AUX AMIS
Deux hommes sont en moi qui se livrent bataille. C'est un pauvre amoureux contre un rabelaisien. L'un, confit en douceurs, se pâme où l'autre bâille; L'un fait de petits vers et l'autre fait ripaille. Ce qu'au juste je suis, ma foi, je n'en sais rien.
On gagne appétit même à poursuivre les fées. Tantôt, las, je me couche à côté du chemin. Voici mon Rabelais qui me vient par bouffées. Je ne suis plus dévot qu'aux poulardes truffées. Muse, que me veux-tu ? Bonne vieille, à demain.
Tantôt l'œil qui riait se fait mélancolique. Le petit amoureux, plein de sonnets fleuris. Se glisse tout tremblant, derrière le sceptique, Décroche sa guitare et soupire en musique. C'est crainte de pleurer, bien souvent, que je ris.
Ainsi je sers d'arène à ce couple bizarre. Je vais à moitié triste et joyeux à moitié. Mais qu'au fond des grands bois le poète s'égare, Ou que l'autre, en buvant, allume son cigare. Ce qui ne change pas en moi, c'est l'amitié.
A Tony Kévillon.
Dans l'église de mon village, Sous une dalle est enterré Sire Gaspard de Macéré, Lequel vivait au moyen âge.
Lui qui fut, jeune cavalier.
Un soudard des plus respectables, Qui jurait de par tous les diables Et buvait comme un Cordelier,
Oublieux des pauvres pucelles Qu'il mit à mal au temps jadis, Il attend là le Paradis, Son grand sabre sous les aisselles.
J'ai lu souvent avec gaîté L'épitaphe en lettres gothiques.
Dieu, que de vertus authentiques.
Bonté, vaillance et... chasteté!
Ne pouvant plus mordre à la pomme, Après qu'il eut perdu ses dents, Il fut, dit-on, s'enfermer dans Un couvent de moines, à Rome,
Où des gaîtés de son bon temps II tit austère pénitence, Et vécut dans la continence, Dès qu'il eut passé soixante ans.
C'est pourquoi tout le voisinage L'honore comme un bienheureux.
Au mois de mai les amoureux Vont le voir en pèlerinage:
Et pas un saint dans le canton N'a le cœur plus faible. Est-ce un crime? Pas un n'est plus haut dans l'estime De Lisette et de Jeanneton.
La rose à peine se hasarde
A fleurir au petit jardin,
Le printemps aidant, que soudain,
Tout bouillant d'une ardeur gaillarde.
Chaque galant vient éveiller Sa belle, et dit : « Ohé ! petite, Il faut aller rendre visite A l'église, au bon chevalier.
Sors du bahut tes coiffes blanches, Mets ton cotillon des grands jours, Vois, j'ai ma veste de velours Et mes culottes des dimanches. »
Au matin, par les bois fleuris.
C'est ainsi que la bande folle Court, s'éparpille, dégringole Comme une troupe de cabris.
Les filles aux gars sur la route Font les cornes... et cœtera.
« Bon, riez bien, tout se paiera, « Dit un merle qui les écoute.
Et voici qu'au dernier tournant Se dresse la petite église Où, guéri de sa paillardise.
Sire Gaspard dort maintenant.
On arrive. Avec assurance Chaque fille passe à son rang, Et tout d'abord fait, en entrant.
Sa plus gentille révérence.
Puis les garçons vont se placer Devant le bonhomme de pierre. On dépêche un bout de prière, Et vite on sort pour s'embrasser.
Les baisers pleuvent à la ronde.
« Lise, en veux-tu ? Voilà pour toi ; Qui n'en veut pas dira pourquoi. »
Le soleil luit pour tout le monde.
Et que sert de s'effaroucher, Puisqu'il faut y passer, les belles ?
Tout s'émeut, jusqu'aux hirondelles Qui tournent autour du clocher.
Pour le défunt qui n'y voit goutte, Il n'est pas si mort qu'il paraît.
Il a surpris plus d'un secret.
Sachez-le bien, sans qu'on s'en doute.
Qu'un couple amoureux et hardi S'enfonce au bois, sans en rien dire, Dans sa barbe il a l'air de rire, Il se sent tout ragaillardi.
En lui tout à coup le vieil homme Ressuscite avec ses vingt ans.
II ne se souvient plus du temps Qu'il chantait les vêpres, à Rome,
Mais du guet tant de fois rossé.
Du petit pied d'Eléonore...
Ainsi vous l'égayez encore, Joyeusetés du temps passé !