H AU SERMON
Fraîche comme une rose au bord d'une fontaine, La petite Claudine est gentille à croquer. Qui sait? Penserait-elle à la vogue prochaine Où de hardis meygnia la viendront reluquer?
Quant au fermier Benoît, à l'ombre il se retire. Assurément, dit-il, notre abbé parle bien, Mais, tout en écoutant, il se prend à relire L'évangile du jour dans son paroissien.
Cœurs simples et naïfs, bons cœurs, vos patenôtres Sur la route du ciel boitent parfois un peu. Qu'importe ? On les entend, et mieux que beaucoup d'autres, Elles sauront trouver la maison du bon Dieu.
A Joseph Levrat.
Deux vieux lurons, Claude et Jean-Pierre, Se sont levés de grand matin.
L'auberge du père Martin Ouvrait sa porte hospitalière.
— «Entrons, fait l'un.» — En même temps L'autre dit: « La vendange est bonne.
Peut-être qu'au fond d'une tonne Nous retrouverons nos vingt ans. »
Et, dodelinant de la tête, De concert ils passent le seuil.
Propre, coquet, riant à l'œil, Le petit bouchon est en fête.
Toute chose y brille à son rang.
Tout y reluit comme une glace.
Nos deux compères prennent place Sous le portrait du Juif-Errant.
« Fameux vin, Martin, que le vôtre.
Ce n'est que jeunesse et gaîté.
Si le pape en avait tâté, Il n'en voudrait plus boire d'autre!»
Voilà soudain le couvert mis.
On n'attend plus que la promise ; L'hôtelier, en bras de chemise, Vient trinquer avec les amis.
D'abord ils causent de la terre.
Comme il sied aux gens de travail, De la charrue et du bétail, Du blé noir qui ne pousse guère ;
Puis du passé, de la Lisa, Une fille des bords de Saône, Jadis plaisante en diable et jaune Comme une fleur de chou-colza.
Du temps qu'on était forts, ingambes Et qu'on n'avait pas froid aux yeux, Des vogues dont parlent les vieux.
Où l'on jouait si bien des jambes.
Ah! depuis bien des ménétris Ont fait danser garçons et filles, Mais ce sont des airs de quadrilles Qu'ils nous apportent de Paris.
« Qu'ont-ils fait de notre bourrée, Dit Claude avec sa grosse voix.
Sous les coutumes d'autrefois La vieille Bresse est enterrée. »
Et doucement, sans se presser, D'un ton de savant il explique Comment, grâce à la République, Les porcs refusent d'engraisser.
Ah! petit vin d'humeur gaillarde Oui sens la fraise et le muscat.
Tu nous fais comme un avocat Bavarder, si l'on n'y prend garde.
Mais tandis qu'ils jasent ainsi, Devisant du pour et du contre, Derrière un nuage se montre Le soleil, un gaillard aussi.
La bonne mine réjouie !
Comme un buveur après dîner On voit au loin s'enluminer Sa large face épanouie.
Il approche, enfile d'un trait Le hameau qui déjà s'éveille, Et le voilà qui tend l'oreille, Comme pour surprendre un secret.
Puis tout à coup, paf! Il éclate Et, réjoui de leurs façons.
Sur le nez de nos bons garçons Met un doigt de plus d'écarlate!
iMA MUSE
A Francisque Allombert.
Ma Muse a le pied mignon, Fine taille, la peau brune, Et porte, comme pas une, L'épingle d'or au chignon.
Foin du pauvre compagnon.
Qui seulet, rime à la lune, Chacun avec sa chacune, C'est un refrain Bourguignon.
Elle aime la folle fille,
Tout ce qui rit, chante ou brille,
Le grand air, la liberté.
Il lui faut de la musique.
Des fleurs, un brin de gaîté.
Et vive la République!
A Jules Breton.
Do, do, l'enfant do, dans tes pauvres langes. Faits d'un vieux jupon de ta grand'maman, Dors, bon gros moutard qui n'as rien des anges. Dors jusqu'à demain, dors, petit Bressan.
Assis sur le cul, Labri te regarde.
Le chat fait ronron près de ton berceau, Et, pendue au mur, la Vierge te garde Côte à côte avec Kléber et Marceau.
Ton sommeil est calme à nous faire envie, Dors sans remuer, do, do, l'enfant do.
Tune connais rien encor de la vie; On t'a fait là, môme, un triste cadeau.
N'importe. Un beau rire élargit ta face, Et tu m'as tout l'air d'un gars bien planté. C'est plaisir de voir ta brune tignasse, Plaisir d'admirer ta forte santé.
Dors tranquillement, dors, petit Jean-Claude, L'heure de peiner s'éveille au lointain. Quand tu porteras comme nous la blaude, On t'éveillera de meilleur matin.
Dors, tu seras gueux, gueux jusqu'à la tombe. Qu'on soit parpaillot, juif ou bon chrétien. Comme grêle aux champs, la misère tombe Sur les pauvres gens qui n'y peuvent rien.
Cette hôtesse-là vient sans qu'on l'invite, Et vide la grange épi par épi.
A ce jeu, garçon, tu perdras bien vite Tes fraîches couleurs de pomme d'api.
Que vas-tu manger ? Cette nuit l'orage Sur la terre humide a couché ton blé.
Où mener tes bœufs? Plus de pâturage.
Quel vin boiras-tu? La vigne a gelé.
Et l'âge est sur nous avant qu'on y pense. Un beau jour la mort entre dans tes draps. On prétend qu'au ciel est ta récompense: Dors, en attendant, tant que tu pourras.
Après tout, la tâche est-elle si dure? L'hiver on grelotte, on grille l'été; Mais le soleil rit après la froidure.
Paysan, la vie a son bon côté.
Personne, du moins, n'a fait la grimace Quand tu vins au monde, être faible et nu ; On te garde au feu la meilleure place. Chacun dit: Gamin, sois le bienvenu.
Tandis qu'à la porte on est en causette. Le bon vieux grand-père arrive, guettant Sur ta bouche en fleur un bout de risette, Et cela suffit pour qu'il soit content.
« C'est tout mon portrait, quand j'avais son âge, Dit-il; à vingt ans comme il sera fort! Qu'il ait comme moi bon cœur, bon courage. » Et tout en parlant voilà qu'il s'endort!^
Do, do, l'enfant do, dans tes pauvres langes, Faits d'un vieux jupon de ta grand'maman, Dors, bon gros moutard qui n'as rien des anges. Dors jusqu'à demain, dors, petit Bressan.