. Il s’occupa d’abord de c-omparer ensemble la chaleur des divers vêtements ; ce n’est point, comme on sait, une chaleur absolue, et l’on n’entend par là que la propriété de retenir celle que produit notre propre corps, d’en empêcher la dissipation. M. de Rumford enveloppa de diverses substances des thermomètres plus échauffés que l’air, et tint compte des temps qu’il leur fallait pour revenir à l’équilibre; et il arriva à ce résultat général, que le principal cohibant de la chaleur est l’air retenu entre les fibres des substances, et que celles-ci fournissent des vêtements d’autant plus chauds, qu’elles retiennent davantage l’air échauffé par le corps-, c’est ainsi, et il ne manqua pas de le remarquer, que la nature a eu soin d’habiller les animaux des pays froids.
Passant ensuite à l’examen des moyens les plus effi-
caces d’économiser le combustible, il voyait dans ses expériences que la llamme à l’air libre donnait peu de chaleur, surtout quand elle ne s’agitait pas avee vitesse et ne frappait pas verticalement le fond du vase ; il observait aussi que h vapeur de l’eau eonduisait très-peu la chaleur quand elle n’était pas en mouvement ; le hasard lui donna la clef de ces phénomènes, et lui ouvrit un nouveau champ de reeherches. Jetant les yeux sur la liqueur colorée d’un thermomètre qui refroidissait au soleil, il y aperçut un mouvement continuel, qui dura jusqu’à ce que ce thermomètre fût descendu à la température environnante; quelques poussières qu’il répandit dans des liquides de même gravité spécifique s’y agitèrent aussi chaque fois que la température du liquide changea, ce qui annonçait des courants continuels dans le liquide même. M. de Rumford vint à penser que c’était précisément par ce transport des molécules que la chaleur se distribuait dans les liquides, lesquels par eux-mêmes laisseraient très-peu passer le calorique. Ainsi, lorsque réchauffement commence par en bas, les molécules chaudes, devenues plus légères, se portent dans le haut, et les molécules froides se précipitent pour aller s’échauffer vers le fond. C’est ce que M. de Humford vérifia par des expériences directes et ingénieuses. Tant qu’on n’échauffa que le haut d’une colonne de liquide, le bas ne participa nullement à l’augmentation de chaleur. Un fer rouge, enfoncé dans de l’huile jusqu’à peu de distance d’un morceau de glace qui en occupait le fond, n’en liquéfia pas un atome ; un mor-
ceau de glace maintenu sous de l’eau bouillante fut deux heures à se fondre, tandis qu’à la surface il se fondait en trois minutes. Toutes les fois que l’on arrêta le mouvement intestin d’un liquide par l’interposition de quelque substance non conductrice, le refroidissement ou réchauffement, en un mot, l’équilibre y fut retardé ; ainsi des plumes, des fourrures produisirent dans l’eau les mêmes effets que dans l’air.
Comme il est reconnu que l’eau douce est à son maximum de densité à quatre degrés au-dessus de zéro, elle devient plus légère un peu avant de geler ; c’est pour cette raison que la glace se forme toujours à la surface, et que, une fois prise, elle garantit l’eau qu’elle recouvre. M. de Rumford trouvait dans cette propriété le moyen par lequel la nature conserve un peu de fluidité et de vie dans les pays du Nord ; car, si la communication de la chaleur et du froid se faisait dans les liquides comme dans les solides, ou seulement dans l’eau douce comme dans les autres liquides, les ruisseaux et les lacs seraient bientôt glacés jusqu’au fond.
La neige, à cause de Tair qui s’y mêle, était à ses yeux le manteau qui recouvre la terre en hiver, et l’empêche de perdre toute sa chaleur. Il voyait en tout cela des précautions marquées de la Providence ; il en voyait jusque dans la propriété de l’eau salée, contraire à celle de l’eau douce, qui fait qu’à tous les degrés les molécules se précipitent quand elles ont été refroidies ; en sorte que l’Océan, toujours tempéré à sa surface, adoucit sur les côtes la rigueur des hivers, et réchauffe
par ses courants les climats des pôles, en même temps qu’il rafraîchit ceux de l’équateur.
L’intérêt des observations de M. de Rumford s’étendait donc en quelque sorte à tout le jeu de la nature sur notre globe ; et peut-être faisait-il autant de cas de ces rapports qu’il leur apercevait avec la philosophie générale, que de leur utilité dans l’économie publique et privée.
Leur simple énoncé a dû faire pressentir cette utilité à ceux qui m’écoutent, et d’ailleurs il n’est maintenant personne qui n’en connaisse les effets par expérience. C’est par une application suivie de ces découvertes, que M. de Rumford est parvenu à construire des foyers, des fourneaux, des chaudières de nouvelles formes, qui, depuis les salons jusque dans les cuisines et dans Tes ateliers, ont réduit de plus de moitié la consommation du combustible.
Quand nous nous rappelons ces énormes cheminées de nos pères, où l’on brûlait des arbres entiers, et qui fumaient presque toutes, nous sommes étonnés que l’on n’ait pas imaginé plus tôt le perfectionnement simple et sûr de M. de Rumford. Mais il faut bien qu’il y ait quelque difficulté cachée dans toutes ces choses que l’on trouve si tard, et que l’on dit si simples une fois qu’elles sont trouvées.
Les améliorations que M. de Rumford a apportées dans la construction des cuisines, auront un résultat aussi important, bien qu’un peu plus tardif, parce que la première mise de fonds pour les établir, est un peu plus
forte. Le malheureux cuisinier rôti maintenant lui-même par l’ardeur de son feu, pourra opérer tranquillement dans une atmosphère douce, avec une économie des trois quarts pour le combustible et de moitié pour le temps-, et M. de Rumford ne comptait pas pour peu ce bien-être procuré à ceux qui façonnent nos aliments. Comme la même quantité de matière première fournit beaucoup plus ou beaucoup moins de nutrition, selon qu’on la prépare, il jugeait l’art du cuisinier tout aussi intéressant que celui de l’agriculteur. Lui-même ne se borna pas à l’art de cuire les mets à peu de frais ; il donna beaucoup d’attention à celui de les composer; il a reconnu, par exemple, que l’eau qu’on y incorpore devient elle-même par ce mélange une matière nutritive ; il a essayé de toutes les substances alimentaires pour découvrir celle qui soutient le mieux et au moindre prix. Il n’est pas jusqu’au plaisir de manger dont il n’ait fait une étude, et sur lequel il n’ait écrit exprès une dissertation ; non pas assurément pour lui-même, car il était d’une sobriété excessive, mais afin de découvrir aussi les moyens économiques de l’augmenter et de le prolonger, parce qu’il y voyait une attention de la nature pour exciter les organes (jui doivent concourir à la digestion.
C’est en combinant ainsi avec sagacité le choix des substances et toutes les économies dans l’art de les préparer, que M. de Rumford est arrivé à nourrir l’homme à si peu de frais, et que, dans tous les pays civilisés, son nom est aujourd’hui attaché aux secours les plus effi-
caces que l’indigence puisse recevoir. Cet honneur vaut bien ceux qu’on a décernés aux Apicius anciens et modernes, j’oserais presque dire à beaucoup d’hommes tîimeux dans des genres plus relevés.
Dans un de ces établissements de Munich , trois femmes suffisaient pour faire à dîner à mille personnes, et elle n’y brûlaient que pour neuf sous de bois. La cuisine qu’il fit construire à l’hôpital de la Piéta de Vérone est encore plus parfaite; on n’y brûle que le huitième du bois qui s’y consumait auparavant.
Mais c’est dans l’emploi de la vapeur pour le chauffage que M. de Kumford s’est pour ainsi dire surpassé. On sait que l’eau retenue dans un vase qu’elle ne peut rompre, acquiert une chaleur énorme; sa vapeur, à l’instant où on la lâche, porte cette chaleur partout où on la dirige. Les bains et les appartements se chauffent ainsi avec une promptitude merveilleuse. Appliquée aux savonneries et surtout aux distilleries, cette méthode a enrichi déjà quelques fabricants de nos départements méridionaux, et dans les pays où l’on est moins lent à adopter les nouvelles découvertes, elle adonné des avantages immenses. Les brasseries et les distilleries d’Angleterre ne se chauffent plus autrement ; une seule petite chaudière de cuivre y met en ébullition dix grandes cuves de bois.
M. de Rumford en était venu en ce genre jusqu’à tirer parti de toute la chaleur de la fumée, qu’il ne laissait sortir de ses appareils, que lorsqu’elle était devenue presque absolument froide. Un personnage justement célèbre par l’atticisme de son esprit, disait
de lui que bientôt il ferait cuire son dîner à la fumée de son voisin ; mais ce n’était pas pour lui qu’il cherchait l’économie; ses expériences variées et répétées lui coûtaient au contraire beaucoup, et ce n’était qu’à force de prodiguer son argent, qu’il enseignait aux autres à épargner le leur.
Il a fait sur la lumière presque autant de recherches que sur la chaleur, et l’on doit principalement remarquer parmi ses résultats cette observation, que la flamme est toujours parfaitement transparente et perméable à la lumière d’une autre flamme; et cette autre, que la quantité de la lumière jn’est point en proportion avec celle de la chaleur, et qu’elle ne dépend pas, comme celle-ci, de la quantité de matière brûlée, mais bien de la vivacité de la combustion. En combinant ces deux remarques, il a inventé une lampe à plusieurs mèches parallèles, dont les flammes, excitant mutuellement leur chaleur sans laisser perdre aucun de leurs rayons , peuvent produire une masse illimitée de lumière. On dit que lorsqu’elle fut allumée à Auteuil, elle éblouit tellement le lampiste qui l’avait construite, que ce pauvre homme ne retrouva pas son chemin, et fut obligé de passer la nuit dans le bois de Boulogne.
Je crois superflu de rappeler combien M. de Rumford a varié et assorti à tous les usages les divers instruments qui servent à éclairer ; les lampes à la Rumford ne sont pas moins répandues ni moins populaires que les cheminées et les soupes du même nom ;
c’est là le vrai caraetère de toute bonne invention.
11 a déterminé par des expériences physiques jusqu’aux règles qui rendent agréables les oppositions de couleur. Peu de jolies femmes se doutent que le choix d’une bordure ou du liséré d’un ruban dépend des lois immuables de la nature ; et cependant la chose est trèsvraie. Lorsqu’on regarde fixément pendant quelque temps une tache d’une certaine couleur sur un fond blanc, elle paraît bordée d’une couleur différente, mais toujours la môme relativement à celle de la tache; c’est ce qu’on nomme couleur complémentaire; et, par des raisons qu’il est inutile de développer ici, les deux mêmes couleurs sont toujours complémentaires l’une pour l’autre; c’est en les assortissant que l’on produit l’harmonie et que l’on llatte l’œil le plus agréablement. M.de Rumford, qui faisait tout par méthode, disposait d’après cette règle les teintes de ses meubles et de ses tapisseries, et l’effet suave de l’ensemble était remarqué de tous ceux qui entraient dans ses appartements.
Frappé, sans cesse, dans tous ses travaux, des merveilleux phénomènes de la chaleur et de la lumière, il était naturel que M. de Rumford cherchât à se faire une théorie générale sur ces deux grands agents de la nature. 11 ne les considérait l’une et l’autre que comme des effets d’un mouvement vibratile imprimé aux molécules des corps, et il en trouvait une preuve dans la production continuelle de chaleur qui a lieu par le frottement. Le forage d’un canon de bronze, par exemple, mettant en peu de temps l’eau en ébullition, et cette ébullition
durant autant que le mouvement qui l’avait produite, il trouvait difficile de concevoir comment, dans un pareil cas, il se dégagerait une matière ; car il faudrait qu’elle fût inépuisable.
M. de Rumford a prouvé d’ailleurs mieux que personne que la chaleur n’a aucun poids ; une fiole d’esprit de vin et une d’eau restèrent en équilibre après la congélation de celle-ci, quoiqu’elle eût perdu par là assez de calorique pour chauffer à blanc le même poids d’or.
Il a imaginé deux instruments singulièrement ingénieux. L’un, qui est un nouveau calorimètre, sert à mesurer la quantité de chaleur produite par la combustion de chaque corps ; c’est une caisse remplie d’une quantité donnée d’eau, au travers de laquelle on fait passer, par un tube serpentin, le produit de la combustion; et la chaleur de ce produit se transmet à l’eau, qu’elle élève d’un nombre déterminé de degrés, ce qui sert de base aux calculs. La manière dont il empêche que la chaleur extérieure n’altère son expérience, est très-simple et très-spirituelle ; il commence l’opération à quelques degrés au-dessous de cette chaleur, et la termine à autant de degrés au-dessus; l’air extérieur reprend pendant la seconde moitié précisément ce qu’il avait donné pendant la première. L’autre instrument sert à apercevoir les plus légères différences dans la température des corps ou dans la facilité de sa transmission ; il consiste en deux boules de verre pleines d’air, réunies par un tuyau dans le milieu duquel est une bulle d’es-
prit de vin coloré; la moindre augmentation de chaleur dans l’une des boules, chasse la bulle vers l’autre. Cet instrument, qu’il a nommé thermoscope, lui a fait connaître principalement l’influence variée et puissante des diverses surfaces sur la transmission de la chaleur, et lui a indiqué encore une infinité de procédés pour retarder ou accélérer à volonté l’échauffement ou le refroidissement.
Ces deux derniers ordres de recherches, et celles qui ont rapport à l’illumination, doivent nous intéresser plus particulièrement, parce qu’il les a faites depuis (|u’il s’était fixé à Paris, et qu’il prenait une part active à toutes nos occupations ; il les regardait comme ses contributions de membre de l’Institut.
Tels sont les principaux travaux scientifiques de M. de llumford ; mais ce ne sont pas à beaucoup près les seuls services qu’il ait rendus aux sciences. Il savait qu’en lumières, comme en bienfaits, l’ouvrage d’un homme est passager et borné, et, dans ce genre comme dans l’autre, il s’est efforcé de créer et de faire créer des institutions durables. Ainsi il a fondé deux prix qui doivent être décernés annuellement, par la société royale de Londres et par la société philosophique de Philadelphie, aux expériences les plus importantes dont la chaleur et la lumière seront les objets, fondation où, en marquant son zèle pour la physique, il témoignait aussi son respect pour sa patrie naturelle et pour sa patrie adoptive, et prouvait que, pour avoir servi l’une, il ne s’était pas brouillé avec l’autre.
Il a été l’auteur principal de l’Institution royale de Londres, l’un des établissements les mieux conçus pour hâter les progrès des sciences et de leurs applications à l’utilité publique. Dans un pays où chaque particulier se fait gloire d’encourager ce qui peut rendre service au grand nombre, la seule distribution de son Prospectus lui procura des fonds considérables, et son activité eut bientôt accéléré l’exécution. Le Prospectus même était déjà une sorte de description, car il y parlait d’une chose en grande partie réalisée ; une maison vaste offrait toutes sortes de métiers et de machines en fonction ; il s’y formait une bibliothèque; l’on y a construit un bel amphithéâtre, où se donnent des cours de chimie, de mécanique et d’économie politique. La chaleur et la lumière, ces deux objets favoris du comte de Rumford, et le mystérieux procédé de la combustion, qui les met à la disposition de l’homme, devaient sans cesse y être soumis à la méditation.
Ce prospectus est daté de Londres, le 21 janvier 1 800, et toute cette fondation était l’ouvrage des quinze mois précédents que M. de Rumford avait passés en Angleterre avec l’espoir de s’y fixer.
Après avoir été comblé, pendant quatorze ans, par l’électeur Charles-Théodore, de marques d’une faveur toujours croissante, après en avoir reçu, à l’époque de la fameuse campagne de 1 796, la mission difficile de comcommander son armée et de maintenir la neutralité de sa capitale contre les deux grandes puissances qui semblaient également vouloir l’attaquer, M. de Rumford eu
avait obtenu pour dernière récompense, en 1798, le poste qu’il désirait le plus au monde, celui de ministre plénipotentiaire près du roi de la Grande-Bretagne.
Il ne pouvait y avoir en effet pour lui de manière plus flatteuse de retourner au milieu de ses compatriotes, et d’y réunir à un haut degré, suivant la noble expression d’un ancien, le loisir et la dignité; mais son espoir fut déçu ; les usages du gouvernement anglais ne permettent pas qu’un homme né son sujet puisse être accrédité près de lui pour représenter une autre puissance, et le ministre des affaires étrangères signifia à M. de Rumford qu’on était résolu de ne point faire fléchir la coutume.
ün chagrin plus cuisant vint bientôt se joindre à celui-là ; il apprit la mort du prince son bienfaiteur, arrivée en 1 799, et il prévit qu’il n’aurait guère moins de peine à reprendre ses anciennes fonctions, qu’à exercer les nouvelles. A la vérité, l’électeur Maximilien- Joseph n’ignorait ni son mérite ni ses services, et se souvenait d’avoir été le premier auteur de sa fortune; mais, avec un système de gouvernement différent et des intérêts politiques opposés, il était naturel qu’il employât d’autres conseillers que Charles-Théodore, et M. de Rumford n’était pas de caractère à entrer en partage ; d’ailleurs, les heureux changements qu’on lui devait l’avaient rendu moins nécessaire, et ses vues, si utiles quand il avait fallu éclairer la Bavière, ne convenaient plus, précisément à cause de la rapidité avec laquelle elles avaient fructifié.
Il ne retourna donc à Munich que pour peu de temps,
à l’époque de la paix d’Amiens*, et toutefois, dans ce peu de temps même, il rendit encore aux sciences un véritable et grand service, en concourant par ses conseils à faire réorganiser l’académie bavaroise sur un plan qui réunit à tous les genres d’utilité une magnificence vraiment royale.
Le moment arriva enfin où une retraite définitive fut à peu près nécessaire ; et ce ne fut pas pour la France un médiocre honneur, qu’un homme qui avait joui de la considération des contrées les plus civilisées des deux mondes, la préférât pour son dernier séjour ; c’est qu’il avait promptement aperçu que c’est le pays où toute célébrité donne le plus sûrement à celui qui la mérite une véritable dignité, indépendante de la faveur passagère des cours et de tous les hasards de la fortune.
Nous l’y avons vu, en effet, pendant dix ans, honoré des Français et des étrangers, estimé des amis des sciences, partageant leurs travaux, aidant de ses avis jusqu’aux moindres artisans, gratifiant noblement le public de tout ce qu’il inventait chaque jour d’utile.
Rien n’y aurait manqué à la douceur de son existence, si l’aménité de son commerce avait égalé son ar-. deur pour l’utilité publique.
Mais, il faut l’avouer, il peççait, dans sa conversation et dans toute sa manière d’être, un sentiment qui devait paraître fort extraordinaire dans un homme si constamment bien traité par les autres, et qui leur avait fait luimême tant de bien *, c’est que c’était sans les aimer et sans les estimer, qu’il avait rendu tous ces services à ses
semblables. Apparemment que les passions viles qu’il avait observées dans les misérables eommis à ses soins, ou ces autres passions, non moins viles, que sa fortune avait excitées parmi ses rivaux, l’avaient ulcéré contre la nature humaine. Aussi ne pensait-il point que l’on dût confier au commun des hommes le soin de leur bienêtre ; ce besoin, qui leur semble si naturel, d’examiner comment ils sont régis, n’était à ses yeux qu’un produit factice des fausses lumières. Il avait sur l’esclavage à peu près les idées d’un planteur, et il regardait le gouvernement de la Chine comme le plus voisin de la perfection, parce qu’en livrant le peuple au pouvoir absolu des seuls hommes instruits, et en élevant chacun de ceux-ci dans la hiérarchie selon le degré de son instruction, il hiit en quelque sorte, de tant de millions de bras, les organes passifs de la volonté de quelques bonnes têtes; doctrine que nous exposons sans prétendre la justifier en rien, et que nous savons de reste être peu propre à faire fortune chez nos nations européennes.
M. de Rumford a éprouvé lui-même, à plus d’une reprise, qu’il n’est pas si aisé dans l’Occident qu’en Chine d’engager les autres à n’être que des bras; et cependant personne ne s’était autant préparé que lui à bien se servir des bras qu’on lui aurait soumis.
Un empire, tel qu’il le concevait, ne lui aurait pas été plus difficile à conduire que ses casernes et ses maisons de pauvres ; il se confiait surtout pour cela à la puissance de l’ordre; il appelait l’ordre l’auxiliaire nécessaire du génie, le seul instrument possible d’un vé-
ri table bien, et presque une divinité subordonnée, régulatrice de ce bas-monde. Il se proposait d’en faire l’objet d’un ouvrage qu’il regardait comme devant être plus important que tous ceux qu’il a écrits; mais on n’en a trouvé dans ses papiers que quelques matériaux informes. Lui-même, de sa personne, était, sur tous les points et sous tous les rapports imaginables, le modèle de l’ordre; ses besoins, ses plaisirs, ses travaux étaient caleulés, eomme ses expériences. Il ne buvait que de l’eau ; il ne mangeait que de la viande grillée ou rôtie, parce que la viande bouillie donne sous le même volume un peu moins d’aliment. Il ne se permettait, enfin, rien de superflu, pas même un pas ni une parole, et c’était dans le sens le plus strict qu’il prenait le mot superflu.
C’était sans doute un moyen de consacrer plus sûrement toutes ses forces au bien ; mais ce n’en était pas un d’être agréable dans la société de ses pareils ; le monde veut un peu plus d’abandon, et il est tellement fait, qu’une certaine hauteur de perfection lui paraît souvent un défaut, quand on ne met pas autant d’efforts à la dissimuler, qu’on en a mis à l’acquérir.
Quels que fussent au reste les sentiments de M. de Rumford pour les hommes, ils ne diminuaient en rien son respect pour la Divinité. Il n’a négligé dans ses ouvrages aucune occasion d’exprimer sa religieuse admiration pour la Providence, et d’y offrir à l’admiration des autres les précautions innombrables et variées par lesquels elle a pourvu à la conservation de ses créatu-
24(i ÉLOGES HISTORIQUES DE A. -A. PARMENTIER, ETC.
res ; peut-être mèiiie son système politique venait-il de ce qu’il croyait que les princes doivent faire comme elle, et prendre soin de nous sans nous en rendre compte.
Celte rigoureuse observance de l’ordre, qui a probablement nui aux agréments de sa vie, n’a pas contribué à la prolonger; une fièvre subite et violente l’a enlevé, dans toute sa vigueur, à soixante et un ans. Il est mort le 21 août '1814, dans sa maison de campagne d’Auteuil, où il passait la belle saison.
L’avis de ses obsèques, arrivé presque en même temps que la nouvelle de sa maladie, n’a point permis à ses confrères de lui rendre sur sa tombe les honneurs accoutumés. Mais, si de tels honneurs, si des efforts quelconques pour étendre la renommée et la rendre durable, furent jamais superllus, c’est pour l’homme qui, par l’heureux choix des sujets de ses travaux, a su lui donner à la fois pour appui l’estime des savants et la reconnaissance des malheureux.
RENÉ-JUST HAÜY
L’histoire des sciences présente quelques époques où l’esprit humain a semblé prendre un essor extraordinaire. Lorsque de longues années d’études paisibles ont accumulé les faits et les expériences, et que les théories qui avaient dominé jusque-là, ne les embrassent plus, les idées que l’on se faisait de la nature deviennent en quelque sorte incohérentes et contradictoires ; elles ne forment plus un ensemble, et de toute part l’on éprouve le besoin de trouver entre elles quelque chaînon nouveau. Un génie vient-il alors à naître, assez puissant pour s’élever à des points, de vue d’où il saisisse une partie de ces rapports que l’on cherche, il inspire à ses contemporains un courage inconnu; chacun s’élance 8vec ardeur dans ce domaine où de nouvelles routes
viennent d’être tracées ; les découvertes se succèdent avec une rapidité croissante ; on dirait que les hommes qui ont le bonheur d’y attacher leur nom, appartiennent à une race privilégiée ; leurs disciples, ceux dont la jeunesse a été témoin de ce grand mouvement, croient voir en eux des êtres supérieurs ; et lorsque le temps arrive où ils doivent successivement payer le tribut à la nature, la génération qui demeure , pleure en eux une race de héros qu’elle désespère de voir jamais égaler.
Telle a été incontestablement pour les sciences naturelles la fin du dix-huitième siècle.
Les lois du mouvement réduites à une seule formule ; le ciel soumis tout entier à la géométrie; ses espaces s’agrandissant et se peuplant d’astres inconnus ; la route des globes fixée plus rigoureusement que jamais et dans le temps et dans l’espace; la terre pesée comme dans une balance ; l’homme s’élevant dans les nues, traversant les mers sans le secours des vents; les mystères compliqués de la chimie ramenés à quelques faits simples et clairs ; la liste des êtres naturels décuplée dans tous les genres ; leurs rapports établis d'une manière irrévocable sur l’ensemble de leur structure interne et externe ; l’histoire même de la terre dans les siècles reculés étudiée enfin sur des monuments, et non moins étonnante dans sa vérité, qu’elle avait pu le paraître dans des conceptions fantastiques... spectacle magnifique et inouï qu’il nous a été donné de contempler, mais qui nous rend aussi bien amère la disparition des grands hommes à qui nous en sommes redevables I Peu
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d’années ont vu descendre au tombeau les Lavoisier, les Priestley, les Cavendish, les Camper, les de Saussure, les Lagrange ; et qui ne serait effrayé de l’accélération de nos pertes, lorsque quelques mois nous enlèvent Herschel et Delambre, Haüy et Berthollet, et qu’à peine nos forces suffisent pour leur rendre dans le temps prescrit, l’hommage qui leur est dû par les sociétés dont ils firent l’ornement?
On serait d’autant plus tenté de croire que M. Haüy éprouva cette influence irrésistible de son époque, que ce fut presque sans s’en être douté, qu’il fut jeté dans une carrière à laquelle pendant quarante ans il n’avait point songé à se préparer. Au milieu d’occupations obscures, une idée vient lui sourire; une seule, mais lumineuse et féconde. Dès lors il ne cesse de la suivre ; son temps, ses facultés, il lui consacre tout; et ses efforts obtiennent enfin la récompense la plus magnifique. Aussi nul exemple ne montre-t-il mieux que le sien, tout ce que peut opérer de grand, j’oserais presque dire, de miraculeux, l’homme qui s’attache avec opiniâtreté à l’étude approfondie d’un objet, et combien cette proposition est vraie, du moins dans les sciences exactes, que c’est la patience d’un bon esprit, quand elle est invincible, qui constitue véritablement le génie.
René-Just Haüy, chanoine honoraire de Notre-Dame, membre de cette académie et de la plupart de celles de l’Europe et de l’Amérique, naquit à Saint-Just, petit bourg du département de l’Oise, le 28 février 1743.
11 était le frère aîné de feu M. Haüy, si connu comme
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inventeur des moyens d’instruire les aveuglesmés ; et tous deux avaient pour père un pauvre fabricant de toile, qui n’aurait probablement pu leur donner d’autre profession que la sienne, si des personnes généreuses n’étaient venues à son secours.
La première amélioration de la fortune de ces deux jeunes gens tint à cette disposition à la piété, que l’aine montra dès ses premières années, et qui a dominé sa vie.
Encore tout enfant il prenait un plaisir singulier aux cérémonies religieuses, ,ct surtout aux cbants de l’é^ glise, car le goût de la musique, cet allié naturel des sentiments tendres, se joignit promptement en lui au penebant pour la dévotion. Le prieur d’une abbaye de Prémontrés, principal établissement de son lieu natal, qui avait remarqué son assiduité au service divin, chercba un jour à lier conversation avec lui, et, s’apercevant de la vivacité de son intelligence, il lui fit donner des leçons par quelques-uns de ses moines. Les progrès de l’enfant ayant promptement répondu aux soins de ses maîtres, ceux-ci s’intéressèrent à lui de plus en plus, et firent entendre à sa mère que, si elle pouvait seulement le conduire pour quelque temps à Paris, elle finirait, avec leurs recommandations, par obtenir quelques ressources pour lui faire achever ses études.
A peine cette excellente femme en-avait-elle de suffisantes pour subsister quelques mois dans la capitale; mais elle aima mieux s’exposer à tout, que de manquer à l’avenir qu’on lui laissait entrevoir pour son fils.
DE nENÉ-JUST HAUY.
Longtemps cependant sa tendresse ne reçut que de bien faibles encouragements. Un jeune homme dont le nom devait un jour remplir l’Europe, ne trouva de moyen de vivre, (|u’une place d’enfant de chœur dans une église du quartier Saint- Antoine. Ce poste, disait-il naïvement dans la suite, eut du moins cela d'agréable, que je ny laissai pas enfouir mon talent pour la musique; et en effet, toujours fidèle à ses premiers goûts, il devint bon musicien, et acquit assez de force sur le violon et sur le clavecin, deux instruments dont il s’est toujours amusé. Enfin le crédit de ses protecteurs de Saint-Just lui procura une bourse au collège de Navarre, et ce fut seulement alors qu’il lui fut possible de vaquer régulièrement à son instruction classique.
Sa conduite et son application lui valurent à Navarre le meme intérêt qu’à Saint-Just, et à l’époque où il cessa d’y être écolier, les chefs de la maison lui proposèrent de devenir un de leurs collaborateurs. On l’employa comme maître de quartier, et aussitôt qu’il eut pris ses degrés, on lui confia la régence de quatrième, lorsqu’il n’était encore âgé que de §1 ans. Quelques années après, il passa au collège du Cardinal Lemoine, comme régent de seconde; et c’était à ces fondions utiles, mais modestes, qu’il semblait avoir borné son ambition. A la vérité, il avait pris à Navarre, sous feu M. Brisson, de cette académie, un certain goût pour les expériences de physique, et à ses moments de loisir il en faisait quelques-unes d’électricité; mais c’était pour lui un délassement plutôt qu’une étude : quant à
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l’histoire naturelle proprement dite, il n’en avait aucune connaissance et ne songeait nullement à s’en occuper.
Une seconde particularité remarquable de son histoire, c’est que ce fut encore aux dispositions affectueuses de son cœur, qu’il dut d’entrer dans une carrière qui lui est devenue si glorieuse, en sorte qu’il est littéralement vrai de dire que dans tous leurs degrés sa renommée et sa fortune ont été des récompenses de ses vertus.
Parmi les régents du Cardinal Lemoine se trouvait alors Lhomond, homme savant, qui s’était consacré par piété à l’instruction de la jeunesse. Fort capable d’écrire et de parlerpour tous les âges, il ne voulut point s’élever au-dessus de la sixième, et n’a composé que de petits ouvrages destinés aux enfants, mais qui, par leur clarté et le ton simple qui y règne, ont obtenu plus de succès que beaucoup d’ouvrages à prétentions. Une grande conformité de caractère et de sentiments engagea M. Haüy à le choisir pour son ami de cœur et pour son directeur de conscience ; dévoué à lui comme un fils, il le soignait dans ses affaires, dans ses maladies, et l’accompagnait dans ses promenades. Lhomond aimait la botanique, et M. Haüy, qui à peine en avait entendu parler, éprouvait chaque jour le chagrin de ne pouvoir donner à leur commerce cet agrément de plus. Il découvrit, dans une de ses vacances, qu’un moine de Saint-Just s’amusait aussi des plantes. A l’instant il conçut l’idée de surprendre agréablement son ami, et
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dans cette seule vue il pria ce religieux de lui donner quelques notions de la science, et de lui faire connaître un certain nombre d’espèces. Son cœur soutint sa mémoire ; il comprit et retint tout ce qui lui fut montré, et rien n’égala l’étonnement de Lhomond, lorsqu’à sa première herborisation Haiiy lui nomma en langage de Linnæus la plupart des plantes qu’ils rencontrèrent, et lui fit voir qu’il en avait étudié et détaillé la structure.
Dès lors tout fut commun entre eux jusqu’aux amusements ; mais dès lors aussi M. Haüy devint tout de bon naturaliste, et naturaliste infatigable. On aurait dit que son esprit s’était éveillé subitement pour ce nouveau genre de jouissance. Il se prépara un herbier avec des soins et une propreté extraordinaires ’ , et s’habitua ainsi à un premier emploi des méthodes. Le jardin du Roi était voisin de son collège. Il était naturel qu’il s’y promenât souvent. Les objets nombreux qu’il y vit, étendirent ses idées, l’exercèrent de plus en plus au classement et à la comparaison. Voyant un jour la foule entrer à la leçon de minéralogie de M. Daubenton, il y entra avec elle, et fut charmé d’y trouver un sujet d’étude plus analogue encore que les plantes à ses premiers goûts pour la physique.
Mais le jardin du Roi avait un grand nombre d’élèves et M. Daubenton beaucoup d’auditeurs qui laissèrent la
‘ Il y employa des procédés particuliers qui ont conservé jusqu’à présent la couleur des fleurs. Voyez ses observations sur la manière de /aire des /ier6iers, dans le volume de l’Académie de 1785, page 210.
ÉLOfiE mSTOniQUE
botanique et la minéralogie ce qu’elles étaient. Peut-être savaient-ils l’une et l’autre mieux que M. Haüy, parce qu’ils les avaient étudiées de meilleure heure; mais cette habitude plus longue était précisément ce qui les avait familiarisés avec des difficultés qu’ils finissaient à force d’habitude parue plus apercevoir. Cefut pour avoir appris ces sciences plus tard, que M. Haüy les envisagea autre" ment. Les contrastes, les lacunes dans la série des idées frappèrent vivement un bon esprit, qui, à l’époque de sa force, se jetait tout d’un coup dans une étude inconnue. 11 s’étonnait profondément do cette constance dans les formes compliquées dos lleiirs, des fruits, dotoutes les parties des corps organisés, et ne concevait pas que les formes des minéraux, beaucoup plus simplesot pourainsi dire toutes géométriques, ne fussent point soumises à de semblables lois; car en ce tcmpsHà on ne connaissait pas meme encore cette espèce de demi^rapprochement que propose Uomé Delisle, dans la seconde édition de sa Cristallographie. Comment, se disait M. Haüy, la même pierre, le même sel se montrent"ils en cubes, en prismes, en aiguilles, sans que leur composition change d’un atome, tandis que la rose a toujours les mêmes pétales, le gland la même courbure, le cèdre la même hauteur et le même développement?
Ce fut lorsqu’il était rempli de ces idées, qu’examinant quelques minéraux chez un de ses amis, M. DO" france, maître des comptes, il eut l’heureuse maladresse de laisser tomber un beau groupe de spath calcaire cristallisé en prismes. Un de ces prismes se brisa de
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manière à montrer sur sa cassure des faces non moins lisses que celles du dehors, et qui présentaient l’apparence d’un cristal nouveau tout différent du prisme pour la forme. M. Haüy ramasse ce fragment; il en examine les faces, leurs inclinaisons, leurs angles. A sa grande surprise il découvre qu’elles sont les mêmes que dans le spath en cristaux rhomboïdes, que dans le spath d’IS’lande.
Un monde nouveau semble à l’instant s’ouvrir pour lui. 11 rentre dans son cabinet, prend un spath cristallisé en pyramide hexaèdre, ce que l’on appelait dent de cochon; il essaye de le casser, et il en voit encore sortir ce rhomboïde, ce spath d’Islande; les éclats qu’il en fait tomber sont eux-mêmes de petits rhomboïdes : il casse un troisième cristal, celui que l’on nommait l0nti-> culaire; c’est encore un rhomboïde qui se montre dans le centre, et des rhomboïdes plus petits qui s’en détachent.
Tout est trouvé, s’écrieA-il I les molécules du spath calcaire n’ont qu’une seule et même forme ; c’est en se groupant diversement, qu’elles composent ces cristaux dont l’extérieur si varié nous fait illusion; et partant de cette idée, il lui fut bien aisé d’imaginer que les couches de ces molécules s’empilant les unes sur les autres, et se rétrécissant à mesure, devaient former de nouvelles pyramides, de nouveaux polyèdres, et envelopper le premier cristal comme d’un autre cristal où le nombre et la figure des faces extérieures pourraient différer beaucoup des faces primitives, suivant que les couches nou^
velles auraient diminué de tel ou tel côté et dans telle ou telle proportion.
Si c’était \à le véritable principe de la cristallisation, il ne pouvait manquer de régner aussi dans les cristaux des autres substances; chacune d’elles devait avoir des molécules constituantes identiques, un noyau toujours semblable à lui-même, et des lames ou des couches accessoires, produisant toutes les variétés. M. Haüy ne balance pas à mettre en pièces sa petite collection ; ses cristaux, ceux qu’il obtient de ses amis éclatent sous le marteau ; partout il retrouve une structure fondée sur les mêmes lois. Dans le grenat, c’est un tétraèdre ; dans le spath fluor, c’est un octaèdre ; dans la pyrite, c’est un cube; dans le gypse, dans le spath pesant, ce sont des prismes droits à quatre pans, mais dont les bases ont des angles différents, qui forment les molécules constituantes; toujours les cristaux se brisent en lames parallèles aux faces du noyau ; les faces extérieures se laissent toujours concevoir comme résultant du décroissement des lames superposées, décroissement plus ou moins rapide et qui se fait tantôt par les angles, tantôt par les bords. Les faces nouvelles ne sont que de petits escaliers ou que de petites séries de pointes produites par le retrait de ces lames, mais qui paraissent planes à l’œil à cause de leur ténuité. Aucun des cristaux qu’il examine ne lui offre d’exception à sa loi. Il s’écrie une seconde fois, et avec plus d’assuranoe : Tout est trouvé!
Mais, pour que l’assurance fût complète, une troisième condition devait être remplie. Le noyau, la mo-
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lécule constituante, ayant chacun une forme fixe, et géométriquement déterminable dans ses angles et dans les rapports de ses lignes, chaque loi de décroissement devait produire aussi des faces secondaires déterminables, et même, le noyau et les molécules étant une fois donnés, on devait pouvoir calculer d’avance les angles et les lignes de toutes les faces secondaires que les décroissements pourraient produire. En un mot, il fallait ici, comme en astronomie, comme dans toute la physique, pour que la théorie fût certaine, qu’elle expliquât avec précision les faits connus, et qu’elle prévît avec une précision égale ceux qui ne l’étaient pas encore.
M. Haüy sentait cela ; mais depuis quinze ans qu’il passait la meilleure partie de ses journées à enseigner le latin, il avait presque oublié le peu de géométrie qu’on lui avait montré au collège. Il ne s’effraya point, et se mit tranquillement à l’étudier de nouveau. Lui qui avait si vite appris la botanique pour plaire à son ami, sut promptement autant de géométrie qu’il lui en fallait pour compléter sa découverte, et dès ses premiers essais il se vit pleinement récompensé. Le prisme hexaèdre qu’il avait cassé par mégarde lui donna, par une observation ingénieuse et des calculs assez simples, une valeur fort approchée des angles de la molécule du spath ; d’autres calculs lui donnèrent ceux des faces qui s’y ajoutent par chaque décroissement, et en appliquant l’instTument aux cristaux, il trouva les angles précisément de la mesure que donnait le calcul. Les faces se-
condaires des autres cristaux se déduisaient tout aussi facilement de leurs faces primitives ; il reconnut même que presque toujours, pour produire les faces secondaires, il suffit de décroissements dans des proportions assez simples, comme le sont en général les rapports des nombres établis par la nature. Ce fut alors que, pour la troisième fois et désormais sans hésitation, il put se dire : J’ai tout trouvé! et ce fut alors aussi qu’il prit la confiance de parler de ses découvertes à son maître, M. Daubenton, dont jusqu’alors il avait suivi les cours modestement et en silence. On peut juger avec quelle faveur elles furent accueillies ; M. de Laplace, à qui M. Daubenton en fit part, en prévit à l’instant toutes les conséquences, et se hâta d’encourager l’auteur à venir les présenter à l’Académie.
Ce n’est pas à quoi il fut le plus aisé de déterminer M. Haüy. L’Académie, le Louvre étaient pour le bon régent du Cardinal Lemoine une sorte do pays étranger qui elfrayait sa timidité. Les usages lui étaient si peu connus, qu’à ses premières lectures il y venait en habit long que les anciens canons de l’Église prescrivent, diton, mais que depuis longtemps les ecclésiastiques qui n’étaient point en fonctions curiales ne portaient plus dans la société. A cette époque de légèreté, quelques amis craignirent que ce vêtement ne lui ôtât des voix ; mais pour le lui faire quitter (et c’est encore ici un trait dccaractèrej, il fallut qu’ils appuyassent leur conseil de l’avis d’un docteur de Sorbonne. « Les anciens canons » sont très-respectables, lui dit cet homme sage, mais
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» en ce moment ce qui importe, c’est que vous soyez « de l’Académie. » 11 est au reste fort 'à présumer que c’était là une précaution superflue, et à l’empressement que l’Académie montra pour l’acquérir, on vit bien qu’elle aurait voulu l’avoir, quelque habit qu’il eût porté. On n’attendit pas même qu’une place de physique ou de minéralogie fût vacante, et quelques arrangements en ayant rendu une de botanique disponible, elle lui fut donnée presque d’une voix et même de préférence à de savants botanistes.
Il reçut un témoignage encore plus flatteur de l’es* timede ses nouveaux confrères. Plusieurs d’entre eux et des plus distingués le prièrent de leur donner des explications orales et des démonsü’ations de sa théorie. Il leur en fit un cours particulier. MM. de Lagrange, La* voisier, deLaplace, Fourcroy, Berthollet et de Morveau vinrent au Cardinal Lemoine suivre les leçons du modeste régent de seconde, tout confus de se voir devenu le maître d’hommes dont il aurait à peine osé se dire le disciple. C’est qu’en effet dans une doctrine aussi nouvelle, et cependant déjà presque complète, les hommes les plus utiles étaient des écoliers. Peut-être n’en avaitil point encore été présenté de cette étendue, qui fût dès l’origine à l’état de clarté et de développement où M. Haüy présentait la sienne. Il avait inventé jusqu’aux méthodes de calcul qui lui étaient nécessaires, et avait représenté d’avance, par des formules qui lui étaient propres, toutes les combinaisons possibles de la cristallographie.
On ne peut mieux apprendre qu’en eette occasion, ce qui distingue ces travaux solides du génie, sur lesquels se fondent des édifices éternels, de ces idées plus ou moins heureuses qui s’offrent pour un moment à certains esprits, mais qui, faute d’être cultivées, ne produisent points de fruits durables.
Six ou sept ans avant Haüy, Gahn, jeune chimiste suédois, qui fut depuis professeur d’Abo, avait aussi remarqué, en brisant un eristal de spath pyramidal, que son noyau était un rhomboïde semblable au spath d’Islande ; il avait fait part de cette observation à son maître, le célèbre Bergmann, homme supérieur, et que l’on devait croire capable d’en suivre toutes les conséquences; mais au lieu de la répéter sur des cristaux différents et de reconnaître ainsi par l’expérience dans quelles limites ce fait pouvait se généraliser, Bergmann se jeta dans des hypothèses, et dès les premiers pas il s’égara. De ce rhomboïde du spath il prétendit déduire nonseulement les autres cristaux de spath, mais ceux du grenat, ceux de l’hyacinthe qui n’ont avec lui aucun rapport de structure. Ainsi, un savant du premier ordre, consommé dans la physique et la géométrie, s’arrêta sur le chemin d’une belle découverte, et elle se trouva réservée à un homme qui commençait à peine à s’occuper de ces sciences, mais qui sut poursuivre cette vérité, comme la nature veut qu’elles soient toutes poursuivies, en marchant pas à pas, en observant sans relâche, et en ne se laissant ni emporter ni détourner par son imagination.
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Mais, par la raison que les autres minéralogistes n’avaient pas su trouver la bonne voie, ils ne surent pas non plus saisir combien celle de Bergmann en différait, et ils accusèrent M. Haüy de lui avoir emprunté ses idées, lui qui à peine connaissait le nom de Bergmann, et n’avait jamais aperçu son mémoire. Ils ajoutaient, comme on le fait toujours en pareille occasion , que non-seulement la découverte n’était pas de M. Haüy, mais qu’elle était fausse.
Borné Delisle, minéralogiste qui d’ailleurs n’était pas sans mérite, mais qui s’occupait depuis longtemps des cristaux sans avoir seulement soupçonné le principe de leur structure, eut la faiblesse de le vouloir combattre, quand un autre l’eut découvert. Il trouva plaisant d’appeler M. Haüy un cristalloclaste, parce qu’il brisait les cristaux, comme dans le Bas-Empire on appelait iconoclaste ceux qui brisaient les images. Mais heureusement, nous ne connaissons d’hérétiques dans les sciences que ceux qui ne veulent pas suivre les progrès de leur siècle, et ce sont aujourd’hui Borné Delisle et ceux qui lui ont succédé dans ses petites jalousies, qu’atteint avec justice cette qualification.
Quant à M. Haüy, la seule réponse qu’il fit à ses détracteurs, consista en de nouvelles recherches et d’une application encore plus féconde. Jusque-là il n’avait donné que la solution d’un problème curieux de physique. Bientôt ses observations fournirent des caractères de première im portance à la minéralogie. Dans ses nombreux essais sur les spaths, il avait remarqué que la
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pierre dite spath perlé, que l’on regardait alors comme une variété du spath pesant ou de la barite sulfatée, a le même noyau que le spath calcaire, et une analyse que l’en en fit, prouva qu’en effet elle ne contient, comme le spath calcaire, que de la chaux carbonatée.
Si les minéraux bien déterminés, quant à leur espèce et à leur composition, se dit-il aussitôt, ont chacun son noyau et sa molécule constituante fixes, il doit en être de même de tous les minéraux distingués par la nature, et dont la composition n’est point encore connue. Ce noyau, cette molécule peuvent donc suppléer à la composition pour la distinction des substances, et dès la première application qu’il fit de cette idée, il porta la lumière dans une partie de la science, que tous les travaux de ses prédécesseurs n’avaient pu éclaircir.
A cette époque, les minéralogistes les plus habiles, Linnæus, Wallerius, Romé Delisle, de Saussure luimême, confondaient sous le nom de schorl une multitude de pierres qui n’avaient de commun entre elles que quelque fusibilité jointe à une forme plus ou moins prismatique, et sous celui de zéûlithe, une multitude d’autres, dont le seul caractère distinctif était de se changer, dans les acides, en une sorte de gelée. Les schorls surtout formaient la réunion la plus hétérogène ; on y jetait en quelque sorte tous les minéraux dont on ne se faisait pas d’idées nettes, et feu M. de Lagrange, cet homme dont l’étendue des connaissances et la finesse d’esprit égalaient le génie, disait en plaisantant que le schorl était le nectaire des minéralogistes, parce que
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les botanistes avaient aussi l’usage d’appeler nectaire les parties de la fleur dont ils ignoraient la nature.
M. Haüy, divisant mécaniquement la pierre appelée schorl blanc, est tout étonné d’y trouver le noyau et la molécule du feldspath. Feu Darcet, l’essayant sur cette indication, lui reconnaît en effet tous les caractères physiques et chimiques des feldspaths.
Rempli d’un nouvel espoir, M. Haüy examine les autres schorls ; il découvre que cette pierre noire dont sont lardées tant de laves et que l’on nommait schorl des volcans, a son noyau en prisme oblique à base rhombe-, que le prétendu schorl violet du Dauphiné l’a en prisme droit ; il sépare encore l’un et l’autre du genre des schorls.
Plus tard il arrive à distinguer le schorl électrique ou tourmaline du schorl noir des montagnes primitives. Le noyau du premier est un prisme hexaèdre régulier-, celui du second est seulement tétraèdre.
Il continue ses recherches ; chacun de ces prétendus schorls lui offre des caractères fixes, se groupe avec les variétés qui lui appartiennent véritablement, s’isole de celles qu’on lui avait associées mal à propos. Des opérations semblables montrent les différences des pierres confondues sous le nom de zéolithes, et toujours la chimie et la physique, réveillées par ces résultats de la cristallographie, découvrent à leur tour dans ces minéraux des caractères ou des éléments qu’elles n’y avaient pas aperçus.
Dès ce moment M. lîaüy ne fut plus un simple phy-
sicien ; il se prépara à devenir le législateur de la minéralogie, et en effet l’on peut dire que e’est de ses recherehes sur lés sehorls, que date la nouvelle ère de cette science, et que chaque année, depuis cette époque, l’étude de la structure cristalline des minéraux a enfanté quelque découverte inattendue.
Parmi les sehorls, M. Haüy est parvenu à la fin à distinguer jusqu’à quatorze espèces. Il en a indiqué six parmi les zéolithes, quatre parmi les grenats, cinq parmi les hyacinthes. Non-seulement il a annoncé ainsi aux chimistes qu’en recommençant leurs analyses, ils trouveraient dans ces pierres des différences de composition qu’ils avaient méconnues ; il leur a encore trèssouventprédit que des différences qu’ils croyaient voir, ne devaient pas exister. C’est ainsi que, d’après les indications de la cristallographie, M. Vauquelin a fini par trouver la glucine dans V émeraude, comme il l’avait auparavant découverte dans le hérïl.
Quelquefois ces indications résultaient des recherches de Haüy. sans que lui-même les eût aperçues d’abord, faute d’avoir songé à comparer ses résultats ; ainsi lorsque MM. Klaproth et Vauquelin eurent découvert que Vapatite et la chrysoUte des joailliers n’étaient que du phosphate de chaux, il retrouva dans ses papiers que depuis longtemps ii avait déterminé pour l’une et l’autre la même structure. C’était à ses yeux le triomphe de la cristallographie, que cet accord entre des opérations faites séparément, et que l’on ne pouvait soupçon.ier d’avoir été concertées.
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Il était du devoir d’un homme qui servait ainsi les sciences, de se vouer entièrement à elles. Sur les conseils de Lhomond lui-même, M. Haüy, lorsqu’il eut dans l’Université les vingt années de services qui suffisaient alors pour obtenir la pension d’émérite, se hâta de la demander. Il y joignit les produits d’un petit bénéfice. Tout cela ensemble ne faisait encore que le nécessaire bien juste ; mais comme il ne cherchait de jouissances que dans ses travaux, il lui aurait suffi que ce nécessaire fût assuré. Par malheur il apprit au bout de bien peu de temps que les effets des passions humaines ne se laissent pas calculer si aisément que ceux des forces de la nature.
On se souvient avec quelle imprudence l’Assemblée constituante se laissa induire par des esprits étroits à joindre encore des disputes théologiques à toutes les autres disputes qui agitaient la France, et à doubler ainsi l’âcreté des querelles politiques, en leur donnant le caractère de persécutions religieuses. La nouvelle forme de gouvernement que l’on imposait à l’Église avait divisé le clergé, et les hommes qui voulaient porter la révolution à l’extrême, se faisaient un plaisir d’envenimer cette division. Les ecclésiastiques qui ne s’étaient pas soumis aux innovations, furent d’abord attaqués dans leur fortune ; on les priva de leurs places et de leurs pensions, et M. Haüy, que sa piété scrupuleuse avait toujours retenu dans cette classe, se vit en un instant aussi pauvre que le jour où il avait ambitionné de devenir enfant de chœur.
Il se serait contenté encore de pouvoir vivre de son travail ; mais les persécuteurs ne se contentèrent pas d’une première vexation. Lorsqu’au 10 août 1792, le trône eut été renversé, l’une des premières mesures que prirent ou que laissèrent prendre les hommes cruellement légers dans les mains de qui tomba le pouvoir, fut d’emprisonner les prêtres qui n’avaient pas prêté le serment prescrit, et la célébrité de M. Haüy dans les sciences ne donna qu’un motif de plus de lui faire subir le sort commun.
Fort peu au courant dans sa vie solitaire de ce qui se passait autour de lui, il voit un jour avec surprise des hommes grossiers entrer violemment dans son modeste réduit. On commence par lui demander s’il n’a point d’armes à feu. Je n’en ai d’autre que celle-ci, dit-il, en tirant une étincelle de sa machine électrique, et ce trait désarme un instant ces horribles personnages -, mais il ne les désarme que pour un instant ; on se saisit de ses papiers, où il n’y avait que des formules d’algèbre ; on culbute cette collection qui était sa seule propriété ; enfin on le confine avec tous les prêtres et les régents de cette partie de Paris dans le séminaire de Saint-Firmin, qui était contigu au Cardinal Lemoine, et dont on venait de faire une prison.
Cellule pour cellule, il n’y trouvait pas trop de différence; tranquillisé surtout en se voyant au milieu de beaucoup de ses amis, il ne prend d’autres soins que de se faire apporter ses tiroirs, et de tâcher de remettre ses cristaux en ordre.
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Heureusement il lui restait au dehors des amis mieux informés de ce que l’on préparait.
Un de ses élèves, devenu depuis son collègue, M. Geoffroy de Saint-Hilaire, membre de cette Académie, logeait au Cardinal Lemoine. A peine instruit de ce qui vient d’arriver à son- maître, il court implorer pour lui tous ceux qu’il croit pouvoir le servir. Des membres de l’Académie, des fonctionnaires du Jardin du Roi, n’bésitent point à aller se jeter aux pieds des hommes féroces qui conduisaient cette affreuse tragédie. On obtint un ordre de délivrance, et M. Geoffroy court le porter à Saint-Firmin ; mais il arriva un peu tard, et M. Haüy était si tranquille, il se trouvait si bien, que rien ne put le déterminer à sortir ce jour-là; le lendemain matin il fallut presque l’entraîner de force. On frémit encore en songeant que le surlendemain fut le 2 septembre !
Ce qui est bien singulier, c’est que depuis lors on ne l’inquiéta plus. Pour rien au monde il ne se serait prêté à la moindre des extravagances de cette époque; mais personne aussi ne lui proposa de s’y prêter. La simplicité de ses manières, sa douceur, lui tinrent lieu de tout. Un jour seulement on le fit comparaître à la revue de son bataillon, mais on le réforma aussitôt sur sa mauvaise mine. Ce fut là à peu près tout ce qu’il sut ou du moins tout ce qu’il vit de la révolution. La Convention, au temps où elle agissait avec le plus de violence, le nomma membre de la commission des poids et mesures, et conservateur du cabinet des mines ; et torscjne Lavoisier
fat arrêté, lorsque Eorda, Delambre, furent destitués, ce fut M. Haüy, cefutun prêtre non assermenté, remplissant tous les jours ses fonctions ecclésiastiques, qui su. trouva seul en position ci’écrire pour eux, et qui le fit sans hésiter, ni sans qu’il lui en arrivât rien. A une pareille époque son impunitéétait plus étonnante encore que son courage.
C’est au cabinet du conseil des mines, et sur l’invitation et avec le secours de cette administration éclairée, que M. Haüy a préparé son traité de minéralogie, le principal de ses ouvrages, et qu’il en a publié le programme et la première édition.
Disposant d’une grande collection, où affluaient de tous côtés les différents minéraux, employant les secours de jeunes élèves pleins de connaissances et d’ardeur que l’école polytechnique lui avait préparés, et dont plusieurs sont eux-mêmes aujourd’hui de savants minéralogistes, il répara promptement le temps qu’il avait consumé à d’autres travaux, et éleva en peu d’années ce monument admirable dont on peut dire qu’il a fait pour la France ce que des circonstances tardives avaient fait pour M. Haüy, et qu’après des siècles de négligence, il l’a subitement replacée au premier rang dans cette partie de l’histoire naturelle. Ce livre a en effet au plus haut degré deux avantages qui se concilient bien rarement : le premier, qu’il est fondé sur une découverte originale et entièrement due au génie de Fauteur; le second, que cette découverte y est suivie et appliquée avec une persévérance inouïe aux moindres variétés minérales. Tout y est grand dans le plan ; tout
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y est précis et rigoureux dans les détails ; il est fini comme la doctrine même dont il contient l’exposition.
La minéralogie, cette partie de l’histoire naturelle qui a pour objet les êtres les moins nombreux et les moins compliqués, est cependant celle qui se prête le moins aisément à une classification rationnelle.
Les premiers observateurs distribuèrent et nommé- • rent vaguement les minéraux d’après leurs apparences extérieures et leurs usages. Ce n’est que vers le milieu du dix-huitième siècle que l’on essaya de les soumettre à ces méthodes qui avaient rendu tant de services à la zoologie et à la botanique; on crut pouvoir établir parmi eux des genres et des espèces comme parmi les êtres organisés, et l’on oublia que l’on manque en minéralogie du principe qui a donné naissance à l’idée d’espèces, c’est-à-dire de la génération; qu’à peine peut-on y admettre le principe de l’individualité, telle qu’on la conçoit dans les règnes organiques, c’est-àdire cette unité d’action d’organes divers concourant à l’entretien d’une même vie.
Ce n’est point par la matière que se manifeste l’identité de l’espèce dans les plantes et dans les animaux, c’est par la forme, comme le nom même d’espèce l’indique déjà ; il n’est peut-être pas deux hommes, deux chênes, deux rosiers qui aient les substances composantes de leur corps en même proportion, et même ces substances changent sans cesse ; elles circulent dans cet espace abstrait et figuré que l’on nomme la forme de l’être plutôt qu’elles n’y séjournent ; dans quelques
années, il ne restera peut-être plus un atome de ce qui compose notre corps aujourd’hui; la seule forme est persistante; la seule forme se perpétue en se multipliant; transmise par l’opération mystérieuse de la génération à des séries d’individus sans fin, elle attirera successivement en elle des molécules sans nombre de matières diverses, mais toutes passagères.
Au contraire, dans les minéraux, où il ne se fait point de mouvement apparent, où les molécules une fois placées restent à leur place jusqu’à ce qu’une cause violente les arrache les unes aux autres, où la matière, en un mot, est persistante, il semblerait au premier coup d’œil que ce serait elle, ou, en d’autres termes, que ce serait la composition chimique qui devrait faire l’essence de l’être ; mais en y rélléchissant davantage, on vient à comprendre que, si les matières elles-mêmes sont diverses, ce ne peut guère être que par la forme de leurs molécules ; on conçoit de plus que de ces formes particulières des molécules et des divers groupements qu’elles contractent, doivent nécessairement résulter des formes totales déterminées; on trouve même que, s’il y a quelque chose en minéralogie qui puisse représenter l’individu, ce sont ces formes totales, quand elles offrent un ensemble régulier, un cristal en un mot, puisque au moins au moment où ce cristal s’est réuni, toutes les molécules qui le constituent ont dù concourir à un mouvement commun, et se grouper d’après une loi qui leur commandait à toutes. Or, rien ne prouve que dans ce mouvement commun il n’ait pu
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être entraîné des molécules d’une autre nature qui se trouvaient par hasard dans la même sphère d’action; ni que des éléments, des atomes identiques dans leur nature, au moment où ils ont contracté leur première union, n’aient pu se grouper en molécules cristallines diverses; et ce que l’esprit conçoit comme possible, l’expérience l’a fait connaître comme réel : il est donc manifeste que dans ces deux cas l’analyse chimique ne donnerait que des idées incomplètes du minéral, et ne serait point en rapport avec ses propriétés les plus apparentes.
Telles sont sans doute les vues dont M. Haüy ne se rendait peut-être pas un compte bien exact à lui-même, mais qui guidaient en quelque sorte son génie, ou si l’on veut son instinct scientifique, et qui l’engagèrent à mettre en première ligne la cristallisation dans toutes ses déterminations d’espèces minéralogiques.
On peut dire que toutes les découvertes et les observations faites dans ces dernières années, même celles que l’on a considérées comme des objections contre cette règle fondamentale, en sont plutôt des confirmations.
Ce que nous venons de dire, par exemple, de la force cristallisante et du pouvoir qu’elle a d’entraîner des molécules étrangères avec les molécules essentielles, est si vrai qu’elle entraîne les premières quelquefois en beaucoup plus grande quantité, en sorte qu’une même espèce minéralogique, telle que le fer spathique, qui fondamentalement n’est qu’un spath calcaire, une chaux
carbonatée, peut contenir du fer au quart, au tiers de son poids, et devenir ainsi pour le métallurgiste, au lieu d’une simple pierre, une véritable mine; que le spath muriatique, qui u’e^t aussi qu’un spath calcaire, peut envelopper des grains de grès au point de ne contenir presque autre chose; le tout sans que les angles de ses cristaux changent d’une seconde.
Il en est absolument dans nos laboratoires comme dans celui de la nature. M. Beudant, en faisant cristalliser un mélange de deux sels, a vu l’un des deux contraindre l’autre à se mêler à ses cristaux en proportion beaucoup plus grande qu’il ne s’y trouvait lui-même. Lequel des deux doit caractériser le minéral ? Est-ce le plus abondant? Non, sans doute; car, excepté cette abondance, tous les caractères du produit sont donnés par l’autre.
II n’est pas moins certain que la même substance prend quelquefois au moment où elle se forme en cristaux, où elle s’individualise, s’il est permis d’employer cette expression, une forme très-différente de celle qui lui est ordinaire. Tous les efforts des chimistes n’ont pu trouver d’essentiel dans l’arragonite que la même chaux carbonatée dont se compose aussi le spath calcaire ; car la petite portion de slrontiane qu’on a découverte dans la première, ne peut y être considérée que comme accidentelle, et cependant l’arragonite cristallise en octaèdre et le spath en rhomboïde. Et ici l’art de l’homme parvient également à imiter la nature, et même à faire, quand il lui plaît, ce que la nature fait rarement. Des
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expériences récentes de M. Mitscherlich paraissent prouver que l’on peut faire prendre à volonté, à certains sels, des formes cristallines élémentaires différentes, suivant les circonstances dans lesquelles on les fait cristalliser. Mais dans le petit nombre de cas où la nature a produit elle-même de telles différences, doit-on ne faire qu’une espèce de ces cristallisations diverses? Alors il faudrait aussi n’en faire qu’une de presque tous les animaux à sang chaud ; car ils sont aussi identiques dans la nature chimique de leurs éléments, que les deux pierres que nous venons de nommer. Un aigle et un chien ont la même fibrine dans leurs muscles, la même gélatine dans leurs membranes, le même phosphate de chaux dans leurs parties osseuses. Comme le spath calcaire et l’arragonite, ils ne diffèrent que par la forme que ces matières ont prise au moment où elles ont constitué des individus.
Je prie de remarquer que je n’entends nullement que l’analyse chimique des minéraux doive être négligée, et ce n’était pas non plus à beaucoup près l’opinion de M. H"üy. Cotte analyse est tout aussi nécessaire à leur connaissance que la déterm’nation de leur formée; elle est beaucoup plus utile par rapport à leurs usages. Ce que M. Haüy soutenait, c’est qu’elle est généralement impuissante pour déterminei’ leurs espèces, parce qu’elle n’a pas de moyens sûrs de distinguer les substances accidentelles des essentielles; parce qu’elle n’est pas en état, pour certaines classes de pierres, d’affirmer qu’elle connaît leurs éléments, et que chaque jour
elle en découvre qui lui étaient demeurés cachés.
Feu M. Werner, que l’Europe a regardé longtemps comme un rival et même comme un adversaire de M. Haüy, n’en différait au fond, que parce qu’il ne remontait pas aussi haut dans la recherche des principes. Cette dureté, cette cassure, ce tissu auxquels il s’attachait de préférence, ne sont en réalité que des conséquences de la forme des molécules et de leur arrangement, et l’emploi heureux que ce minéralogiste en a fait pour reconnaître et déterminer tant d’espèces de minéraux, pouvait déjà faire présumer tout ce que donnerait la source, puisque de simples dérivations étaient si fécondes. IMais cette source, c’est M. Ilaüy seul qui nonseulement l’a découverte, mais qui en a mesuré la force et l’abondance. Aussi est-ce à lui seul qu’il a été possible de porter ou de ramener à leur juste valeur beaucoup de résultats qui, dans les mains de Werner, n’étaient demeurés en quelque sorte que des demi-vérités.
Il n’est presque plus aujourd’hui de minéral cristallisable connu dont M. Haüy n'ait déterminé le noyau et les molécules avec la mesure de leurs angles et la proportion de leurs cotés, et dont il n’ait rapporté à ces premiers éléments toutes les formes secondaires, en déterminant pour chacune les divers décroissements qui la produisent, et en fixant par le calcul leurs angles et leurs faces. C’est ainsi qu’il a fait enfin de la minéralogie une science tout aussi précise et tout aussi méthodique que l’astronomie.
On peut dire en un mot, que M. Haüy est à Werner
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et à Rome Delisle, ce que Newton a été à Képler et à Copernic.
Mais ce qui lui est tout particulier, c’est que son ouvrage n’est pas moins remarquable par sa rédaction et la méthode qui y règne, que par les idées originales sur lesquelles il repose. La pureté du style, l’élégance des démonstrations, le soin avec lequel tous les faits y sont recueillis et discutés, en auraient fait encore un ouvrage classique, quand il n’aurait contenu que la minéralogie la plus ordinaire. M. Haüy s’y montre habile écrivain et bon géomètre, autant que savant minéralogiste ; on voit qu’il y a retrouvé toutes ses premières études; on y reconnaît jusqu’à l’influence de ses premiers amusements de physique ; s’il faut apprécier l’électricité des corps, leur magnétisme, leur action sur la lumière, il imagine des moyens ingénieux et simples, de petits instruments portatifs ; le physicien y vient sans cesse au secours du minéralogiste et du cristallographe.
Il est dans les sciences des rangs qui sont marqués aussitôt que les litres en sont produits, et tel est celui où M. Haüy s’est placé sans contradiction, le jour où il a fait paraître son ouvrage.
Cependant à la mort de Daubenton, ce fut Dolomieu, et non pas M. Haüy, qui fut nommé professeur de minéralogie au Muséum d’histoire naturelle; mais Dolomieu, arrêté contre toutes les règles du droit des gens, gémissait.dans les cachots de la Sicile; on n’avait de lui pour tout signe de vie que quelques lignes, qu’enchaîné
dans un souterrain étroit il était parvenu à écrire avec un éclat de bois et la fumée de sa lampe, et que l’ingénieuse humanité d’un Anglais avait su, à force d’or, se faire remettre par le geôlier. Ces lignes parlèrent en sa faveur, autant que tous ses ouvrages, et l’un de ceux qui sollicitèrent le plus vivement pour lui, ce fut le rival qu’il devait craindre le plus, ce fut M. Haüy.
On aurait pu croire que de pareils témoignages , rendus par de tels hommes, auraient adouci les bourreaux de Dolomieu; mais combien de gens en pouvoir, lorsqu’une passion momentanée les excite, ne s’informent pas plus des sentiments de leurs contemporains, qu’ils ne prévoient l’indignation de la postérité? Dolomieu ne sortit de son souterrain que par un article du traité de paix; et une mort prématurée, fruit des traitements qu’il avait subis, ne rendit que trop tôt à M. Haüy la place à laquelle celui-ci avait si généreusement renoncé. Il y fut nommé le 9 décembre 1802.
Dès lors cette partie de l’établissement a pris une vie nouvelle ; les collections ont été quadruplées; il y a régné un ordre sans cesse conforme aux découvertes les plus récentes, et l’Europe minéralogique est accourue non moins pour observer tant d’objets si bien exposés, que pour entendre un professeur si élégant, si clair, et surtout si complaisant. Sa bienveillance naturelle se montrait à toute heure envers ceux qui avaient le désir d’apprendre. H les admettait dans son intérieur, leur ouvrait ses propres collectons, et ne leur refusait aucune explication. Les étudiants les plus humbles étaient reçus
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comme les personnages les plus savants, et comme les plus augustes; car il a eu des élèves de tous les rangs.
L’université, lors de sa fondation, crut s’honorer en plaçant le nom de M. Haüy sur la liste d’une de ses facultés; elle n’en attendait point de leçons,. et lui avait donné au même instant un adjoint très-digne de lui, M. Brongniart, aujourd’hui membre de cette académie, et qui lui a succédé au Muséum d’histoire naturelle. Mais M. Haüy ne voulait pas porter un titre sans en remplir les devoirs. Il faisait venir chez lui les élèves de l’école normale, et dans des conversations aimables et variées, les initiait à tous ses secrets. Il reprenait alors sa vie de collège, jouait presque avec les jeunes gens, et surtout ne les renvoyait jamais sans une ample collation.
Ainsi se passaient ses journées : ses devoirs religieux, des recherches profondes suivies sans relâche, et des actes continuels de bienveillance, surtout envers la jeunesse, les occupaient tout entières. Aussi tolérant que pieux, jamais l’opinion des autres n’influa sur sa conduite envers eux ; aussi pieux que fidèle à ses études, les plus sublimes spéculations ne l’auraient détourné d’aucune pratique prescrite par le rituel, ne mettant, du reste, aux choses de ce monde que le prix qu’elles pouvaient avoir aux yeux d’un homme pénétré de tels sentiments. Par la nature de ses recherches, les plus belles pierrerries de l’Europe ont passé sous ses yeux, et même il en a donné un traité particulier ' ; il n’y a
> Traité des caractères physiques des pierres précieuses ; 1 vol. in-8“. Paris, 1817.
jamais vu que des cristaux. Un degré de plus ou de moins dans quelque angle d’un schorl ou d’un spath, l’aurait à coup sûr intéressé plus que les trésors des deux Indes, et même si l’on a pu lui reprocher d’avoir mis à quelque chose un attachement trop vif, c’est à ses idées sur cette matière. Il s’y concentrait entièrement ; ce n’était qu’avec impatience qu’il s’en voyait détourné par des objections; son repos en était troublé; c’était le seul motif qui pût le faire renoncer à sa douceur, à sa bienveillance ordinaire, et, nous devons l’avouer, cette disposition a produit quelquefois cet effet -, elle l’a peutêtre empêché d’avoir assez d’égards aux observations faites avec le nouveau goniomètre de M. Wollaston sur les angles du spath calcaire, du spath magnésifère, et du fer spathique. Mais qui n’excuserait un homme valétudinaire, longtemps étixmger au monde, attaqué lors de son début do la manière la plus injuste et la plus offensante; qui ne l’excuserait, dis-je, de n’avoir pas assez distingué de ses premiers et ignorants antagonistes, ceux qui, dans la suite, éclairés par ses propres découvertes, apprécièrent autrement que lui quelques faits de détails, ou même quelques principes qu’il avait trop généralisés?
Ce qui est certain, c’est que dans les moments oû il payait ce tribut à la faiblesse humaine, il n’était animé que de ce qu’il croyait l’intérêt de la science, et que, s’il se fâchait, c’était uniquement de ce qu’il jugeait devoir faire obstacle au triomphe de la vérité.
A l’époque où l’on chercha à rendre quelque activité
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à l’instruction publique, le Gouvernement demanda à M. Haüy un traité de physique pour les colleges. M. Haüy avait plus d’un titre à cette commission, et dans la manière ingénieuse dont il avait appliqué la physique à la minéralogie, et dans plusieurs mémoires intéressants sur l’électricité et la double réfraction des minéraux, et dans l’élégante exposition qu’il avait donnée de la théorie d’Æpinus sur l’électricité et sur le magnétisme, et dans le succès qu’avait obtenu le cours de physique qu’il fit à cette école normale créée en 1795 par la Convention e^ qui ne dura que quelques mois. Mais ces titres ne suffisaient point à ses yeux; il doutait surtout qu’il lui fût permis d’abandonner, même pour peu de temps, les recherches si heureuses auxquelles il lui semblait que la Providence l’avait conduit, et il ne voulut point s’engager avant d’avoir consulté M. l’abbé Emery, l’ancien supérieur de Saint-Sulpice. « N’hésitez pas , lui dit » M. Émery : vous feriez une grande faute, si vousman- » quiez cette occasion, en traitant de la nature, de parler » de son auteur... et n’ouhliez point, ajouta-t-il, de » prendre sur le frontispice votre titre de chanoine de la » métropole. » M. Émery, dont l’habileté n’a pas été moins célèbre que ses sentiments ont été purs, savait qu’il n’est aucune profession qui ne doive s’honorer des talents de ceux qui l’exercent, et il se souvenait que l’époque où le christianisme a fait le plus de conquêtes, et où ses ministres ont obtenu le plus de respect, est celle où jls portaient chez les peuples convertis les lumières des lettres, en même temps que les vérités de la reli-
gion, et où ils l'ormaientà la fois dans les nations l’ordre le plus éminent et le plus éclairé.
Si ce traité de physique n’ajouta pas beaucoup à la réputation scientifique de M. Haüy, il ne nuisit point à sa gloire littéraire. On y trouve la même clarté, la même pureté que dans sa minéralogie, et encore plus d’intérêt. C’est un des livres les plus propres à inspirer à la jeunesse le goût des sciences naturelles, et il se fait lire avec agrément par tous les âges ; aussi a-t-il eu trois éditions.
L’auteur fut vivement pressé et à plusieurs reprises de faire connaître ce qu’il désirait qui fût fait pour lui. Il se borna à demander qu’on le mît à même de rapprocher de lui sa famille, pour en être soigné dans sa vieillesse et dans ses infirmités, et son vœu fut rempli sur-lechamp au moyen d’une petite place de finance accordée au mari de sa nièce.
Qui croirait qu’une récompense si bien méritée disparut à la première réforme, et que les amis de M. Haüy ne purent obtenir d’autre réponse à leurs sollicitations, si ce n’est qu’il n’y a point de rapport entre les contributions et la cristallographie.
Newton avait aussi été récompensé par un emploi de finance, et bien autrement considérable, de la gloire que son génie avait répandue sur son pays ; mais il le conserva sous trois rois et sous dix ministères. Pourquoi les hommes qui disposent ordinairement pour un temps si court du sort des autres, oublient-ils quelquefois que de pareils actes de leur part resteront dans l’iiisloire
DE RENÉ-.IUST HAUY
beaucoup plus sûrement qu’aucun des détails éphémères de leur administration ?
Ce ne fut pas la seule épreuve que M. Haüy eut à subir. Peu de temps après, les lois de finance lui firent perdre une pension qui ne pouvait plus se cumuler avec un traitement d’activité; et son frère, que l’on avait attiré en Russie pour y répandre les moyens d’instruire les aveugles, en revint sans qu’aucune des promesses qui lui avaient été faites eût été remplie, et avec une santé tellement délabrée, qu’il tombait entièrement à la charge de sa famille.
C’est ainsi que, vers la fin de ses jours, M. Haüy se vit subitement ramené bien près de ce strict nécessaire dont il avait déjà eu l’expérience. Il aurait eu besoin de toute sa religieuse résignation pour supporter ces revers, sans l’attention que mirent ses jeunes parents à lui cacher toute la gêne que ses affaires en éprouvaient. Leurs soins redoublaient en quelque sorte à mesure qu’il perdait les moyens de leur en marquer sa reconnaissance. L’amour de ses élèves, les respects de l’Europe, contribuèrent sans doute aussi à le consoler. Les hommes instruits de tous les rangs qui arrivaient à Paris, s’empressaient de lui apporter leurs hommages, et presque à la veille de sa mort nous avons vu l’héritier d’un grand royaume revenir à plusieurs reprises converser près de son lit, et lui marquer son intérêt dans les termes les plus expressifs et les plus touchants. Mais le soutien le plus réel qu’il trouva, fut qu’au milieu de sa gloire et de sa fortune il n’avait quitté ni les habitudes
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de son college, ni celles de son village. Jamais il n’avait changé les heures de ses repas, de son lever et de son couclier ; chaque Jour il faisait à peu près le même exercice, se promenait dans les mêmes lieux, et il savait encore en se promenant exercer sa bienveillance ; il conduisait les étrangers qu’il voyait embarrassés, il. leur donnait des billets d’entrée dans les collections; et beaucoup de gens lui ont dû de ces petits agréments, qui ne se sont point doutés de quelle main ils les tenaient. Son vêtement antique, son air simple, son langage toujours d’une modestie excessive, n’étaient pas de nature à le faire reconnaître. Lorsqu’il allait passer quelque temps dans le bourg où il avait pris naissance, aucun de ses anciens voisins n’aurait pu soupçonner à ses manières qu’il fût devenu à Paris un personnage considérable. Un jour, dans une promenade sur le boulevard, il rencontre deux anciens soldats qui allaient se battre. Il s’informe du sujet de leur querelle, il les raccommode, et pour bien s’assurer qu’elle ne renaîtra point, il va avec eux sceller la paix à la manière des soldats, au cabaret.
Cette grande simplicité de mœurs aurait probablement prolongé sa vie, malgré l’extrême délicatesse de sa santé, si un accident n’en eût accéléré la fin. ^Une chute faite dans sa chambre lui cassa le col du fémur, et un abcès qui se. forma dans l’articulation rendit le mal incurable. Pendant les longues douleurs dont sa mort fut précédée, il ne cessa de montrer cette bienveillance, cette pieuse soumission aux arrêts de la Providence, cette ardeur pour la science, qui ont caractérisé
DE RENÉ-JUST HAUT
sa vie. Son temps fut partagé entre la prière, le soin de la nouvelle édition de son livre, et l’intérêt pour le sort à venir des élèves qui l’avaient secondé dans ce travail.
M. flaüy est décédé le 3 juin de l’année 1 822 , à soixante-dix-neuf ans, ne laissant à sa famille qu’un héritage, mais magnifique, cette précieuse collection de cristaux de toutes les variétés , que les dons de presque toute l’Europe pendant vingt ans ont portée à un degré qui n’a point d’égal.
Il a eu pours-uccesseurau muséum d’histoire naturelle, M. Brongniard; à la Faculté des sciences, M. Beudant, et dans cette académie, M. Cordier. Ce sont trois de ses élèves ; en effet, et ce sera le dernier trait de son éloge, il serait difficile de trouver aujourd’hui en Europe un minéralogiste digne de ce nom, qui ne le soit, sinon immédiatement, au moins par une étude assidue de ses ouvrages et de ses découvertes.