A HENRI VICAIRE
Voici l'heure incertaine où le soleil décline ; On n'entend d'autre bruit qu'un Angélus lointain. Quelques moutons, tassés au bas de la colline, Broutent paisiblement l'herbe fraîche et le thym.
Sur la hauteur, drapé dans sa cape de laine, Le vieux berger repose à côté de son chien, Et laisse, insoucieux, par les monts et la plaine. Errer ses yeux lassés qui ne regardent rien.
LE BEKGER. 69
Qu'aux flammes de midi tout le pays s'embrase, Que la bise tempête, il ne s'en émeut pas. Comme un moine à jamais cloîtré dans son extase, Il a l'air d'être mort aux choses d"ici-bas.
Pauvre diable, ce n'est qu'une tète un peu folle, Un infirme, à moitié couché dans le tombeau, Mais le soleil au front lui met une auréole, Dans la pourpre des soirs il se taille un manteau.
Pourtant il se fait tard, et le couchant flamboie. Le jour avec la nuit lutte avant d'expirer ; Dans l'éblouissement de ce grand feu de joie, La lune peu à peu commence à se montrer.
Le vieux, lui, sur sa roche est toujours inunobile, Et le bon paysan qui rentre à la maison. Non sans trembler un peu, l'aperçoit qui proiile Sa silhouette d'or sur le rouae horizon.
A FRANÇOIS COPPEE
Noyé, .Noyé est veuu ; No faran la beurdifaille.
[Noël hressan.]
Minuit. — La plaine est gelée.
Carillonneurs, dig, ding, don,
Sonnez le bourdon
A toute volée.
Roi débonnaire et barbu, Monseigneur Noël arrive, Rond comme une grive, Après qu'elle a bu.
11 rit ; — on dirait un cliantrc Qui vient de très bien diner.
Voyez cheminer Son bon petit ventre.
Le lierre autour de son front Se marie aux andouillettes :
Buveurs et fillettes
S'en réjouiront.
Belles, par lui vos corsages Vont refleurir à souhait :
Il a maint jouet
Pour les enfants sages.
Aussi partout que d'entrain Dès qu'on le voit apparaître 1 Chacun se doit d'être Plus ou moins en train.
Du fond de nos deux Bourgognes, Comme on accourt au-devant De cç bon vivant Qui rougit l£s trognes !
Carillon neurs, hardi donc !
Avez- vous peur de l'onglée?
A toute volée Sonnez le bourdon !
JVOEL. 73
La Vierge mignonne endort, en chantant, Son petit. Jésus sur la paille fraîche. Elle resplendit au fond de la crèche, Comme un grand lis d'or au bord d'un étang.
Hélas ! Le pauvret grelotte en ses langes. Il pleure, et le vent qui vient des chemins Glace méchamment ses petites mains.
Faites pour guider la troupe des anges.
Comment l'apaiser? — Le bon saint Joseph D'une voix très douce entonne un cantique ; Et l'âne et le bœuf, sous l'auvent rustique, Marquent la mesure en branlant le chef.
Mais qui vient là-bas ? Quel est ce cortège? Ce sont les bergers avec leurs troupeaux. Ils entrent, vêtus de sayons de peaux, Tout enguirlandés de flocons de neige.
— « Salut, bonne dame, enfant merveilleux! Si nous n'avons pas, comme les rois Mages, De l'or, de l'encens, de belles images. Pour vous réjouir le cœur et les yeux.
« Pauvres chevriers, perdus dans la plaine, S'il nous faut pâlir, hiver comme été.
Regardez du moins notre pauvreté, Ne méprisez pas nos bonnets de laine.
« Nous voilà, petits, tous à vos genoux. Souriez un peu, soyez charitable.
Nous sommes aussi nés dans une établCi Que vos jolis yeux s'arrêtent sur nous ! — »
Et se prosternant devant la madone, Chacun lui présente un peu de pain bis, Des roses, des noix, du lait de brebis, Et c'est de grand cœur que cela se donne.
Aussi gracieux qu'un jour de printemps.
L'enfant a souri, disant : « Je vous aime ; » Joseph et Marie ont souri de même, Et le bœuf et l'âne ont paru contents.
Déjà le boudin rissole.
Entendez-vous, compagnons, Chanter dans la casserole Les petits oignons?
Flanqué d'un pot de moutarde Et d'un cervelas fumant, Le ramequin nous regarde Amoureusement.
Comme il serait lamentable De boire une goutte d'eau, Nous dresserons sur la table Un petit tonneau.
Sans compter qu'à la cuisine, (C'est à se mettre à genoux), Trois canards de belle mine Rôtissent pour nous.
En avant donc la ripaille !
Entonnons tous l'air connu :
« Nous ferons la beurdifaille, Noël est venu. »
Au gai carillon des cloches De la messe de minuit Nos innocentes bamboches Mêleront leur bruit.
Dieu qui vient, par sa naissance, De sauver le genre humain, Souffre aujourd'hui qu'on l'encense, Le verre à la main.
C'est lui qui créa la vigne, La vigne et le vigneron ; De tout biberon insigne Il est le patron.
Aussi, bon chrétien, j'espère.
Si nous venions à pécher.
Qu'il nous gronderait en père, Sans trop se fâcher.
Balthazar, le bon roi mage, Ainsi que nous buvait bien.
11 est mort. C'est grand dommage, Mais on n'y peut rien.
Louons du moins sa mémoire. Portons sa noble santé.
Qu'il ait du meilleur à boire Pour l'éternité !
La messe est dite. Heureux d'avoir si bien chanté, Nos gens au réveillon qu'ils ont bien mérité Marchent d'un pas gaillard et la mine falote. Par les sentiers couverts, en chapelet d'oignons. On les voit cheminer avec leurs lumignons Dont la flamme à travers les peupliers tremblote.
Un bout de causerie abrège le chemin.
Les amoureux ravis se tiennent par la main, Les vieilles sous le bras portent leur chaufferette. Bien qu'il fasse frisquet, tous ont le cœur content. Ils savent qu'à la ferme un bon feu les attend, Et cette nuit-là Jeanne est toute guillerette.
Ce ne sont que Noëls et récits merveilleux, Farces, propos salés, contes facétieux, Qu'à ses petits enfants apprit ma mère l'Oie. Comme on n'a pas chez nous beaucoup de charité, Le prochain, comme on pense, est assez maltraité. Et c'est plus qu'il n'en faut pour se tenir en joie.
Enfin voici le bourg. Sur le petit étang
La lueur des falots danse encore un instant.
Puis tout s'éteint. C'est l'heure où s'éveillent les poules.
« Bonsoir, voisin, — bonsoir, voisine, à vous revoir. »
Les filles jaseront demain près du lavoir,
Les gars boiront chopine autour du jeu de boules.
Au fond du ciel pourtant, comme des fleurs d'azur, Les étoiles gaîment scintillent ; dans l'air pur Monte un chant de triomphe, et la nature entière Que rajeunit déjà le souffle de l'Avent, Pareille au nouveau-né qui sourit en rêvant, S'endort dans un frisson d'amour et de lumière.
A ARMAND SILV/ESTRE
Quand, au cabaret, assis sous la treille. J'ai mon verre plein à côté de moi.
Sans mentir je suis plus heureux qu'un roi ; Si le vin m'endort, l'amour me réveille.
Holà? Jean Lemoine, il sonne midi A mon estomac ; lève-toi^ mon brave.
Vas-t'en voir s'il reste au fond de ta cave De ce rejinglard de l'autre jeudi.
Jean Lemoine est lent comme une écrevisse. Mais, Dieu! que sa fille a bonne façon, Lorsqu'elle vous dit : « Mon gentil garçon. Que faut-il céans pour votre service ? »
Son rire d'enfant, sa douce beauté N'ont pas leurs pareils dans notre commune. Elle efface tout comme un clair de lune Pâlit en regard du soleil d'été.
Sa vertu d'ailleurs n'est pas trop farouche. Un baiser. Dieu sait, est bientôt donné, Et quand le vieux Jean a' le dos tourné, On peut l'embrasser en plein sur la bouche.
Rien ne vaut cela dans tout l'univers.
Oh ! le joli vin qui sent la framboise Et le fin morceau que cette matoise Qui m'a déjà mis la tête à l'envers.
Que faut-il pour être heureux en ce monde? Avoir à sa droite un pot de vin vieux, En poche un écu, du soleil aux yeux, Et sur les genoux sa petite blonde.
A CHARL&S DE POMAIROLS