LE PAYS NATAL
A Georges Lafentstrt.
Quel pigeon n'est parfois las de son pigeonnier!
J'ai souvent envié, moi, pauvre casanier,
Qui n'ai vu que les toits de ma sous-préfecture,
Tous ces admirateurs de la grande nature,
Marchands de calicot, gens de lettres, boursiers,
Que Juillet éparpille au travers des glaciers
Et ceux-là qui s'en vont au soleil d'Italie
Réchauffer tristement quelqu'antique folie,
Ces Anglais dégoûtés de vivre, ces blasés
Qui toisent Raphaël sans en être écrasés
Et traitent Michel-Ange en vieille connaissance.
O chefs-d'œuvre des arts, fleurs de la Renaissance, Qui peut vous contempler sans fléchir les genoux?
Mais quand le soleil donne, on est si bien chez nous! C'est au chant des oiseaux que le matin m'éveille. Et chaque jour s'achève à l'ombre de la treille. Il y vient, grâce à Dieu, plus d'un bon compagnon
LE PAYS NATAL iSg
Dont la dive bouteille est le péché mignon,
Et le chagrin s'envole en nous entendant rire.
Mais ce n'est rien encore ; il me faudrait décrire
La petite Rosette avec son air futé
Qui rit de si bon cœur et fait si bien le thé.
Quand elle me regarde, en sa fraîche toilette,
Grand Dieu qu'elle a bon air, ma gentille poulette !
J'en perds — pour un instant — le boire et le manger.
Eh! vraiment, pauvre ami, faut-il tant voyager?
Sous un auvent de paille une chèvre à l'attache,
Une ravine ombreuse où le soleil fait tache,
Autour d'une fontaine un ruban de cresson,
Moins encore, il suffit. La divine chanson.
Nous l'entendrons toujours quand nous voudrons l'entendre,
Et la Bresse a pour nous je ne sais quoi de tendre
Et d'intime, qu'ailleurs on ne saurait trouver.
Allons, c'est dit. Bressan; j'ai fini de rêver.
Sous mes rosiers fleuris, à côté de ma blonde.
Je finirai mes jours sans avoir vu le monde,
Heureux qu'un petit bois verdisse à l'horizon
Ou qu'une vigne grimpe autour de ma maison !