‹ Éloges historiquesChapitre 27 sur 28 · DE M. LE COMTE · texte numérisé non relu

DE M. LE COMTE

Quelque grande, quelque heureuse qu'ait été la carrière de M. Berthollet, son histoire n'en est pas moins uniforme et toute scientifique. Témoin des événements les plus surprenants, porté par eux dans des climats lointains, élevé à de grandes places et à des dignités éminentes, tout ce monde extérieur est peu de chose [ our lui en comparaison de la vérité, ou même d'une vérité. Particulier, académicien, sénateur, pair de France, il n'existe que pour méditer et pour découvrir. La science fait naître à chaque instant dans ses mains de ces procédés avantageux, de ces industries fructifiantes qui enrichissent les peuples ; mais ce n'est point pour ces applications faciles qu'il la poursuit ; c'est pour

elle seule; dans l'invention la plus utile il ne voit qu'un théorème de plus ; et dans ce théorème, qu'un échelon d'où il s'efforce d'apercevoir et d'atteindre un théorème plus élevé.

Malheureusement, et nous devons en prévenir, il n'est pas toujours facile de le suivre dans ces régions ardues de la science où son génie l'entraîne. On dirait que, familiarisé avec ces routes escarpées et repliées en mille sens divers, sur lesquelles il planait de si haut, il a cru que ses lecteurs s'y retrouveraient aussi aisément que lui, et qu'il pourrait les y introduire sans leur en tracer le plan, ou leur donner quelque fil propre à les y guider .

Essayons cependant de braver ces difficultés, et de faire réfléchir sur des recherches qui ont été si fécondes, un peu de cette lumière que l'auteur a dédaigné d'y répandre. Cette histoire des idées de M. Berthollet n'est pas moins que celle d'une grande partie de la chimie et de la physique modernes. Les écrits où il les a consignées, tiennent une grande place parmi les actes de l'heureuse révolution que ces sciences ont éprouvée de nos jours ; et ces monuments d'acquisitions éternelles sont bien autant dignes de notre attention, que ces chartes et ces diplômes qui ne récompensent le plus souvent la peine que l'on prend à les déchiffrer, que par quelques traits de plus sur les ridicules et passagères agitations de nos temps barbares.

La France n'était point sa patrie, et îl ne lui appartient que par l'accueil qu'elle lui fit, comme à Cassini,

a Winslow, à Lagrange, et à tant d'autres hommes illustres dont la gloire est devenue pour nous une propriété nationale.

Il était né à Talloire, près d*Annecy en Savoie, le 9 décembre 1748. Ses études, commencées à Chambéry, se continuèrent au collège des provinces de Turin^ institution des plus recommandables, due à ce sage législateur, Charles-Emmanuel III^ et d'où le Piémont a tiré la plupart de ces hommes de talent auxquels il a dû un poids dans la balance de l'Europe, et un rang dans la république des lettres, si supérieurs a ce que l'on devait naturellement attendre de son étendue et de sa population.

A même, comme ses camarades, de choisir parmi des carrières dont quelques-unes pouvaient le conduire aux plus hautes dignités de l'Église et de l'État, M. Berthollet s'en tint à la plus modeste ; il s'attacha à la médecine, moins encore pour les avantages qu'elle pouvait lui offrir, que par l'attrait irrésistible qui l'entraînait déjà vers les sciences sur lesquelles elle repose. Ce même attrait, aussitôt qu'il eut pris ses degrés, le fit accourir à Paris, seule ville où il crut pouvoir satisfaire à son aise la passion qui le dominait.

Il n'y avait ni connaissances ni recommandations; mais le célèbre médecin genevois Tronchin, membre étranger de cette académie, y jouissait au plus haut degré de la faveur publique; et le jeune Savoisien pensa que, né si près de Genève, ce voisinage l'autorisait à se réclamer de ce demi-compatriote. Son assurance ne fut

pas trompée. Prévenu par son air franc et sa tournure réfléchie, s'attachant à lui à mesure qu'il le connut davantage, Tronchin en fit en quelque sorte son enfant d'adoption ; et pour lui assurer d'abord une existence tranquille, il engagea le duc d'Orléans Louis-Philippe, aïeul du duc actuel, près duquel il pouvait tout, à le prendre pour l'un de ses médecins ordinaires.

Ce n'était point le détourner des sciences que de le placer dans une maison où elles étaient héréditaires. Le régent avait travaillé personnellement aux expériences de chimie avec Homberg ; son fils s'était beaucoup occupé de minéralogie ; et Guettard, qui l'avait secondé, était demeuré au service de son successeur. Ces exemples encourageaient M. Berthollet. Bien convaincu qu'il n'aurait pas besoin des moyens ordinaires dans les cours pour conserver la faveur que son ami venait de lui procurer, et s'étant fait naturaliser, il se livra aussitôt, et tout entier, aux travaux dont la succession a rempli cinquante années de la vie la plus active.

Vers cette époque avait commencé dans la chimie l'espèce de fermentation qui en a changé le système et le langage. Lavoisier, excité par les observations nouvelles sur les airs, et les rapprochant de faits anciennement constatés sur les calcinations, que l'école de son temps avait presque mis en oubli, s'était convaincu de la nécessité d'abandonner la théorie dominante. Il en cherchait une meilleure avec cette inquiétude naturelle à un esprit dont le caractère distinctif était de vouloir se rendre clairement compte de chaque chose. Recueillant

soigneusement les nouveaux faits, s'eiTorçant d'en multiplier le nombre par ses propres travaux, il dirigeait surtout son attention vers ceux à l'aide desquels il espérait découvrir quelque issue au labyrinthe où les chimistes s'étaient enfoncés. Enfin, en 1775, il saisit presque subitement, dans quelques expériences de Payen et de Priestley, le point précis que depuis longtemps il cherchait, et que ces laborieux opérateurs n'apercevaient pas eux-mêmes ; et il prononça, contre le phlogistique de Stahl, un arrêt qui a été irrévocable. <( Les calcina- » lions, les combustions, et la production des acides, » dit-il, ne sont que des effets de l'union de l'air vital » avec les corps ; la chaleur qui se manifeste dans ces » opérations est celle qui, auparavant combinée avec cet » air vital, le maintenait à l'état élastique. » Telles furent les deux pierres fondamentales d'un édifice auquel ces dernières années ont seules commencé à faire quelques brèches.

Mais dans les sciences il n'existe d'autorité que la conviction individuelle, et il faut toujours beaucoup de temps pour que la vérité la plus sensible déplace les préventions enracinées par l'habitude. Pendant plusieurs années encore, Lavoisier fut seul de son avis, et nous en avons des preuves remarquables dans les rapports mêmes qu'il fit à l'Académie sur les premiers mémoires que lui présenta M. Berthollet. Le jeune chimiste n'y avait suivi que ses propres idées, comme il le fit toujours ; il adaptait encore à ses expériences ou les théories vulgaires, ou quelques vues isolées que lui suggé-

raient les faits qu'il observait. Lavoisier, de son côté, ne le combattait qu'avec réserve, et ne proposait que dans des termes modestes les explications simples qui ressortaient de sa théorie. A peine pourrions-nous comprendre aujourd'hui qu'il se crût encore obligé de parler sur ce ton en 1780, cinq ans après qu'il avait démontré, pour tous les esprits non prévenus, rinsuflisance absolue de l'hypothèse du phlogistique, si nous ne voyions, en lisant les mémoires et les rapports de ses confrères, qu'un autre langage n'eût pas été de mise avec ces vieux chimistes entêtés de la méthode arbitraire et vague dans laquelle ils avaient toujours rai' sonné. Imaginerait-on, par exemple, que cette même année 1780, et à l'occasion d'un mémoire où M. BerthoUet annonçait ce fait aujourd'hui si connu, et que la théorie de Lavoisier explique si aisément, qu'en traitant le verre de plomb par le charbon on obtient beaucoup d'air, quoique chacune de ces substances traitée à part n'en donne que très-peu, un docteur Cornette disait gravement à l'Académie que le charbon est obligé^, pour réduire le plomb, de se convertir en terre, et d'abandonner l'air qu'il contenait. Ce n'était pas seulement dans ces suppositions ridicules que l'on se jetait pour soutenir un édifice ruiné ; l'envie n'agissait pas moins que l'attachement aux vieilles habitudes. On déterrait, pour chagriner Lavoisier, tous les vieux livres où pouvaient se trouver quelques idées analogues aux siennes ; et pénétré, comme il était impossible qu'il ne le fût pas, du sentiment de sa force, en parlant aveq cette réserve.

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ij donnait moins encore une leçon de modestie que de patience.

Peut-être aussi, dans ce qui regardait M. Berthollet, ne voulait-il pas rebuter par trop de rigueur un esprit dont il mesurait déjà la portée, et ne se croyait-il pas bien assuré que, parmi ces explications hasardées et ces faits mal éclaircis, il ne se trouvât quelques germes de vérités qui se développeraient plus tard.

En effet, il s y en trouvait qui lui servirent à luimême à compléter sa théorie,

Ainsi M. Berthollet, dans le premier des mémoires qu'il présenta, où il traitait de l'acide sulfureux, mon^ trait qu'il ne diffère de l'acide vitriolique que par une plus grande proportion de soufre ; ce qu'il fut aisé de traduire dans la suite par une moindre proportion d'oxygène.

Il s'y en trouvait même qui, si Lavoisier en eût prévu les conséquences, l'auraient engagé à retenir cette théorie dans des limites plus justes.

Ainsi, en faisant voir que l'air obtenu du foie de soufre, c'est-à-dire ce que nous connaissons sous le nom de gaz hydrogène sulfuré, se comporte à la manière des acides, M. Berthollet donnait déjà, sans que Lavoisier ni lui y prissent garde, le premier indice d'un ordre de faits qui, dans ces derniers temps, a obligé de restreindre beaucoup la doctrine de la formation des acides par l'oxygène.

C'est toujours avec un grand intérêt que l'ami des sciences observe ces tentatives plu^ pu moins heureuses,

ces sortes de tâtonnements par lesquels des hommes de génie approchent quelquefois de la vérité sans y atteindre^ et qu'il cherche à trouver leurs premières traces dans ces routes compliquées qui les y ont conduits; mais ce qui, pour Berthollet et pour Lavoisier, donne un caractère particulier à cet intérêt, ce sont ces conseils, ces services mutuels, le ton amical de celui à qui son âge et sa position donnaient de l'avantage, et la docilité du plus jeune et du moins expérimenté. Il est vrai que cette docilité était un peu lente pour les découvertes de Lavoisier, mais elle fut toujours prompte et complète sur ses propres erreurs ; et, par une justice distributive qui n'a pas toujours lieu dans ces sortes de matières, sa docilité fut récompensée et sa lenteur punie d'une manière bien remarquable.

Distillant â diverses reprises de l'esprit de vin sur des alcalis fixes, il avait obtenu, chaque fois, un peu d'alcali volatil ; et de ce fait mal vu il avait déduit, sur l'origine de cette substance, un système entièrement erroné. Lavoisier, dans son rapport, l'engagea â en différer la publication. Il mit, en effet, ce mémoire de côté, ce fut pour lui un très-grand bonheur. Une fois engagé dans cette fausse route, l'amour-propre l'y aurait peutêtre retenu, et il n'aurait plus songé à des recherches plus sévères qui lui procurèrent, deux ou trois ans plus tard, une de ses plus belles découvertes, celle de la véritable composition de l'alcali volatil.

Dans une autre occasion ce fut sa lenteur qui le priva évidemment d'une autre grande découverte, qu'il tou-

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chait déjà en quelque façon. Ses expériences sur la décomposition du nitre présentent des faits dont l'explication est très-simple dans la théorie de l'oxygène , et qui devaient naturellement conduire à prononcer que l'acide nitreux se compose d'oxygène et d'azote, vérité que Cavendish proclama quelque temps après ; mais, par une sorte de fatalité, c'étaient ces expériences mêmes sur le nitre qui semblaient à M. Berthollet repousser la théorie nouvelle. L'acide, en se décomposant, rendait libre et élastique un grand volume d'air; il aurait donc dû s'absorber beaucoup de chaleur, et au lieu de cela il s'en développait une quantité immense. M. Berthollet cherchait donc d'autres explications; mais les hypothèses où il se jetait pour les trouver étaient si vagues, qu'à la réflexion elles durent lui déplaire à lui-même. Il comprit enfin que, dans ce cas tout à fait exceptionnel^ l'oxygène se combine avec toute sa chaleur, et ce fut alors seulement qu'il se rendit. Sa conversion complète ne date que de 1 785. Dans un mémoire de cette année, sur l'acide muriatique oxygéné, il fait sa profession de foi, et combat même Guyton de Morveau qui croyait encore à la nécessité du phlogistique pour expliquer l'action de l'oxyde de manganèse sur l'acide muriatique.

Ainsi, ne l'oublions pas : il a fallu dix années à Lavoisier pour ramener à lui, même dans ce que sa doctrine avait d'incontestable, les hommes les plus dignes de l'entendre; et, faisons-le remarquer aussi : M. Berthollet, peu de temps après, éprouva par une sorte de talion, un sort semblable. En 1787 il reconnut que

l'acide prussique ne contenait point d'oxygène. Ce fait, rapproché de ce qu'il avait observé sur l'hydrogène sulfuré, démontrait de plus en plus que l'oxygène n'est pas le principe nécessaire de l'acidité ; mais cette vérité ne put prévaloir. La théorie qui venait de triompher était devenue despotique à son tour, et les esprits dominés par elle se refusèrent à admettre sitôt une exception. Un second travail, fait neuf ans après, sur l'hydrogène sulfuré, ne suffit point encore, et il a fallu les belles expériences de MM. Thénard et Gay-Lussac^, les conceptions élevées de M. Ampère, et toute la force de logique de M. Davy, pour que l'on permît à la chimie de faire ce nouveau pas.

De pareils exemples peuvent consoler bien des amours-propres; ce que nous désirerions surtout, ce serait qu'ils missent en garde contre une résistance naturelle à l'esprit humain, qui sans doute a été utile quelquefois en repoussant de vains systèmes, mais qui en mainte occasion a opposé aussi aux progrès des sciences des obstacles plus durables que ceux dont nous venons de parler.

Le peu de succès qu'eut alors M. Berthollet est une chose d'autant plus notable, que déjà, de l'aveu général, il avait pris son rang parmi les premiers chimistes. C'est de 1 785 que date la découverte qui le lui donna, celle que l'alcali volatil est un composé d'un quart à peu près d'azote, et de trois quarts d'hydrogène, et surtout que le caractère des substances animales est d'avoir l'azote pour l'un des principes essentiels de leur com-

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position : découverte qui, jointe à celle de Cavendish sur l'acide nitreux, compléta le système de la nouvelle chimie dans tout ce qui paraissait alors nécessaire pour satisfaire aux phénomènes connus.

Nous avons vu dans l'éloge de Cavendish le singulier hasard qui rapprocha ces deux belles expériences, et qui fut tel que Cavendish, ayant annoncé la sienne dans une lettre à M. Berthollet^ reçut de celui-ci, par le courrier d'après, la nouvelle de celle qu'il venait de faire.

Remarquons encore ici qu'il n'a tenu à rien que M. Berthollet ne fût prévenu par le célèbre suédois Scheele, et que, si cette vérité ne fut pas complètement énoncée par un si habile homme, ce furent aussi des idées théoriques qui l'en empêchèrent. Il avait dit positivement que toutes les fois qu'un corps attire le phlogistique de l'alcali volatil, ou, d'après le nouveau langage, toutes les fois qu'il lui enlève son hydrogène, il reste de l'air phlogistiqué, c'est-à-dire de l'azote ; et quelque bizarre qu'une proposition ainsi exprimée dût paraître dans la théorie du phlogistiqué, Bergman et Kirwan s'étaient bornés à la répéter sans autre réflexion. Dans les sciences, comme dans le monde, c'est souvent pour la plus légère cause, qu'on laisse échapper la plus belle fortune.

Avec un pareil titre M. Berthollet ne pouvait manquer d'être appelé à ce congrès où l'on essaya de fixer pour la chimie une nomenclature qui représentât méthodiquement les faits qu'elle avait constatés. Comparé au langage extravagant que la chimie avait hérité

de l'art hermétique, ce nouvel idiome fut un service réel rendu à la science, et contribua à accélérer l'adoption des nouvelles théories. On ne lui reprochera pas sans doute de n'avoir pu exprimer que ce que l'on savait quand on le créa, et d'avoir été sujet, encore plus promptement qu'aucune autre langue, à de grandes mutations; ce sont des inconvénients communs aux langages les mieux faits. Mais on se demande pourquoi l'on manqua, sur quelques points déjà bien connus, aux prmcipes que l'on avait posés ; pourquoi l'on donna un nom simple à Tammoniaque? pourquoi l'acide nitrique ne reçut pas le nom d'azotique? Et l'on ne peut s'empêcher de voir encore ici un effet de la modestie de M. Berthollet et du peu d'insistance qu'il mettait à faire prévaloir les choses auxquelles il avait le plus de part.

M. Berthollet était académicien avant cette époque; il avait été élu, en 1780, à la place de Bucquet, et de préférence à Fourcroy, à Quatremère d'isjonval et à d'autres concurrents, qui ont été admis plus tard.

Il avait eu moins de succès dans un autre concours. M. de Buffon, en i 784, lui avait préféré Fourcroy pour la chaire vacante, au Jardin du roi, par la mort de Macquer. Quelques méchants accusèrent alors Buffon de s'être déterminé parce que le duc d'Orléans ne l'avait point sollicité d'une manière qui satisfît son amour-propre; mais, si un motif aussi puéril fut capable d'agir sur lui, on doit convenir qu'il l'inspira mieux que n'auraient pu faire les réflexions les plus suivies. M. de Buffon et l'Académie firent chacun ce qu'ils devaient.

M. Berthollet fut porté à l'Académie parce qu'il enrichissait la science par des recherches profondes, et Fourcroy fut nommé professeur parce que le charme inexprimable attaché à son élocution le rendait plus capable qu'aucun autre d'en inspirer le goût et d'en propager l'étude. Ce sont vraiment ses leçons continuées et multipliées pendant trente ans, suivies par des milliers d'auditeurs, qui ont rendu la chimie populaire. M. Berthollet, peu méthodique dans ses mémoires, peu disposé à se mettre à la portée des commençants, et qui n'avait aucune facilité à parler, la servait dans son laboratoire, mais ne l'aurait jamais répandue. On en eut la preuve, en 1795, lorsqu'il fut chargé de l'enseigner à l'école normale. Le respect que cette grande assemblée portait à la profondeur de son génie, ne put faire illusion sur l'obscurité et le peu d'ordre de ses expositions. On aurait dit que, toujours maître de sa matière, pouvant la prendre à volonté par tous ses points, il supposait dans ses auditeurs la même capacité, et c'est toujours de la supposition contraire qu'un professeur doit partir.

Cependant M. Berthollet obtint l'une des places qu'occupait Macquer, celle de commissaire du gouvernement pour les teintures, et en cela encore justice entière fut faite, et un grand service fut rendu au public. Il s'occupa aussitôt d'appliquer au perfectionnement de l'art les progrès récents de la chimie, et dès son début il l'enrichit d'un procédé dont les avantages ont été incalculables. Scheele avait observé que l'acide muriatique déphlogistiqué, comme on le nommait alors, ou le

chlore des chimistes d'aujourd'hui, jouit de la propriété de détruire les couleurs végétales. M. Berthollet pensa à tirer parti de cette expérience pour le blanchiment des toiles, en y appliquant simplement cet acide. La toile blanchissait à la vérité, mais sa blancheur ne se conservait point. Il dut donc se livrer à des études et à des expériences plus approfondies. Réfléchissant que les procédés ordinaires du blanchiment, ces alternatives de lessives et d'exposition à l'air et à la lumière, ne pouvaient avoir pour but que de rendre solubles et d'enlever les substances qui brunissent les fils, il conçut l'idée que l'acide muriatique déphlogistiqué qui * agit à la fois comme l'air et comme la lumière, pourrait faire en peu de temps ce que ces agents naturels ne font qu'en plusieurs mois, mais que, pour compléter son effet, il était nécessaire de combiner son action avec celle des lessives, et c'est alors que naquit un art tout nouveau et d'un produit immense. Le chlore ne blanchit pas seulement avec plus de rapidité ; il donne un plus beau blanc; exigeant moins de lessives, il ne fatigue pas tant les étoffes; il rend à l'agriculture les grandes prairies sur lesquelles on étendait les toiles ; il s'applique à des toiles déjà peintes et qui ont mal réussi, ou qui ont passé de mode, aussi bien qu'à des toiles écrues, et comme tous les agents énergiques, ce n'est pas aux toiles seules que son pouvoir s'étend. M. de Born l'a employé à blanchir la cire. M. Ghaplal s'en est servi 4)our rendre leur fraîcheur aux vieux livres, aux estampes enfumées; il l'a mclé à la pâte de chif-

fons, et a donné ainsi les moyens de faire des papiers très-blancs avec les matériaux les plus communs. Aussi, en peu d'années, son emploi est-il devenu universel, et tellement populaire, qu'il a introduit de nouveaux mots dans le langage usuel. Personne n'ignore aujourd'hui ce que c'est qu'une blanchisserie berthollienne. On dit même dans les ateliers, bertholler, berthollage; on y entretient des ouvriers que l'on y appelle des bertholleurs. Rien ne met plus authentiquement le sceau au mérite d'une découverte.

C'est la seule récompense qu'en ait tirée l'auteur, et il n'en désira point d'autre. Toujours étranger à ce qui n'était pas la science elle-même, il ne prit pas seulement d'intérêt dans ces fabriques élevées sur sa découverte. Les Anglais, qui la mirent les premiers en usage, voulaient lui marquer leur reconnaissance par de beaux présents. Tout ce qu'il accepta fut un morceau de toile blanchi par son procédé.

En étudiant sous toutes ses faces cet agent singulier du blanchiment, ce chlore, cet acide muriatique déphlogistiqué ou oxygéné, M. Berthollet fit encore une découverte bien remarquable, celle d'une combinaison dans laquelle, selon la théorie que l'on s'en faisait, il entre une plus grande proportion d'oxygène, et qu'il appela en conséquence acide muriatique suroxygéné. C'est l'acide chlorique de nos chimistes actuels. Mêlés à un corps combustible, ses sels détonent bien plus fortement que le nitre; bien plus aisément aussi, car il suffit de les frapper. On proposa d'en substituer au

nitre dans la composition de la poudre. Cette poudre serait terrible^, mais elle est trop dangereuse. La première fois que l'on voulut en faire à Essonne, le choc des pilons la fit éclater ; le moulin sauta et cinq personnes furent victimes de l'essai ; on n'a pas osé le renouveler. Il existe cependant une composition encore plus effrayante, et c'est aussi M. Berthollet qui le premier l'a observée et décrite. C'est l'argent fulminant qui s'offrit à lui pendant ses recherches sur l'alcali volatil, et qu'il a fait connaître en 1788. Depuis longtemps on possédait l'or fulminant qu'une légère chaleur fait éclater avec fracas, mais il n'approche pas de l'argent fulminant. Sur celui-ci le plus léger contact produit une détonation épouvantable. Une fois la préparation faite, on est presque condamné à n'y plus toucher ; le moindre grain resté dans un vase peut tuer celui qui le frotterait, et cependant on n'a pas laissé que de tirer parti d'une composition imitée de celle-là, le mercure fulminant d'Howard, que l'on emploie maintent à amorcer des fusils de chasse. En 1790, M. Berthollet réunit toutes ses recherches sur la teinture dans un ouvrage élémentaire en deux volumes. Il y offre une théorie générale des principes de cet art. La doctrine des matières colorantes et de toutes les modifications qu'on peut leur faire subir, celle des mordants nécessaires pour les fixer, y sont exposées en détail ; ce que l'on connaissait de plus avantageux alors y est expliqué ; et, ce qui vaut mieux encore, on y trouve les idées qui peuvent conduire à découvrir des pratiques plus simples ou plus efficaces. Il y

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indique par exemple comment on peut appliquer le bleu de Prusse à la laine et à la soie, et de sa seule indication est né ce genre de teinture que l'on nomme le bleu raymond. Ce livre est depuis 30 ans le manuel de tous ceux qui pratiquent les arts qu'il enseigne ; et pour en apprécier les effets, il suffirait de dire que l'Inde qui seule nous envoyait autrefois des toiles bien colorées, reçoit aujourd'hui les nôtres.

Ces phénomènes singuliers, ces applications de la science à la pratique, avaient fait de M. Berthollet, lorsque la guerre de la révolution éclata, le chimiste le plus connu du pubhc après Lavoisier; et il était presque impossible que l'on ne recourût pas à lui au moment où la chimie devint pour la guerre un auxiliaire de première nécessité, et lorsqu'il fallut demander à notre sol le salpêtre, la potasse et jusqu'aux matières colorantes, qu'il fallut apprendre à faire en quelques jours toutes les opérations des arts. Chacun se souvient de cette prodigieuse et subite activité qui étonna l'Europe, et arracha des éloges mêmes aux ennemis qu'elle arrêta. M. Berthollet et son ami M. Monge en furent l'âme. C'était d'après leurs instructions que cet immense mouvement était dirigé. Les chimistes que l'on chargeait des essais devenus nécessaires pour tant de procédés nouveaux, ne travaillaient que sur leurs indications ; et l'on dit que, s'ils avaient voulu suivre tous les secrets qui se révélèrent à eux, des moyens destructifs plus intenses qu'aucun de ceux que l'on possède, seraient sortis de leurs laboratoires.

Il ne faut pas croire que l'emploi de ces sortes d'inventions soit en défmive aussi nuisible à rhumanité que leurs effets sont effrayants ; c'est tout le contraire. Nonseulement la science, en donnant ce genre de défense aux peuples civilisés, a été l'égide la plus puissante de la civilisation ; non-seulement ce n'est que depuis qu'elle est devenue un des éléments essentiels de l'art de la guerre, qu'elle peut compter sur la protection de tous les gouvernements ; mais quelque paradoxale que l'assertion puisse paraître, il serait aisé de prouver que les moyens de destruction que la science fournit, en rendant les combats plus décisifs, ont rendu les guerres moins fréquentes et moins meurtrières.

Pour M. Berthollet, ce qu'il voyait surtout dans ces développements extraordinaires de l'industrie humaine, excitée par les plus grands intérêts, c'étaient des expériences chimiques faites sur une grande échelle. Les phénomènes de l'extraction du salpêtre réveillèrent des idées qui déjà s'étaient présentées plus d'une fois à lui, et qui embrassaient l'essence même de la force dont la chimie dispose. Il remarquait qu'à mesure que le dissolvant s'empare de plus de sel, la terre retient ce sel avec plus de succès ; qu'un dissolvant pur surmonte à son tour cette résistance, et que ces alternatives se répètent à plusieurs reprises. La nécessité d'employer de nouvelle eau bien avant que la première soit saturée, ces quantités toujours moindres que donnent les lavages successifs, lui firent conclure que l'affinité qui cause les dissolutions, n'est pas une force absolue; mais qu'il

y a dans ses phénomènes un balancement, un antagonisme de forces contraires.

Tl avançait ainsi vers sa grande théorie des affinités, qui se développa tout à fait dans son esprit, lorsque l'Egypte lui offrit dans le même genre des phénomènes plus caractérisés.

Le général en chef de l'armée d'Italie avait connu M. Berthollet en 1796, à l'occasion d'une commission que celui-ci avait reçue du directoire pour le choix des monuments des arts au prix desquels on avait accordé la paix aux princes de ce pays, et il avait pris plaisir à une simplicité de manières, qui s'alliait à tant de profondeur dans les idées. Pendant le séjour de quelques mois qu'il fit à Paris, après le traité de Campo-Formio, il voulut employer ses loisirs à recevoir de lui des leçons de chimie. Il lui fit confidence de son expédition en Egypte, et lui demanda non-seulement de l'y accompagner, mais de choisir des hommes capables de le seconder par leurs talents et leurs connaissances dans une entreprise où toutes les connaissances pouvaient trouver de l'emploi.

On conçoit aisément à quel point devait plaire à un homme tout chimiste l'idée de visiter à son aise la patrie originaire de la chimie, le pays même dont la science a emprunté son nom, celui où Hermès Trismégiste en avait, disait-on, gravé tous les secrets en caractères mystérieux sur des monuments indestructibles. Mais ces motifs, qui auraient infailliblement inspiré le même enthousiasme à beaucoup de ceux qu'il devait recruter,

il ne lui était pas permis de les révéler. Le lieu de la destination devait rester un secret ; et tout ce qu'il put dire à ceux qu'il engageait, était : Je serai avec vous. Ces paroles suffirent. De la part d'un homme d'une franchise et d'une probité aussi connues, elles ne permettaient pas l'hésitation, et c'est sur elles que se forma cette noble association à laquelle, pour la peindre d'un mot, on doit la grande description de TÉgypte.

Cependant les caractères uiystérieux d'Hermès demeurèrent pour lui lettres closes ; et depuis que l'ingénieuse persévérance d'un de nos jeunes savants est parvenue à en déchiffrer quelques-uns, on est bien désabusé ^'iir la profondeur des oracles qu'ils couvraient ; mais (b.ns ce pays extraordinaire la nature parle aussi un langage particulier, et IM. Berthollel sut l'entendre.

Les petits lacs placés à l'entrée du désert, et célèbres déjà dans l'antiquité par le natron, ou le carbonate de soude, dont ils sont des mines inépuisables, attirèrent toute son attention. C'est du muriate de soude, c'est-à-dire du sel ordinaire, qui, en se décomposant sans cesse, fournit continuellement autant de carbonate de soude que l'on vient en enlever ; et cependant il ne se trouve à la portée du sel que du carbonate de chaux, de la pierre calcaire, qui, dans les circonstances ordinaires, ne possède point la force propre à opérer cette décomposition, mais qui la prend lorsqu'à une température donnée l'eau salée filtre au travers de ses pores. La grande quantité relative de la chaux donne donc ici plus d'intensité à son action chimique ; l'acide ne de-

meure pas exclusivement attaché à la base pour laquelle il a le plus d'affinité, à la soude; il se partage entre elle et cette autre base que la nature lui présente en grande masse, la chaux. C'était encore un effet de ce balancement de forces déjà observé dans les dissolutions du salpêtre, un nouveau pas dans cette appréciation des causes, bien plus compliquées que l'on ne croyait, qui opèrent dans les phénomènes chimiques.

C'était aussi un pas de plus dans un des arts les plus utiles à la société, art que Leblanc avait déjà mis en pratique, mais qui depuis le retour d'Egypte a pris en France une extension surprenante. Je veux parler de la décomposition du sel marin pour en extraire la soude.

Le sel marin que la nature nous donne avec tant de prodigalité, ayant la soude pour base, pouvait en fournir des quantités immenses ; mais tant que l'on n'avait point appris à l'extraire, toutes celles qu'exigent nos verreries et nos savonneries nous venaient à grands frais de l'étranger où on la tirait de la cendre des plantes qui croissent sur le bord de la mer, et qui décomposent le sel marin par la puissance de la végétation. Aujourd'hui des procédés analogues à ceux que la nature emploie en Ég:ypte, ou d'autres qui produisent les mêmes effets, nous donnent à la fois et aussi abondamment qu'on le veut, toute la soude nécessaire à nos fabriques de verre, de savon, et à nos lessives, et tout l'acide muriatique qui peut s'employer dans nos blanchisseries. On a calculé à plus de 40 millions le bénéfice que la

seule extraction de la soude procure à notre commerce.

Mais M. BerthoUet était accoutumé à répandre, en se jouant, ces sortes de bienfaits. Ce qui le préoccupait, lui, c'étaient ses vues sur les lois de l'affinité, sans cesse présentes à son esprit, et que ses dernières observations mûrirent à son gré. Soumises d'abord en esquisse à l'institut du Caire, publiées sous une forme plus étendue dans nos Mémoires de 1 801 , appuyées sur un grand nombre de faits et d'expériences nouvelles, elles ont produit enfin, en 1803, la Statique chimique, cet ouvrage si capital^, mais en même temps si abstrait, et pour l'analyse duquel j'ai besoin d'implorer d'avance toute l'indulgence de mon auditoire.

Ce titre même de Statique en annonce l'objet : c'est ce balancement, cette espèce d'équilibre entre les forces qui maintiennent l'état d'un composé et celles qui tendent à en séparer les éléments.

Cette force de la nature en vertu de laquelle s'opèrent les dissolutions et les combinaisons, a été nommée affinité par les chimistes ; et dès le commencement du dernier siècle, un membre de cette académie, Etienne- François Geoffroy^ avait eu l'heureuse pensée de dresser une table où les substances sont rangées d'après le degré d'affinité qu'elles ont l'une pour l'autre.

Un fait curieux et où l'on voit un singulier effet de l'esprit de système, c'est que M. de Fontenelle, dans un éloge assez long de Geoffroy, semble ne parler qu'à regret de cet ouvrage, sans contredit le principal de cet

académicien, et se borne à dire quil fit de la peine à plusieurs, parce qu'an prit ces affinités pour des attractions déguisées.

Une opinion assurément bien contraire a succédé à cette répugnance, car pendant longtemps on s'est attaché aux affinités, précisément parce qu'on les croyait des effets de la gravitation universelle, lorsqu'elle s'exerce entre des molécules de figures déterminées, qui s'attirent à des distances prochaines. Nous pourrions dire aussi que plusieurs reviennent maintenant de cette supposition. Ce qui est certain, c'est que, juste ou non, elle ne donne à la science aucun moyen de se rendre un compte précis de ces phénomènes ni de les représenter par le calcul. On est donc réduit à les constater par l'observation, et Bergman, le plus ingénieux de ceux qui s'étaient occupés de ramener les affinités à des lois déduites de l'expérience, avait cru pouvoir les considérer encore à la manière de Geoffroy comme s'exerçant par des préférences, et de façon qu'un corps dont l'affinité pour un autre est plus grande, fût capable de l'enlever à tout autre corps dont l'affinité pour lui serait moindre, et de rendre ainsi ce troisième corps entièrement libre. Que si Ton rapproche deux corps composés chacun de deux éléments, ce sera la somme des affinités simples de ces éléments pris deux à deux, qui décidera s'ils conserveront leur union, ou si par une double décomposition ils contracteront des unions nouvelles.

Rien de tout cela n'est la véritable expression des faits, selon M. Berthollet. L'action chimique s'exerce

en raison de l'affinité et de la quantité de chacun des corps mis en contact. L'affinité d'un corps pour un autre peut s'exprimer par la quantité qu'il doit en dissoudre pour en être saturé, ou, en d'autres termes, par sa capacité de saturation. Lorsque deux acides agissent à la fois sur une base, ils agissent chacun en raison de leur masse et de leur capacité de saturation, mais ces trois substances demeureraient unies et ne formeraient qu'un même liquide, et il en serait de même de la dissolution commune de deux composés binaires; leurs quatre substances demeureraient ensemble, s'ils ne survenait pour les séparer des causes étrangères à leurs affinités mutuelles. Mais ces trois, ces quatre substances peuvent former, prises deux à deux, diverses combinaisons ; et si l'une de ces combinaisons est de nature, dans les circonstances données , à devenir cohérente ou à se changer en un fluide élastique, il se fait alors un précipité ou il s'élève une vapeur, et le liquide ne garde que les substances que ces causes n'en ont pas séparées. Rarement encore la séparation est-elle complète. Pour qu'elle le soit, il faut que l'échange des combinaisons n'ait laissé au liquide aucune force dissolvante sur le composé qui tend à se précipiter, ou sur celui qui cherche à devenir élastique. Ce n'est donc point une affinité élective qui sépare les combinaisons nouvelles, lïïais leur propre nature, leur plus ou moins de tendance à changer d'état. 11 en est de même des simples dissolutions. L'affinité considérée à elle seule, les opérerait dans toute sorte de proportions , si telle de ces

DE BF.RTHOLLET. 309

proportions, à l'instant où elle se réalise, n'amenait pas un effet qui contrarie ceux de l'affinité , comme une cristallisation ou une évaporation. C'est alors seulement qu'il se forme des composés à proportions fixes.

Pour donner en exemple un des effets les plus simples de cette tendance à la cohésion, il suffit de citer le mélange de l'eau avec l'alcool. Il se fait en toutes proportions, tant que le froid n'est pas assez grand pour congeler l'eau-, mais si cette circonstance arrive, l'eau qui tend à devenir solide, est obligée de se séparer de l'alcool qui ne peut prendre cet état que par un froid infiniment plus grand. Des phénomènes semblables dans les dissolutions sont ce qui a fait illusion aux chimistes, et les a engagés à admettre des affinités électives, agissant d'elles-mêmes par proportions fixes.

Telles sont, dans leur plus simple expression, les idées fondamentales de M. Berthollet ; mais le détail des applications qu'il en fait, et des expériences qu'il imagine pour en démontrer l'exactitude, serait infini. Il est conduit à apprécier séparément toutes les circonstances qui amènent les combinaisons à se solidifier ou à prendre l'état élastique, et les variations que ces états eux-mêmes apportent aux affinités des substances ; il montre comment la chaleur, qui naturellement devrait être contraire à l'affinité puisqu'elle écarte les molécules, la favorise néanmoins dans certains cas, parce qu'elle détruit la cohésion, qui est un autre antagoniste de cette même affinité. Elle agit alors par une

310 RLOGE HISTORIOIF

sorte de diversion^ mais son action diffère en raison de cette atteinte plus ou moins forte qu'elle porte à la cohésion, ou du plus ou moins de solubilité qu'elle donne aux diverses substances dans ses divers degrés, et voilà pourquoi les affinités réciproques changent avec les températures. La lumière est aussi au nombre des agents qui modifient les affinités.

Pour estimer la force relative des acides et des alcalis, l'auteur est obhgé de déterminer la quantité réelle de ces substances qui existent dans les liquides qui portent leur nom, et par conséquent de les réduire à l'état de pureté; problème des plus difficiles, à cause de la presque impossibilité de les priver entièrement d'eau ; et des expériences qu'il fait à ce sujet il arrive à ce résultat, que l'acidité et l'alcalinité se détruisent mutuellement, ou, en d'autres termes, se saturent, dans une proportion fixe, non-seulement quand il s'agit de l'action d'un certain acide sur une certaine base, mais que cette proportion reste la même pour chaque acide par rapport à toutes les bases, et pour chaque base par rapport à tous les acides. L'alcalinité et l'acidité sont donc des propriétés de nature contraire, mais d'une nature toujours la même dans chacun des deux genres, qui varie selon les espèces pour l'intensité, mais qui dans chacune de ces espèces conserve toujours la même intensité, en sorte que l'acide qui prend plus ou moins de telle base pour se saturer que tel autre acide, prend aussi plus ou moins de toutes les autres bases, et toujours dans la même proportion : proposition que Rich-

DR BKUTHOI.I.KT. 311

ter avait déjà énoncée en d'autres termes, et qui conduira probablement encore à une nouvelle cbimie, celle de lelectricité^ à laquelle les travaux de MM. Davy et Berzelius ont donné un crédit qui s'accroît de jour en jour.

Je n'ai pas besoin dédire que ce résumé, dont j'ai peut-être déjà à excuser la longueur, ne donne encore qu'une idée bien sommaire et très-légère de conceptions si profondes et dont l'objet est si vaste et si compliqué. Ce n'est pas en quelques minutes qu'il est possible d'exposer dans son ensemble une théorie qui occupe depuis vingt ans presque tous les chimistes. Les uns la défendent, les autres la combattent ou la restreignent ; mais tous l'admirent, et la chaleur même qu'ils mettent à la discuter indique, assez quelle est son importance et sa grandeur.

M. Berthollet n'a cessé, même après la publication de son livre, d'envisager de ce point de vue les phénomènes chimiques. La force avec laquelle le charbon retient l'hydrogène; les combinaisons sous lesquelles cet hydrogène en est chassé par la distillation, remplirent alors ses loisirs, et furent dans la suite d'un grand secours à ceux qui s'occupèrent de perfectionner et de rendre usuel l'art de Téclairage par le gaz inflammable. Il semblait de sa destinée que ses recherches les plus abstraites comme les plus simples devinssent aussitôt profitables et sur une échelle immense. En s'occupant du charbon et de ses propriétés antiseptiques, il imagina un jour qu'en charbonnant l'intérieur des barils

on pourrait conserver l'eau plus longtemps dans les voyages de long cours. L'amiral Krusenstern a mis cette idée en pratique avec les précautions convenables, et elle lui a parfaitement réussi.

Enfin, dans un dernier Mémoire sur l'analyse des substances végétales et animales, il a préludé en quelque sorte aux méthodes découvertes par MM. Gay-Lussac et Thénard pour réduire à leurs éléments, par la combustion, ces combinaisons compliquées.

Ainsi se sont passées les cinquante années que M. Berthollet a consacrées sans relâche à sa science favorite, voyant alternativement naître de ses recherches, ou quelque vérité neuve, ou quelque aperçu profond, ou quelque procédé d'un emploi immédiat. On pourrait marquer chacune de ces cinquante années par quelque découverte; car, s'il y en eut.de vides, il y en eut aussi qui en produisirent plusieurs.

Qu'il me soit permis de reprendre ici, en abrégé, les moments principaux de cette savante et glorieuse chronologie. Il en est que je ne puis présenter que dans ce rapide tableau.

M. Berthollet a aperçu la vraie nature des combinaisons savonneuses ; il a prouvé que l'acide phosphorique est tout form.é dans les produits des animaux; il a indiqué les procédés dont on se sert encore aujourd'hui pour faire cristalliser les alcalis fixes, et ceux par lesquels on leur donne une causticité parfaite ; il a fait voir que l'acide nitrique se décompose dans la détonation ; il a découvert l'acide muriatique sur-oxygéné et ses

DE lŒRTHOLLFT. 3i3

étonnants phénomènes, l'argent fulminant et ses terribles explosions; il a décomposé l'ammoniaque et fixé la proportion de ses éléments ; il a montré que l'un de ces éléments, l'azote, est le caractère essentiel des substances animales, et complété ainsi les faits fondamentaux du nouveau système chimique ; il a prouvé qu'une même substance, un oxyde métallique, par exemple, peut jouer alternativement, dans les combinaisons, le rôle d'un acide ou celui d'un alcali ; il a soutenu et démontré, malgré l'erreur devenue générale, que l'oxygène n'est point la cause unique et essentielle de l'acidité, mais que le gaz hydrogène sulfuré remplit toutes les fonctions d'un véritable acide, bien qu'il n'entre point d'oxygène dans sa composition, et que l'acide prussique, reconnu pour acide par tous les chimistes, ne contient pas non plus d'oxgyène, et par là il a préparé à la chimie un âge qui ne sera ni moins riche ni moins brillant que celui dont il a été témoin ; enfin il a présenté des idées plus précises que l'on n'en avait jamais eues, de la force principale qui produit toutes les actions chimiques, de cette affinité que depuis si longtemps les chimistes employaient sans la bien connaître, et à côté de cette longue série de vérités théoriques, il a donné à la société l'art du blanchiment par le chlore ; il a aidé à perfectionner ceux de la teinture par le bleu de Prusse, du monnayage, de l'extraction de la soude, de l'éclairage par le gaz.

Ce n'est là qu'une table de matières et incomplète encore ; le temps qui m'est accordé ne me permet rien

de plus. Mais combien d'hommes célèbres pourraient-ils en fournir une aussi longue, et quel est celui que l'on puisse offrir avec une plus belle liste aux hommages de la postérité?

Lorsqu'on est entouré d'un tel cortège, et que l'on a une place aussi assurée dans l'opinion et dans la reconnaissance publique, il n'est pas difficile de conserver le calme de Tesprit et de n'être point troublé par les choses du dehors. C'est une tranquillité dont M. Berthollet a joui peut-être plus qu'aucun homme dans sa position Toujours prêta remplir ses devoirs^, toujours courageux, mais toujours désintéressé, ce qui lui arriva d'heureux ne fut point provoqué par ses sollicitations, et son propre avantage ne le retint jamais quand il lui fut possible d'empêcher le mal d'autrui. Dans le temps où la terreur régnait seule en France, il ne craignit point de dire la vérité à ceux dont un mot donnait la mort ; et l'affection qu'à une autre époque lui montra l'homme qui distribuait des couronnes, ne l'engagea point à lui faire sa cour.

Peu de temps avant le 9 thermidor, lorsque des hommes de sang en étaient venus à supposer à chaque instant des conspirations, même sans intérêt, et comme pour s'entretenir dans l'habitude du crime, un dépôt sableux, trouvé dans des barriques d'eau-de-vie destinées à l'armée, fit avancer qu'on avait voulu faire périr les soldats, et déjà nombre d'individus étaient dans les fers et attendaient leur sentence. M. Berthollet, chargé d'analyser celte eau-de-vie, prouva, dans un rapport rai-

DE RERTFIOLLET. 315

sonné, qu'elle ne contenait rien de nuisible. Le comité de salut public, dont ce rapport dérangeait les plans, fait venir l'auteur : Gomment oses-tu soutenir, lui dit Robespierre, que cette eau-de-vie que tu vois si trouble, ne contient pas de poison? » Pour toute réponse il en avala un verre, en disant : « Je n'en ai jamais tant bu. » — • « Tu as bien du courage ! » s'écrie le féroce dictateur. — Il répliqua : « J'en ai eu davantage quand j'ai écrit mon rapport : » et la conversation finit là; peutêtre ne se serait-elle terminée qu'au tribunal révolutionnaire, si l'on avait eu moins besoin de ses services. Il ne manquait en effet de courage d'aucune sorte. Momentanément chargé, après le 9 thermidor, de la direction de l'agriculture, il affronta , pour conserver les parcs de Sceaux et de Versailles, tout se qui subsistait dans la convention de la fureur révolutionnaire ; et celui de Sceaux n'a été détruit que pendant son absence. En Egypte, Monge et lui ne s'exposaient pas moins que les militaires de profession ; ils se montraient partout. Leurs noms étaient devenus célèbres dans Tarmée, et l'on était si accoutumé à les prononcer ensemble, que bien des soldats croyaient qu'ils n'en faisaient qu'un et ne désignaient qu'un seul homme; un homme que, même en le respectant, ils n'aimaient pas trop, parce que c'était lui, disaient-ils, qui avait donné au général l'idée de venir dans ce maudit pays. Remontant le Nil dans une barque que les Mamlouks fusillaient de la rive, on vit M. Berthollet ramasser tranquillement des pierres et en remplir ses poches. «Que faites-vous là? »

lui dit quelqu'un. — « Si je suis tué, je veux aller au au fond, et que ces barbares ne maltraitent pas mon corps. »

La peste, dont il était plus permis de s'effrayer que des Mamlouks, ne l'émut pas davantage, et il n'eut pas seulement le courage de la braver, il eut celui de ne pas vouloir la méconnaître, lorsque pendant l'expédition de Syrie, le général cherchait à se dissimuler à lui-même et à cacher à ses troupes ce funeste secret. Sa franchise lui attira, dans un conseil, les plus violents reproches. Il répondit avec son sang-froid ordinaire : « Dans huit jours je ne serai malheureusement que trop vengé. » En effet, l'entreprise sur Acre ayant échoué, la contagion faisant chaque jour de nouvelles victimes, une prompte retraite put seule sauver ce qui restait de l'armée. Ce fut une nouvelle épreuve pour M. Berthollet. Obligé de céder à des généraux blessés le carrosse dans lequel il était venu, et de traverser à pied vingt lieues de désert, il fit ce chemin comme il aurait fait une promenade.

Rien ne plaît davantage que cette résignation dans la souffrance, à un chef d'un caractère absolu, et qui ne voit que des instruments dans les autres hommes. Et combien surtout n'était-elle pas précieuse de la part d'un personnage qu'il pouvait à tant de titres donner en exemple! Devenu inséparable de M. Berthollet, il le prit avec lui, et l'embarqua à l'improviste pour ce retour qui devait produire en France une si prompte et si grande révolution. Dans cette immense puissance où il

fut bientôt porté, au milieu de ce tourbillon qui ne lui permettait de prendre de rien une connaissance approfondie, son chimiste d'Egypte était devenu pour lui une sorte de savant officiel ; et si quelqu'un ne lui faisait pas sur un objet scientifique une réponse assez précise à son gré, il avait coutume de dire, et quelquefois avec humeur : Je le demanderai à BerthoUet, 11 s'était habitué à placer toutes les découvertes chimiques sur sa tête ; et il a fallu plus d'une fois que M. BerthoUet, qui ne voulait point se parer du bien d'autrui, lui répétât les noms des véritables auteurs.

En de telles circonstances, un peu d'assiduité l'aurait conduit à une aussi haute fortune qu'aucun des amis du nouveau maître. Ce fut le moment qu'il prit pour se confiner à la campagne. Nous avons tous été témoins de sa répugnance pour le métier de courtisan, et comment on lui fit, presque malgré lui, sa part dans les magnifiques récompenses du temps. Nommé successivement administrateur des monnaies, sénateur, grandofficier de laLégion-d'Honneur, titulaire de la sénatorerie de Montpellier, grand-croix de l'ordre de la réunion, il conserva toujours et les mêmes manières et les mêmes amis. Sa vanité ne fut pas mise en jeu plus que son ambition. Lorsque ceux qui se trouvaient dans une position élevée reçurent des titres et des insignes héréditaires, et que chacun s'efforçait de faire placer dans ses armoiries quelque emblème des faits dont il tirait le plus de gloire, il ne voulut mettre dans les siennes que son chien, que l'emblème de l'amitié et de la fidélité.

Aussi était-ce au milieu de ramitié qu'il vivait dans sa retraite, mais d'une amitié encore toute chimique; il y avait construit un laboratoire où il se plaisait à former à la science des jeunes gens dont il avait pressenti le mérite, et plus d'un chimiste aujourd'hui renommé lui a dû la première direction de son génie. Il y exerçait une noble hospitalité envers les chimistes étrangers et même envers ceux d'entre eux qui avaient le plus combattu ses idées; car il possédait par-dessus tout cette qualité plus rare encore que le courage et que la modération dans les désirs, de ne point repousser la vérité, quand elle lui venait d'autrui. On a vu un homme célèbre qui avait été de ses antagonistes, et qui ne l'abordait pas sans quelque embarras, surpris et pénétré jusqu'aux larmes de l'accueil que lui fit ce vieillard respectable.

Le monde savant doit à ces réunions les trois excellents volumes connus sous le titre de Mémoires de la société d'Arcueil. M. Berthollet fut le promoteur et le président de cette société. Il y trouvait, dit-il dans sa préface, la douce satisfaction de contribuer encore, à la lin de sa carrière, aux progrès des sciences auxquelles il s'était dévoué, plus efficacement qu'il n'aurait pu le faire par ses propres travaux ; dernier trait de modestie, car les mémoires qu'il a insérés dans ces volumes ne sont inférieurs ni à ceux qui les avaient précédés, ni même à ceux de ses jeunes émules.

Il ne fallait rien moins qu'un grand chagrin domestique pour altérer le bonheur d'un tel homme ; et

DE REllTHOLLET, 319

comme s'il ne devait point y avoir d'existence exempte de revers, il en éprouva un et des plus cruels, la mort de son fils unique arrivée avec des circonstances déchirantes. Dès lors toute gaieté fut perdue pour lui. Pendant le peu d'années qu'il survécut, son air morne et silencieux contrastait péniblement avec ses habitudes antérieures; on ne le vit plus sourire; quelquefois une larme s'échappait malgré lui ; une discussion importante de physique ou de chimie, quelque expérience neuve et riche en conséquences pouvait seule fixer assez ses idées pour le distraire de sa douleur.

Sa dernière maladie a été de celles qui surprennent et désespèrent toujours la médecine. Un ulcère charbonneux venu à la suite d'une fièvre légère, l'a dévoré lentement pendant plusieurs mois, mais sans lui arracher un mouvement d'impatience. Cette mort , qui arrivait à lui par le chemin de la douleur, dont, comme médecin, il pouvait calculer les pas et prévoir le moment, il l'a envisagée avec autant de constance que les souffrances du désert ou les menaces des barbares .

Il est décédé le 6 novembre 1 822, âgé de 74 ans.

Sa place parmi nous a été donnée à M. Darcet, héritier d'un nom célèbre en chimie dont le souvenir est particulièrement cher à l'Académie, et qui s'est montré digne de le porter, par ses travaux utiles autant qu'ingénieux.

DE

Un célèbre académicien , parvenu de l'état le plus humble, aux hautes dignités de l'église et de la littérature, disait, le jour de sa réception à l'Académie : « S'il » se trouve dans cette assemblée un jeune homme né » avec l'amour du travail, mais isolé, sans appui, livré » au découragement, et si l'incertitude de sa destinée » affaiblit dans son âme le ressort de l'émulation, qu'il » jette les yeux sur moi dans ce moment et qu'il ouvre » son cœur à l'espérance. » Est-il en effet un spectacle plus fait à la fois pour toucher, pour encourager, que celui du mérite perçant à force de constance, l'obscurité qui le couvre, surmontant les barrières que le malheur lui oppose, se faisant reconnaître par degrés de ses contemporains, arrivant enfin avec leurs justes

32â ÉLOGE IIISTOHIQUE

applaudissements à tous les avantages que nos sociétés peuvent dispenser à ceux qui les servent.

Voilà ce que nous présentent éminemment les deux célèbres chimistes dont je dois vous entretenir dans notre séance; nés l'un et l'autre dans un état voisin du dénùment, et supportant tous deux avec fermeté les peines de leur position. Dès qu'ils eurent fait quelques pas dans la carrière des sciences , dès que leurs premiers travaux furent connus, la faveur les entoura ; ils furent accueillis dans le monde ; à mesure que leurs découvertes s'accrurent, ils se virent conduits à la fortune, et les honneurs s'accumulèrent sur leur tête ; aucune voix jalouse ne troubla ce concert unanime, ou s'il s'en éleva, ce ne fut qu'après que leur position sociale eut été mise à l'abri de toute atteinte, et que les jaloux furent réduits à n'être plus que des envieux.

Sir Humphry Davy, baronnet, ancien président de la Société royale de Londres, associé étranger de l'Académie des Sciences, de l'Institut, naquit à Penzance, petite ville du comté de Cornouailles, la plus reculée de toute l'Angleterre vers l'ouest, le 1 7 décembre 1 778, de Robert Davy et de Grâce Millett.

Sa famille avait, dit-on, possédé autrefois des terres assez considérables dans la paroisse de Ludgvan, voisine de Penzance ; mais Robert Davy^, son père^, était réduit à une très-petite ferme sur les bords de la Boye, dite du mont Saint-Michel , d'après un rocher assez semblable, par sa situation, et par le couvent qui y était construit, à celui qui porte le même nom sur la

DE SIR H['>IPHRY UAVY. 32:)

côte de Normandie. Désirant augmenter son mince revenu par quelque industrie, il exerça longtemps à Penzance l'état de sculpteur en bois et de doreur ; ce métier lui réussissant mal, il se retira sur son bien, qu'il essaya de faire valoir sans y être plus heureux, et il mourut en 1 794, laissant sa veuve dans une situation fort triste et chargée de cinq enfants, dont le dernier n'était âgé que de quatre ans et quelques mois. Cette femme respectable ne perdit cependant point courage ; occupée sans relâche de l'éducation de ses enfants, elle ouvrit d'abord , pour les soutenir , une boutique de modes, et tint ensuite une pension où logeaient les personnes que leur santé amenaient dans ce canton, renommé en Angleterre par un climat plus doux que le reste du royaume.

Le jeune Humphry, son aîné, déjà en état de connaître sa position et les seuls moyens qui pouvaient l'y soustraire,- profita avec ardeur du peu de sources d'instruction qu'offrait ce pays reculé, et quelques-uns de ses maîtres ont prétendu s'enorgueillir depuis d'un disciple si célèbre ; mais il a toujours dit que s'il a eu quelque chose d'original dans ses idées, il l'a dû précisément à ce que les personnes chargées de l'instruire, ne s'en occupaient guère, et le laissaient, par indifférence, se livrer à toutes ses fantaisies. Plus d'un homme de génie, en se reportant sur ses premières années, a pu faire la même remarque; et en effet, l'instruction générale, calculée pour le grand nombrC;, ne s'adapte pas aisément à ces têtes excentriques dont les premières

pensées sont déjà supérieures à celles de leurs camarades et souvent à celles de leurs maîtres. Les efforts pour les faire rentrer dans la voie commune, ne serviraient qu'à contrarier leurs progrès. C'est un bonheur pour eux et pour le monde qu'ils soient ainsi négligés. Davy donc, laissé à lui-même, chassait, péchait, parcourait en tous sens ce pays pittoresque, essayant déjà d'en chanter les beautés; car dès l'enfance il était orateur et poëte. Ses impressions se peignaient vivement dans ses discours; chaque fois qu'il rentrait à l'école, ses petits camarades l'entouraient ; ils se pressaient, ils oubliaient tout pour l'entendre raconter ce qu'il venait de voir. Ses lectures ne l'agitaient pas moins que ses observations ; à peine une traduction d'Homère lui fut-elle tombée sous les yeux, qu'il se mit à composer aussi une épopée dont Diomède était le sujet; composition, dit un de ses anciens condisciples, fort incorrecte et qui ne manquait de fautes ni contre les règles, ni contre le goût, mais pleine de vie, d'incidents variés, et où se déployaient une richesse d'invention et une liberté d'exécution qui annonçaient un vrai poëte.

Cependant il fallait prendre un état plus sérieux, et sa mère le mit en apprentissage à quinze ans chez un pharmacien nommé Borlase, probablement de la même famille que l'ecclésiastique ministre de la paroisse de Ludgvan, à qui l'on a dû, sur l'histoire naturelle et sur les antiquités du comté de Cornouailles, deux ouvrages encore aujourd'hui précieux par les documents dont ils

DE Sm HUMPHRY DAVY. 325

sont remplis. Ce pharmacien, comme tous ceux d'Angleterre, exerçait aussi la chirurgie et la médecine. Le jeune Davy était souvent ohligé de visiter pour lui ses malades ou de leur porter des remèdes, courses trèsconformès à ses premiers goûts, et qui ne faisaient que les rendre plus vifs. En parcourant ces riches paysages, il récitait à haute voix des vers d'Horace ou les siens ; car il en avait déjà fait beaucoup. C'est de ce temps que date son ode au mont Saint-Michel et son poëme sur Mounts-Bay, deux de ses meilleures pièces de vers. Le jeu que ses promenades solitaires laissaient à un esprit aussi actif, l'avait aussi jeté dans la métaphysique, et autant que l'on peut en juger par quelques lettres et par des stances faites à cette époque, et qui ont paru plus tard, mais fort modifiées, sous le titre de La Vie, il s'était enfoncé dans toutes les abstractions du panthéisme et parlait de Dieu, du monde, comme un bramine ou comme un professeur de philosophie allemande. Mais le comté de Cornouailles n'est pas seulement un pays pittoresque; ses roches primitives, leurs divers accidents, les filons métalHques qu'elles renferment; les mines profondes que l'on y a creusées dès avant les temps historiques, les nombreux ateliers où l'on en élabore les produits, en font aussi un pays éminemment chimique et géologique, et un jeune homme tel que nous venons de peindre Davy ne pouvait entendre sans cesse parler autour de lui de ce qui a rapport à l'exploitation des métaux, à leurs usages, aux différents

procédés dont ils sont l'objet, aux relations qu'ils ob-

3â6 ÉLOGE HISTORIQUE

servent entre eux et avec les roches qui les recèlent, sans que ses réflexions se portassent vers ces branches des sciences naturelles, qui ont pour objet la structure du globe, les matériaux dont il se compose et leurs propriétés. Une circonstance fortuite acheva de diriger vers des études positives cette jeune imagination. M. Grégoire Watt, fils de celui de nos anciens associés qui, en perfectionnant la machine à vapeur, en a fait un agent qui changera la face du monde, fut envoyé à Penzance, pour une affection de poitrine, et logea chez madame Davy. Le jeune garçon apothicaire, touché de la belle figure et des manières distinguées de ce nouvel hôte, conçut le désir de gagner son amitié ; mais des Anglais ne se lient pas si vite, surtout quand ils diffèrent par la fortune ou par le rang ; il fallait un prétexte. Davy n'en trouva pas de plus simple que d'entretenir M. Watt de chimie; il en avait déjà pris quelque teinture chez son maître, mais légère et purement pratique, qui ne pouvait devenir un sujet de conversation avec un savant. Quelqu'un à qui il parla de son projet, lui prêta la Chimie de Lavoisier, traduite en anglais. En deux jours, il l'eut dévorée, et, ce qui est bien remarquable, dès ce moment, ignorant encore toutes les objections que Priestley et d'autres de ses compatriotes faisaient contre la théorie exposée dans ce célèbre ouvrage, il déclara qu'il concevait une autre explication des phénomènes, et s'occupa sérieusement de la développer. De vives discussions qu'il eut à ce sujet avec M. Watt, ne firent que l'affermir dans

sa résolution ; le poëte, le métaphysicien se décida à devenir tout à fait chimiste. Dans l'état de sa fortune, ce n'était pas une petite entreprise que de se procurer seulement les instruments nécessaires ; mais ici, comme dans ses autres études, son courage et son esprit subvinrent à tout. De vieux tuyaux de pipe, quelques tubes de verre achetés d'un marchand de baromètres ambulant, formèrent ses premiers appareils. Le chirurgien d'un navire français, échoué près de Lands-End, lui montrant ses instruments, il y remarqua un ustensile fort vulgaire chez nous, et d'un usage peu noble, dont apparemment la forme diffère dnns les deux pays; concevant aussitôt la possibilité d'en faire la pièce principale d'une machine pneumatique, il la demanda avec instance, l'obtint et la consacra en effet à cette destination bien imprévue sans doute du fabricateor. C'est ainsi que, pour beaucoup de grands hommes, le malaise a été le meilleur maître.

Les leçons qu'il avait données en cette occasion ne furent pas perdues. Pendant toute sa vie, M. Davy a continué à faire ressource de tout pour ses recherches ; et la simplicité de ses appareils a toujours été aussi remarquable que Toriginalité de ses expériences et l'élévation de ses vues; et pendant ses voyages dans les lieux les plus éloignés de tout secours scientifique, il n'était pas plus embarrassé pour vérifier une idée qui lui venait à l'esprit, qu'il ne l'avait été dans la boutique de son maître de Penzance pour commencer ses premiers travaux.

Enfin, après quelque exercice, il prit dans son voisinage son premier sujet d'expériences ; il voulut déterminer de quelle espèce d'air sont remplies les vésicules des fucus, et constata, d'une manière aussi précise qu'un chimiste consommé l'aurait pu faire, que les plantes marines agissent sur l'air comme les plantes terrestres. C'était en 1797; il n'avait pas tout à fait dix-huit ans.

Dans ce temps-là, le docteur Beddoes, que les désagréments occasionnés par ses opinions politiques avaient engagé à quitter la chaire de chimie de l'université d'Oxford, était venu s'étabhr à Bristol, et, secondé par la famille du célèbre Wedgwood, il avait formé un établissement qu'il intitulait Institution pneumatique y et qui avait pour objet principal d'appliquer l'action de divers gaz aux maladies du poumon ; en même temps il rédigeait un recueil périodique où, sous le titre de Contributions des provinces de l Ouest, il insérait les travaux des physiciens et des chimistes de cette partie de l'Angleterre. Ce fut à lui que M. Davy adressa son essai, et Beddoes, étonné que dans une pharmacie de Penzance il se trouvât un jeune homme déjà en état de travailler ainsi, désira vivement l'attacher à son institution.

Il fallait pour cela le dégager du contrat d'apprentissage que, selon l'usage un peu gothique de la Grande- Bretagne, il avait fait avec Borlase. M. Davies Gilbert, aujourd'hui président de la Société royale, se chargea de la négociation, qui ne fut pas longue; car l'apothi-

Caire, qui apparemment se souciait peu de découvertes scientifiques, et moins encore de métaphysique ou de poésie, ne faisait pas grand cas de son garçon; et ce fut en le qualifiant de pauvre sujet, qu'il rendit de trèsbon cœur à la liberté Thomme destiné à devenir, sitôt après, la lumière de la chimie et l'honneur de son pays.

Beddoes mesurait les hommes à une autre échelle; s'apercevant promptement de la portée de l'esprit de son nouvel assistant, il ne l'employa pas seulement comme un aide passif, il lui confia son laboratoire, et lui permit d'y faire toutes les expériences qu'il jugerait propres à étendre la science des gaz, lui accordant même l'usage de son amphithéâtre pour y faire des leçons.

C'est dans V Institution pneumatique que M. Davy découvrit, en 1799, les propriétés du gaz oxyde nitreux, ou, comme on l'appelle aujourd'hui, du protoxyde d'azote, et les effets extraordinaires qu'il exerce sur certaines organisations. Bien des personnes, quand elles le respirent, n'en éprouvent que du malaise ou un commencement d'asphyxie; d'autres sont mêmes asphyxiées véritablement; mais il en est chez lesquelles il produit une ivresse d'un genre tout particulier, qui leur donne, disent-elles, une existence délicieuse, un bien-être supérieur à tous les plaisirs connus , et tel qu'elles se laisseraient mourir dans cet état, sans faire le moindre effort pour en sortir, s'il ne cessait de luimême au bout de quelque temps.

On peut juger de l'empressement avec lequel cette

nouvelle manière de s'enivrer fut reçue dans un pays où l'ancien procédé n'était pas encore hors d'usage autant qu'il l'est maintenant, et où ce moyen nouveau faisait espérer une variation agréable dans des jouissances jusque-là trop uniformes; le nom du jeune chimiste de Penzance fut en peu de temps populaire dans les trois royaumes.

Ajoutons cependant, pour être justes, que le courage qu'il avait montré, n'avait pas été moins remarqué que la singularité de sa découverte. Il donne lui-même de son état une description effrayante. La perte du mouvement volontaire ne diminua d'abord rien de ses sensations ; il voyait, il entendait tout autour de lui; mais à mesure que cette espèce d'asphyxie augmentait, le monde extérieur l'abandonnait ; une foule d'images nouvelles s'emparaient de lui ; il lui semblait qu'il faisait des découvertes, qu'il s'élevait à des théories sublimes. Mais que l'on ne croie pas que cette ivresse plus qu'aucune autre puisse rien apprendre. Quand, enfin, un ami lui arracha le dangereux bocal, ses premières paroles ne furent que la vieille formule de l'idéahsme : Rien n existe que la pensée, Vunivers ne se compose que cV impressions et d'idées de plaisirs et de souffrances. Depuis longtemps il avait eu ce système dans l'esprit, et ce n'était pas, comme on voit, la peine de s'exposer à tant de danger pour arriver à un tel résultat.

Il fit cependant une expérience plus périlleuse encore, en respirant la vapeur du charbon ; mais celle-là ne lui procura que de la douleur et de l'oppression ; et peut-

DE SIR HUiMPHRY DAVY. 331

être ces essais téméraires n'ont-ils pas peu contribué à préparer la prompte altération que son tempérament éprouva, et la mort prématurée qai en a été la suite.

A celte époque, Bristol était rempli d'une jeunesse ardente, amie des nouveautés, qui ne s'en cachait point, et dont les discours, au milieu des divisions que la révolution française excitait en Angleterre, avaient fait regarder cette ville comme le foyer principal de la démocratie.

Dans l'espèce de plan qu avaient formé ces jeunes gens, et ceux avec qui ils correspondaient dans diverses parties du royaume, de faire arriver leurs amis aux postes les plus propres à leur procurer la faveur du public, ils résolurent de faire leurs efforts pour porter leur jeune professeur sur un plus grand théâtre. Le comte de Rumford, notre ancien confrère, venait d'établir à Londres r Institution royale destinée à répandre dans les classes supérieures de la société les découvertes utiles des sciences. Peu accommodant de son naturel, il avait déjà rompu avec son professeur de chimie, le docteur Garnett; on imagina de lui proposer Davy, et l'on s'empressa de le faire venir et de le lui présenter.

Chacun se souvient que, parmi les grandes et nobles qualités du comte de Rumford, ce n'était point par l'affabilité qu'il brillait ; à l'air presque enfant du candidat, qui a toujours paru plus jeune qu'il n'était réellement, à ses manières un peu provinciales, à quelques restes d'accent de Cornouailles, il devint plus glacial encore que de coutume; et la timidité de M. Davy, augmentant

par un tel accueil, ne raccommoda point l'effet de son début. Ceux qui l'avaient amené eurent besoin de beaucoup d'art et de sollicitations pour lui obtenir la tolérance de donner, dans une chambre particulière de la maison, quelques leçons sur les propriétés des gaz; mais il n'en fallait pas davantage. Dès la première, la variété de ses idées, leurs ingénieuses combinaisons, la chaleur, la vivacité, la clarté, la nouveauté même de leur exposition, tout ce que les talents réunis du poëte, de l'orateur et du philosophe pouvaient prêter de charmes à l'enseignement du chimiste, enchantèrent le petit nombre de ceux qui s'étaient hasardés à venir l'entendre. Ils en parlèrent aussitôt avec tant d'enthousiasmC;, qu'à la seconde, la pièce qu'on lui avait accordée ne put contenir l'affluence qui se présenta, et que l'on se vit obligé de transférer son cours dans le grand amphithéâtre de l'établissement.

L'Institution royale était suivie alors par ce que la Grande-Bretagne avait de plus élevé dans les deux sexes, en naissance et en esprit; des dames du plus haut rang en suivaient les leçons, aussi bien que les plus grands seigneurs et les jeunes hommes les plus distingués.

La jeunesse d'un professeur à peine sorti de l'adolescence, sa jolie figure^ ses manières ingénues ne contribuèrent pas moins que sa vive éloquence à lui concilier l'affection d'un pareil public. En peu de temps il devint si fort à la mode, qu'une soirée ne paraissait pas complète lorsqu'il y manquait. Ce fut dans son existence une révolution totale, et, dans cette subite prospérité, il ne

lui fallut pas moins de courage pour continuer ses travaux, qu'il ne lui en avait fallu dans son malheur pour les entreprendre. Quelques-uns même prétendent qu'il se laissa éblouir par l'accueil du grand monde plus qu'il ne convenait à son génie et à sa position. Mais quel est l'homme qui^ à vingt ans, aurait mieux résisté à une pareille épreuve? Ce ne fut pas du moins à la science qu'il renonça ; et, au milieu des plaisirs dont à son âge il était si naturel de vouloir jouir, il ne cessa pas un instant de multiplier les titres qui les lui avaient procurés. On ne peut guère se dissimuler, toutefois, que sa distance des sociétés qui étaient devenues pour lui un besoin, cette barrière terrible que rien dans son pays ne peut renverser, ne l'ait affecté profondément et n'ait troublé sa vie. On aperçoit des traces de ce sentiment pénible jusque dans le dernier de ses écrits, dans celui auquel il travaillait encore quelques jours avant sa mort, et qu'il intitule Consolations, parce que des consolations, au milieu des triomphes de son génie, lui furent, en effet, sans cesse nécessaires.

Qui aurait dû cependant se trouver plus heureux ? Depuis son premier cours régulier , qui commença en mai 1801, une continuité de leçons, d'expériences, de découvertes, qui se sont succédé avec une rapidité inouïe, et qui ont éclairci les branches les plus importantes de la physique et de la chimie, qui en ont essentiellement modifié les doctrines, qui en ont fait les applications les plus heureuses et les plus inattendues aux besoins de la société, ont attiré à leur auteur l'ad-

miralion du monde civilisé et la reconnaissance de son pays. Nommé membre de la Société royale en 1 803, et son secrétaire en 1806; chargé par le bureau d'agriculture d'enseigner les applications de la chimie à cette branche de l'économie publique; uni en 181 2 à une épouse riche et de Tesprit le plus élevé; fait, la même année, chevalier par le prince régent, le premier auquel il ait accordé cet honneur en prenant le gouvernement; créé baronnet en 1818, lorsque ce prince monta sur le trône ; élevé enfin au poste éminent de président de la Société royale en 1 820, à la mort de sir Joseph Banks, à une majorité de 200 contre 13 , poste qu'il continua d'occuper sept années de suite, le jeune apprenti de Penzance a éprouvé sans interruption tout ce que, dans un ordre social fixé, un pays peut faire pour ceux qui l'honorent, et l'assentiment des étrangers a, en toute occasion, confirmé ces marques d'estime. Couronné par l'Institut en 1807, lorsque la guerre avec l'Angleterre était au plus haut degré de violence; associé de ce corps en 1817; appelé également à faire partie de toutes les grandes académies, M. Davy eut à se louer de TEurope comme de sa patrie. Mais notre nature ne permet pas qu'il y ait pour nous sur la terre un bonheur complet ; et lorsque tout au dehors nous favorise, c'est trop souvent en nous-mêmes que nous portons le poison qui doit amèrement affecter notre existence.

Dans l'exposé que je vais faire des travaux suivis sans interruption pendant plus de vingt-cinq ans par M. Davy,

et présentés dans plus de soixante mémoires ou écrits divers, on comprend que je ne puis m'attacher qu'aux résultats principaux, aux découvertes fondamentales. Ainsi je passerai rapidement sur les premières expériences qu'il fit à l'Institution royale en 1803, pour déterminer la proportion de tannin de chaque substance tannante, bien qu'il y fasse l'observation singulière que le gland n'en contient pas à l'état naturel, mais que cuit au four, à la chaleur de Teau bouillante, il en prend en grande quantité. Celles de l'année suivante (1 802) sur les différentes combinaisons de l'azote avec l'oxygène, c'est-à-dire sur l'oxyde nitreux et les gaz nitreux nommés 2iuiour à' hmprotoxy de et deutoxyde d'azote, et sur les proportions de leurs éléments, ainsi que sur celles de l'hydrogène et de l'azote dans l'ammoniaque, qui prennent déjà une importance plus générale pour la chimie, étaient les suites et le complément naturel de ses premières observations sur le gaz nitreux, et il en résulta l'invention d un nouvel eudiomètre. Une solution de muriate ou de sulfate de fer imprégnée de gaz nitreux se trouva absorber 1 oxygène plus facilement et plus promptement qu'aucune autre substance.

Nous ne pouvons pas accorder non plus beaucoup de temps à ses découvertes en minéralogie, bien qu'elles ne soient certainement pas sans importance. En 1805, son analyse d'une pierre du Devonshire, que l'on avait nommée vavellite, fournit à cette science une espèce nouvelle, une combinaison d'alumine pure avec de l'eau.

La même année, il enseigna une nouvelle méthode

d'analyser par l'acide boracique les pierres qui contiennent de l'alcali fixe.

11 prouva pi us. évidemment qu'on ne l'avait fait avant lui, et contre ce que lui-même avait conjecturé, que le diamant ne donne à la combustion que de l'acide carbonique pur. En 1822, il prouva que le fer et la silice sont dissous dans les eaux thermales de Lucques. Des cristaux de roche et d'autres pierres contiennent souvent^ dans des cavités de leur intérieur, des gaz et des liquides ; et ces substances ayant dû y être enfermées dès le moment de leur formation^ il n'était pas sans intérêt pour l'histoire ancienne du globe d'en connaître la nature. M. Davy trouva que c'était de l'eau pure et du gaz azote pur.

La physique ordinaire doit aussi des observations à son esprit de recherches. Ce qui se passe lorsque le briquet tire des étincelles du silex ; la nature des changements de couleur que la chaleur fait éprouver à l'acier; les brouillards qui se forment au-dessus des rivières ; l'emploi que l'on pourrait faire comme agents mécaniques des gaz comprimés jusqu'à la consistance de liquides; enfin, la couleur des eaux des fleuves et de l'Océan , attirèrent son attention et produisirent des écrits piquants et instructifs.

Dans rhisloire de tout autre, on insisterait aussi sur le cours qu'il fit, en 1803, devant le bureau d'agriculture, et qui fut publié en 1 81 3. Lorsqu'on ne s'attendait qu'à y voir traiter des questions rebattues de physique ou de physiologie végétale, il y développa un principe

tout nouveau et des plus importants, celui que la partie la plus efficace des engrais est la plus volatile, celle qui se dissipe le plus aisément, si l'on ne prend, pour la conserver, les précautions dictées par une science profonde. C'était un homme de vingt-deux ans, et qui n'avait jamais cultivé, qui éclairait ainsi de lumières inattendues les propriétaires et les cultivateurs les plus expérimentés de la Grande-Bretagne.

Cependant ce n'étaient là que des essais ou des travaux légers, en quelque sorte, pour sa distraction. Ses expériences sur la décomposition des corps, par l'électricité galvanique, furent d'un ordre supérieur, et ce fut à elles qu'il dut d'être porté subitement, par la voix unanime de l'Europe, au rang des plus grands chimistes de notre âge. Personne encore aujourd'hui ne conteste que jamais on n'avait mis dans une longue recherche plus de persévérance, de méthode et de rigueur, et que rarement il y en avait eu de couronnées par de plus brillants succès.

Une observation fortuite dans laquelle Galvani, en 1789, avait vu les parties d'un animal mort entrer en convulsion quand on établissait une communication métallique entre un nerf et le muscle où il se rend, avait excité l'attention non-seulement des savants, mais du vulgaire ; quelques-uns avaient cru y voir l'explication de tous les phénomènes vitaux, et jusqu'à un moyen de rappeler les morts à la vie. Volta, en ramenant ces faits à leur véritable cause, l'électricité produite par le contact de deux métaux différents , et en

338 KLOdE HISTORIQUE

cherchant à rendre cette influence des métaux plus sensible, en avait multiplié les lames, en les séparant par des lames moins conductrices, et avait construit ainsi sa fameuse pile, source constante d'une électricité qui se renouvelle sans cesse. A peine les physiciens eurent-ils connaissance de ce nouvel et admirable instrument, qu'ils voulurent en essayer les effets sur toute sorte de substances.

Dès 1800, MM. Garlisle et Nicholson, introduisant dans l'eau des fils métalliques correspondants aux deux pôles de la pile, virent avec surprise de loxygène se montrer près du fil positif, et de l'hydrogène près du fil négatif; mais il se montrait en même temps de l'acide et de l'alcaH.

La même année, et peut-être avant eux, Ritter, en Allemagne, plaçant l'eau dans deux vases séparés, mais qui communiquaient par de l'acide sulfurique, était arrivé à un résultat plus précis : l'oxygène et l'hydrogène se produisaient indéfiniment chacun à son pôle. 11 en concluait, non pas que la pile décompose l'eau, mais que les deux gaz ne sont que de l'eau combinée avec les deux électricités. Lorsque c'était quelque fibre animale, ou mêmes les doigts qui établissaient la communication entre les deux vases, il apparaissait toujours de l'acide muriatique au fil positif, et quelques-uns en avaient même conclu que cet acide était formé d'hydrogène moins oxygéné que l'eau. On voyait aussi apparaître des alcalis de diverses sortes, suivant les circonstances dans lesquelles on opérait.

DE SIR m MPHHY DAVY. 330

'En 1803, deux chimistes suédois, MM. Hisinger et Berzélius, multipliant les expériences, en étaient venus à reconnaître que l'action décomposante de la pile s'étend à toutes sortes de corps ; qu'elle fait toujours paraître les acides et les substances oxygénées vers le pôle positif, les alcalis vers le négatif; et ils avaient ainsi ouvert la voie pour l'explication de ces diverses anomalies.

M. Davy avait suivi avec attention toutes ces expériences, et même dès 1 800, et sous les yeux de Beddoes, il avait aussi opéré sur l'eau , dans des vases séparés, mais employant une lanière de vessie pour moyen de communication, il lui était aussi apparu de l'acide muriatique. En 1801, il avait fait connaître un genre de pile un peu différente de celle de Volta, et dans laquelle un seul métal alternait avec deux liquides. En 1802, il avait opéré sur divers liquides avec une pile trèspuissante, et observé plusieurs dégagements singuliers de gaz. Enfin, il se livra à des recherches plus profondes, qu'il suivit persévéramment pendant quelques années, et qui établirent définitivement la théorie de ce nouvel ordre de phénomènes. Le résultat en fut publié, en 1 806, dans un mémoire intitulé Leçoîis Bakeriennes, parce qu'il était destiné à remplir une de ces fondations assez nombreuses dans la Grande-Bretagne, et dont l'objet est de diriger l'attention des savants sur certains sujets spéciaux auxquels le fondateur portait intérêt. Après de minutieuses précautions, il était parvenu à démontrer que lorsque l'eau est pure , il n'en sort

que de l'hydrogène et de l'oxygène, dans les proportions où les deux gaz la composent. Soumettant au même agent des corps de toutes sortes, il avait porté au plus haut degré de généralité la loi de Hisinger, et de Berzélius; et remontant enfin au principe même de cette loi, il était arrivé à cette conclusion, que V affinité chimique nest autre que V énergie des 'pouvoirs électriques opposés^ conclusion qui, combinée avec une autre loi établie en 1804 par M. Dalton, sur les proportions définies, a donné à M. Berzélius un système tout nouveau de chimie et de minéralogie.

Ce fut pour ce grand et beau travail que l'Institut, dans sa séance publique du mois de janvier 1808, décerna à M. Davy le prix fondé pour les progrès du galvanisme ; prix qui n'a été accordé depuis qu'à M. OErstedt, pour sa brillante découverte des rapports du magnétisme avec l'électricité. Bientôt après, M. Davy, en suivant la même voie, obtint un succès encore plus flatteur, parce qu'il lui était plus exclusivement propre; je veux dire sa découverte de la nature métallique des alcalis fixes. Depuis longtemps on avait été frappé de l'analogie des alcalis fixes avec les terres alcalines, et de ces dernières avec les oxydes métalliques, et Lavoisier avait même, dès 1789, énoncé la possibilité que ces terres ne fussent que des oxydes irréductibles par les moyens ordinaires. Quant aux alcalis fixes proprement dits^, si l'on faisait quelques conjectures sur leur composition, c'était plutôt par quelques combinaisons de l'azote, qu'on les supposait

formés ; et l'analogie de Tammoniaque était ce qui avait conduit à cette idée; mais dans les sciences, les plus heureuses conjectures ne sont rien, si l'expérience ne les confirme.

M. Davy, en possession d'un moyen de décomposition aussi puissant que la pile, ne désespéra pas de résoudre le grand problème. Après l'avoir tenté sans succès sur des solutions aqueuses, il prit de la potasse humectée, seulement assez pour servir de conducteur, et l'ayant placée dans le cercle d'une forte batterie, pendant que du côté positif elle donnait une effervescence, il vit paraître, du côté négatif, de petits globules semblables au mercure par la couleur et par l'éclat, mais tellement combustibles, qu'ils se couvraient, presque en se formant, d'une croûte blanche qui était de la potasse, et que, jetés dans l'eau, ils surnageaient et y brûlaient avec une lumière éclatante et une vive chaleur ; il en était de même de la glace ; il semblait qu'il eût retrouvé ce feu grégeois si fameux dans l'histoire byzantine, et auquel nous devons probablement que l'Europe ne soit pas aujourd'hui mahométane. Le même phénomène se répéta avec la soude, et quels que fussent les conducteurs, le produit de la combustion était toujours de la potasse ou de la soude ; un enduit de naphte pouvait seul, en préservant ces globules métalliques de l'approche de tout corps oxygéné, arrêter leur tendance à la combustion. En vain quelques contradicteurs supposèrent-ils que ces nouvelles substances étaient des combinaisons de l'hydrogène ou

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même du carbone avec les alcalis ; des analyses rigoureuses repoussèrent promptement ces hypothèses, et il demeura démontré que la potasse et la soude résultent de la combinaison de l'oxygène avec des bases semblables aux métaux par leurs caractères extérieurs, mais infiniment plus légers et d'une affinité pour l'oxygène infiniment plus forte. La potasse en contient 84 centièmes et la soude 76. Ces bases, aussi parfaits conducteurs de la chaleur et de l'électricité qu'aucun métal, se ramollissent à 1 21 degrés de Réaumur, deviennent à 30 liquides comme le mercure et s'évaporent à la chaleur rouge. Klaproth, le premier qui de nos jours ait découvert un métal nouveau, voulut leur contester la qualité de métal, se fondant sur leur légèreté spécifique; et en effet tous les métaux connus jusque-là sont fort pesants, mais à des degrés fort divers. Le tellure, par exemple, est quatre fois plus léger que le platine , et l'on ne voit pas pourquoi le sodium et le potassium (ce sont les noms que M. Davy donna aux nouvelles substances), qui le sont six fois plus que le tellure, seraient exclus par là de la classe à laquelle ils appartiennent sous tous les autres rapports.

Cette grande découverte est de i 807, et fut l'objet de la leçon Bakerienne du mois de novembre de cette année. Dans un esprit comme celui de M. Davy, elle ne pouvait manquer de conduire à de nouvelles recherches et à de nouvelles idées; il essaya le même procédé sur plusieurs terres^ et M. Berzélius en ayant

DE SÎR miMPHRY DAVY. 343

fait autant de son côté, elles durent toutes être aussi considérées comme des oxydes.

Le grand chimiste suédois, électrisant négativement du mercure en contact avec une solution d'ammoniaque, réussit à produire un amalgame; aussitôt M. Davy, qui obtint le même effet par un moyen plus simple, qui y vit le mercure se solidifier et perdre les trois quarts de sa pesanteur spécifique par l'addition d'une quantité de gaz équivalente à peine à 1/230 de son poids, en vint à penser que l'ammoniaque a aussi une base; que peut-être l'azote et l'hydrogène dont elle se compose ne sont eux-mêmes que des oxydes métalliques. S'élevant encore à de plus hautes généralités, il ne voit plus dans la nature que de l'oxygène et des bases inconnues; variant même ses explications comme dans l'algèbre, où l'on peut, par diverses formules, arriver aux mêmes résultats, il se demande si l'hydrogène ne serait pas le principe de la métallisation, et si les oxydes ne se réduiraient pas à des combinaisons des bases avec l'eau, ramenant ainsi, en quelque sorte, l'ancienne hypothèse du phlogistique sous une autre forme. C'est une tendance que l'on peut remarquer dans plusieurs autres mémoires de M. Davy, et peut-être le soupçonnera-t-on en cela d'un peu de jalousie nationale. Mais s'il ne réussit point à renverser la théorie française de la combustion, il lui apporta du moins une exception si notable, qu'au lieu de conserver le caractère d'une explication générale, elle ne s'applique plus qu'à des cas particuliers d'un phénomène

qui exige une explication d'une nature plus élevée, et c'est la troisième et la plus importante de ses découvertes. Déjà l'on savait par les expériences de Berthollet, que l'hydrogène sulfuré, qui ne contient point d'oxygène, agit comme un acide; l'oxygène n'est donc pas toujours le principe de l'acidité. D'autre part, les expériences de M. Davy venaient de prouver qu'il est principe d'alcalinité tout comme d'acidité; ainsi son nom même n'avait plus de fondement dans sa nature. Bientôt l'on apprit que l'hydrogène n'a pas moins que l'oxygène le pouvoir de produire des acides.

Depuis longtemps les chimistes s'efforçaient vainement de découvrir le radical de l'acide muriatique; mais d'après les explications proposées par Berthollet, ils supposaient que cet autre acide, si célèbre par les usages que l'on en fait dans les arts, qui s'obtient en faisant passer l'acide muriatique sur l'oxyde de manganèse, et que Scheele, son inventeur, avait nommé acide muriatique déphlogistiqué, résultait de la combinaison de l'acide muriatique avec l'oxygène de l'oxyde; on l'appelait en conséquence acide muriatique oxygéné; rien ne semblait donc si simple que d'en extraire l'acide muriatique en lui enlevant cet oxygène que l'on croyait y surabonder. MM. Gay-Lussac et Thénard l'essayèrent, mais ils ne purent jamais y réussir, sans y ajouter de l'eau ou au moins de l'hydrogène. Ce phénomène les frappa beaucoup; l'eau, se dirent-ils, est donc un ingrédient nécessaire à la formation de l'acide muriatique ; mais comment se fait-il qu'elle y adhère

avec tant de force qu'on ne puisse l'en retirer par aucun moyen? Ne serait-ce point seulement par un de ses éléments (par l'hydrogène), qu'elle concourt à former cet acide? et l'oxygène qui se dégage dans l'opération, et que Ton croyait provenir de l'acide muriatique oxygéné, ne serait-il pas simplement l'autre élément de l'eau? Alors ni l'acide muriatique oxygéné, ni l'acide muriatique ordinaire, ne contiendraient d'oxygène ; le second ne serait que le premier, plus de l'hydrogène. Cette pensée leur vint ; ils l'exprimèrent même, à la fm de leur Mémoire, comme une hypothèse possible; mais ils n'osèrent la soutenir en face de leurs vieux maîtres, pour qui la théorie de Lavoisier était devenue presque une religion.

M. Davy, qui était plus libre, fut aussi plus hardi; dans un Mémoire lu en 1810, il mit hautement cette hypothèse en avant et la développa par une multitude d'expériences ultérieures. Le prétendu gaz muriatique oxygéné était donc un agent de combustion à l'égal de l'oxygène; il devenait en même temps un être simple pour nous, il lui fallait un nom simple; M. Davy lui donna celui de chlorine, que l'on a ensuite abrégé et changé en chlore.

Une théorie si nouvelle ne fut pas, comme on peut bien le croire, aussitôt adoptée que proposée ; M. Murray, savant chimiste d'Edimbourg, M. Berzélius lui-même, défendirent l'ancienne théorie avec autant d'esprit que de persévérance ; jamais on ne vit dans les sciences une lutte aussi bien conduite des deux parts ; à chaque expé-

rience, à chaque explication d'un adversaire, l'autre répliquait par des expériences ou des explications qui ne semblaient pas moins importantes, et le monde chimique semblait encore hésiter, lorsqu'une nouvelle substance vint faire pencher la balance en faveur de M. Davy, en s'associant au chlore par ses propriétés et surtout par celle de produire la combustion et l'acidification à l'égal de l'oxygène. — Ce fut Viode découvert dans le Varec par M. Courtois, salpêtrier instruit en chimie, substance sur laquelle M. Gay-Lussac et M. Davy firent de curieuses expériences.

L'acide fluorique, dont on avait tenté en vain de découvrir aussi le radical, fut promptement rangé dans la même classe d'après une suggestion de M. Ampère. Enfin, M. Gay-Lussac lui-même découvrit une combinaison du carbone et de l'azote (le cyanogène) qui agit comme le chlore, comme le fluor et comme l'iode, et qui fournit des acides sans le concours de l'oxygène. Le bleu de Prusse est le produit bien connu de l'un des deux acides et de l'oxyde de fer.

Ainsi, il est désormais reçu en chimie que l'acidité dépend du mode de combustion et non d'un principe matériel, et le nom de M. Davy s'attache à cette importante proposition, non pas qu'il ait concouru seul à l'établir, mais parce qu'il l'a énoncée avec netteté et hardiesse. C'est en effet cette réduction des phénomènes sous une forme générale et claire, qui constitue l'invention aux yeux du grand public, qui ne peut suivre, dans tous ses détails, les phases par lesquelles une vérité est

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obligée de passer avant de devenir complètement mûre pour l'opinion commune.

Par ces trois grandes suites de recherches relatives à ï action chimique de la pile y à la métallisation des alcalis et aux combinaisons sans oxygène, par les vérités capitales qui en résultaient, par la multitude d'expériences nouvelles, de vues ingénieuses, d'appréciations délicates et fines de tous les phénomènes qui avaient concouru à la démonstration de ces vérités, M. Davy, arrivé seulement à Tâge de trente-deux ans, s'était placé dans l'opinion des hommes en état de juger de pareils travaux, au premier rang des chimistes de notre temps et de tous les temps ; il lui restait, par des services directs rendus à la société, à prendre un rang semblable dans Topinion populaire. La demande qui lui fut faite de moyens propres à empêcher les funestes effets des explosions si fréquentes dans les mines de charbon de terre, lui en fournit la première occasion.

Il s'échappe insensiblement des couches de houille en exploitation une certaine quantité de gaz inflammable qui, mêlé dans une certaine proportion avec l'air atmosphérique, s'allume à la lampe des mineurs, avec une détonation épouvantable, et fait périr quelquefois ces malheureux en grand nombre. Cavendish en avait reconnu la nature et surtout la légèreté spécifique, et sa découverte a été le principe de la construction des ballons aérostatiques ; mais personne ne s'était encore occupé de prévenir ses terribles effets, lorsqu'une de ces explosions, arrivée en 1812, dans une mine dite de

Felling, y fit perdre la vie en un instant à plus de cent mineurs, avec des circonstances affreuses et qui effrayèrent tous les hommes de cette profession. Chaque matin, ils ne se séparaient de leur famille que comme des soldats allant à la brèche. Éveillé par l'intérêt, un comité de propriétaires de mines chercha en vain à prévenir le danger, et M. Davy fut invité a leur indiquer les moyens dont la science pouvait disposer à cet égard.

A tout autre il eût semblé que c'était demander l'impossible, demander ;de porter le feu dans un magasin à poudre et de l'empêcher de sauter; M. Davy ne désespéra point, et son génie, dans ce travail, se montra peutêtre plus admirable que dans tous ceux qui l'avaient précédé.

Ce ne fut point un de ces résultats auxquels on est conduit par une suite d'expériences souvent accumulées fortuitement, plutôt que dirigées par la volonté ; ici, le problème était posé, le but connu, et tous les moyens devaient être conçus d'après les principes généraux de Is^ science, sans rien attendre des autres ni du hasard.

M. Davy commença par analyser le gaz, par fixer les quantités de carbone et d'hydrogène qui le composent, et les proportions dans lesquelles son mélange avec l'air commun détone plus ou moins fortement; il examina ensuite à quel degré de chaleur se fait la combustion et suivant quelles lois elle se propage. Il observa que dans des tubes d'une petite dimension, elle ne se continue point, même au milieu de toutes les autres circonstances

qui devraient la produire, parce que la masse de ces tubes refroidit assez les gaz pour la faire cesser. Il en conclut qu'en empêchant l'air de se porter en masse sur la mèche et en l'y faisant arriver par des ouvertures étroites et prolongées, et seulement dans la quantité convenable, pour entretenir la lumière, cet air se trouvât-il momentanément composé dans les proportions les plus favorables à la détonation, la détonation serait impossible. Il fut conduit ainsi à construire une lanterne dont le bas ne communiquait au dehors qu'au travers des intervalles de plusieurs tubes concentriques, et dont la cheminée était garnie en dessus d'un diaphragme percé de petit trous, ou formé d'une gaze métallique. Ce premier essai ne le satisfaisait point encore, mais il lui laissait entrevoir quelque chose de plus parfait. Il soumit ce pouvoir refroidissant des solides à une multitude d'expériences, pour en saisir le juste degré, et découvrit de nombreuses vérités physiques pleines d'intérêt, entre autres la supériorité de chaleur de la flamme, même sur celle d'un métal chauffé à blanc. C'est ainsi qu'il vit un fd de platine rougir dans un mélange dont la combustion était trop lente pour produire de la flamme, spectacle tout à fait surprenant pour qui n'en a pas l'explication. De toutes ces expériences résulta enfin la démonstration que Ton peut tisser une gaze métallique dont les mailles soient précisément de l'épaisseur convenable pour refroidir Tair enflammé qui la traverserait, au point d'en arrêter la combustion, et qui serait ainsi perméable à Tair et à la lumière, sans l'être

à la flamme; ce qui porta l'invention cherchée au degré de simplicité nécessaire aux hommes pour qui on la destinait, et donna par conséquent la solution complète du problème.

Une seule enveloppe de cette gaze métallique, toutes les fois qu'on l'emploie avec les précautions prescrites, garantit désormais les mineurs du danger terrible qui menaçait leur vie ; l'air susceptible de détoner peut arriver jusqu'à leur lampe sans autre danger que celui de l'éteindre, et même alors, si Ton a suspendu au-dessus de la mèche un fil de platine tourné en spirale, il sera incandescent par la décomposition du gaz détonant, et éclairera encore le mineur tant qu'il restera un peu d'air respirable.

Employé aujourd'hui dans la plupart des mines, porté par M. Davy lui-même dans celles de Hongrie, cet instrument a déjà conservé l'existence d'un grand nombre d'hommes utiles; et ses services auraient été I)liis grands encore sans l'inertie qui l'a empêché de se répandre dans quelques pays, ou la négligence que l'on a mise à observer les règles indiquées par son inventeur. Les hommes, dans le cours ordinaire de la vie, semblent si peu occupés de ce qui peut y mettre un terme, que la moindre gêne présente leur pèse plus que le plus grand danger pour peu qu'il paraisse éloigné.

Il semblait que Ton pût désormais commander à M. Davy une découverte comme à d'autres une fourniture. Le cuivre dont on double les vaisseaux s'oxyde par l'eau de la mer, et dans une marine nombreuse comme

celle de l'Angleterre, son renouvellement occasionne une dépense énorme. L'amirauté lui demanda, en 1 823, un préservatif, et la réponse ne se fit pas attendre ; il lui suffit de rapprocher ses découvertes anciennes pour faire encore celle-ci.

Suivant son usage, il chercha d'abord à se rendre un compte précis du phénomène. Le cuivre plongé dans l'eau de mer donnait une poudre d'un vert bleuâtre, sur laquelle se déposait du carbonate de soude, -preuve évidente que le sel marin avait été décomposé; mais^ d'après sa théorie de l'acide muriatique, cela ne pouvait avoir lieu sans oxygène, et comme aucun hydrogène ne se montrait, ce n'était pas l'eau qui avait fourni cet oxygène, mais l'air atmosphérique qu'elle contient. D'un autre côté, d'après sa théorie de la correspondance des actions chimiques avec l'état électrique des corps, c'était en vertu de son électricité positive relativement aux sels contenus dans l'eau, que le cuivre excitait ce dégagement d'oxygène ; il devait donc suffire, pour arrêter toute l'opération, de rendre la surface du cuivre légèrement négative ; et c'est encore ce que ses expériences sur la pile de Volta lui rendaient facile. Le métal qui, alternant avec le cuivre dans la pile, prendrait le plus fortement l'électricité positive, le fer par exemple, ou mieux encore le zinc, devait produire l'effet désiré. C'est là ce qui eut lieu : un seul grain de zinc, un petit clou de fer, garantit un pied carré de cuivre et davantage ; et des vaisseaux que l'on prépara par sa méthode allèrent en Amérique et en revinrent sans que leur dou-

blage eût éprouvé d'oxydation. Cependant, à l'épreuve, de justes proportions se trouvèrent nécessaires; une trop grande quantité du métal préservateur rendant le cuivre trop négatif, il s'y déposait une couche terreuse qui provoquait des coquillages et des plantes marines à s'y attacher; on assure même que, malgré la justesse de la solution du problème considéré sous le rapport purement chimique, cette circonstance imprévue a été telle (jue l'on s'est cru obligé d'abandonner l'emploi de ce procédé. Peut-être M. Davy eût-il découvert encore le remède de cet inconvénient, si le parti que la jalousie en avait tiré contre lui ne l'eût dégoûté de s'en occuper.

Une cause analogue l'avait arrêté quelques années auparavant dans un travail qui aurait pu procurer de grands trésors à la littérature et à l'histoire.

On sait tout l'intérêt que le prince régent, depuis Georges IV, avait mis au déroulement des manuscrits d'Herculanum, au point d'y entretenir un directeur et plusieurs ouvriers, qui déjà en ont déroulé plus de mille colonnes. Tout faisait espérer que la chimie donnerait des moyens de faciliter ce travail, et M. Davy fut envoyé à cet effet à Naples en 1 81 8. Un examen attentif de ces rouleaux, une appréciation exacte de leurs différents états et des causes qui les y avaient mis, lui firent désespérer de trouver une méthode simple de ramollissement, mais il indiqua plusieurs moyens d'en mieux détacher les parties et de les étendre plus parfaitement qu'on ne le faisait avant lui; aussi les conservateurs

de la collection reçurent-ils ses conseils avec reconnaissance, tant qu'il ne s'agit que de l'opération mécanique ; mais un autre savant anglais, versé dans l'étude des manuscrits, M. Elonsley, ayant cherché à déchiffrer ce qui se déroulait, les sentiments changèrent aussitôt, et l'on suscita aux deux compatriotes tant de difficultés, qu'ils renoncèrent à leur entreprise. Ce voyage procura néanmoins à M. Davy l'occasion de traiter un autre sujet intéressant pour l'histoire des arts, la nature des couleurs dont se servaient les peintres de l'antiquité; quelques écailles de la chaux des murs de Pompéia ou d'Herculanum lui suffirent pour en faire l'analyse. Il prouva qu'elles étaient à peu près aussi nombreuses que les nôtres , et que plusieurs semblent même avoir été mieux préparées, puisqu'elles ont résisté à tant de siècles.

Ce voyage lui fournit encore de nouvelles observations sur les volcans, mais qui se rapportaient toujours à ses idées précédentes. L'excessive incandescence de la lave au moment où elle jaillit-, le bruit qui l'annonce ; l'eau, les sels, les exhalaisons dont est elle accompagnée, tout le confirma dans l'idée qu'il avait eue, dès le temps de ses premières expériences sur les alcalis, que la principale cause de ces étonnants phénomènes est l'action de l'eau de la mer sur les métaux des terres ou des alcalis qu'il suppose exister, non encore oxydés, dans les profondes entrailles de la terre. Cette supposition se rattachait à un grand ensemble de vues sur l'état primitif du globe et sur les divers changements que sa

surface a subis, où il cherchait à Her en un seul système toutes les- observations de ces derniers temps, qui se rapportent à ce sujet, depuis celles d'Herschell sur les nébuleuses jusqu'à celles des naturalistes les plus récents sur la nature et la position relative des couches terrestres, et sur les animaux et les végétaux dont elles contiennent les dépouilles.

Ce n'étaient point des hypothèses indignes du génie qui avait produit tant de découvertes positives , mais enfin ce n'étaient pas non ^lus des vérités du premier ordre, et lui-même ne les plaçait pas au même rang. Il ne les a fait entrer que dans un ouvrage où son imagination s'est portée sur bien d'autres matières, et d'une nature bien plus élevée, ses Consolations en voyage, le dernier écrit qui l'ait occupé, et celui auquel il travaillait pour se distraire dans sa dernière maladie.

Le progrès de l'espèce humaine, le sort qui lui est réservé, celui qui attend chacun de nous, la destination de milliers de globes, dont à peine quelques astronomes aperçoivent une petite partie, y sont le sujet de dialogues où le poëte ne brille pas moins que le philosophe, et où, parmi des fictions variées, une grande force de raisonnement s'applique aux questions les plus sérieuses; on aurait dit qu'une fois sorti de son laboratoire il retrouvait ces douces rêveries, ces pensées sublimes qui avaient enchanté sa jeunesse ; c'était en (juelque sorte l'ouvrage de Platon mourant.

C'est ainsi que, pendant une maladie précédente, il s'était amusé à expliquer, dans une autre suite de dia-

logues (son Salmonia), tout ce que son expérience de pêcheur lui avait appris sur l'histoire naturelle des saumons et des truites; il y a consigné beaucoup d'observations curieuses qui en feront toujours un livre important pour l'ichthyologie.

Cependant, nous devons l'avouer, quelque ingénieux que soient ces écrits, les sciences auront à regretter qu'un génie de cette force ait eu besoin de ces distractions; mais sa santé l'y obligeait ; de bonne heure elle était devenue assez chancelante, et, dans certains moments, l'oubli absolu de toutes ses recherches chimiques pouvait seul donner trêve à ses douleurs.

11 n'avait même pas toujours la faculté de se distraire par des ouvrages d'esprit. La pêche, ou quelque autre occupation aussi insignifiante , remplissait forcément une partie de ses journées; en parcourant si rapidement une immense carrière dans les sciences, il avait aussi accéléré la course de sa vie, et il payait ses triomphes précoces par des infirmités venues avant le temps. Un troisième voyage en Italie, un séjour assez long à Florence et à Rome, n'eurent point, sur son état, l'influence qu'il en attendait.

Déjà fort affaibli, il désira voir son pays natal. Lady Davy et son frère le D*" John Davy, qui était aussi son médecin, lui prodiguèrent pendant la route les soins les plus tendres;. les beaux sites qu'il parcourait semblaient par moment lui rendre quelques souvenirs de sa jeunesse, mais ce n'étaient que les dernières lueurs d'un flambeau qui va s'éteindre. Arrivé à Genève, et sans

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