TROIS JEUNES FILLES
Mystérieux comme la nuit Dans sa robe de velours sombre, Ses yeux semblent à travers l'ombre Un feu qui luit.
Flamme légère, ô pure flamme, Brûle ce cœur sans l'embraser!
Elle mettrait dans un baiser Toute son âme.
A Jean et Emmanuel Benner,
J'en veux chanter encore une, Une fleur du bois joli.
Cette fois, c'est une brune Au corsage bien rempli,
Mignonnette et rondelette, Un peu coquette, parbleu!
Bonne d'ailleurs et simplette Comme une bête à bon Dieu.
A deux pas de Cormoranche, On peut voir, en bien cherchant.
Le soir, une ferme blanche S'illuminer au couchant.
C'est là, dans les hautes herbes, Entre l'orge et le froment, Qu'au temps des moissons superbes.
Naquit la belle ; — et vraiment,
De la Saône paresseuse A la Veyle au bord fleuri, Jamais plus délicieuse Fille des champs n'a souri.
Ses grands yeux disent : « Je n'ose, Hélas ! et je ne sais rien. »
Mais tout bas sa bouche rose Murmure : « Je voudrais bien. »
Surtout, la joyeuse fille, Qu'il fait bon la regarder, Aux vogues, quand un quadrille Se prépare à gambader!
Tout le monde, hommes et femmes, Est en place ! — « Une, deux, trois... Garçons, balancez vos dames ! »
Commande une grosse voix.
Et là-dessus, tous ensemble De gigoter de leur mieux; Sous les sabots le sol tremble, La joie emplit tous les yeux.
Mais plus longtemps que personne, Madeleine, c'est son nom, Madeleine, la friponne, Tourne sur son pied mignon.
Troussant sa jupe de soie D'où sort un bout de mollet, Elle va, vient, fuit, tournoie Comme un petit feu follet,
Puis galope à perdre haleine.
Inventant de nouveaux pas, Si bien que l'orchestre a peine A la suivre en ses ébats.
Quelle allure cavalière.
Quel petit air dégourdi !
On croit voir, dans la lumière, Danser l'heure de midi.
Aussi plus d'un, bouche ouverte, A la guigner reste droit ; Pour l'admirer on déserte Tous les bouchons de l'endroit.
Jusqu'aux vieux, branlant la tête,
Qui disent en souriant
De se voir à telle fête:
« Tudieu ! le morceau friand ! »
Et, pour entrer dans la danse, Rappelant leurs dix-huit ans, Frappent des pieds en cadence.
En souvenir du bon temps.
Doux Jésus, comme tout passe!
De tant de gentils minois Qui charmèrent de leur grâce Les dimanches d'autrefois,
De tant d'aimables commères Dont les rustiques appas Mirent en branle, naguères, Le cœur de nos grands-papas.
Que reste-t-il ? Pas grand'chose.
Une bonne vieille ou deux.
Le vent effeuille la rose Et souffle sur les grands yeux.
Adieu, blondes et brunettes.
Troupe folle, essaim charmant; Voici le temps des lunettes.
Des béquilles mêmement!
Bah ! que sert de crier gare ?
Aujourd'hui, comme autrefois.
Le merle blanc, l'oiseau rare, Sifïle, en avril, dans nos bois;
Bienheureux, aux violettes, Qui saura l'y dénicher. Hardi, garçons et fillettes.
Il n'est que de bien chercher.
Avant que nos paysannes Ne cessent de nous charmer, Et que les roses bressanes Ne se lassent d'embaumer.
Nos petits bœufs dans la plaine Ouvriront plus d'un sillon.
Il poussera plus d'un chêne Dans la forêt de Seillon ;
Et, sous la verte tonnelle, Plus d'un gars de belle humeur A la santé de sa belle S'enivrera de tout cœur.
Voilà pourquoi Madeleine Rit et passe son chemin.
Sans jamais se mettre en peine, En peine du lendemain.
Toute jeunette et fleurie.
Qu'elle chante encor longtemps.
Un brin de coquetterie Convient à ses dix-huit ans ;
Et, puisque l'amour s'envole, Ceux-là sont fort avisés Qui voient sur sa bouche folle Tout un nid de francs baisers.