PAR
E.-L. BOUVIER
Émile Blanchard naquit à Paris, le 7 mai 1819, au n° 10 de la rue du Dragon. Parisien de naissance, il fut aussi Parisien d’habitudes, et, à part quelques voyages, passa son existence tout entière dans la capitale.
Les qualités de ses parents ne furent pas sans influence sur sa carrière scientifique. Son père^ Emile-Théophile Blanchard avait été médecin militaire et savait se montrer homme de goût; sans viser au rang d’artiste, il avait pour la peinture un penchant inné et s’essayait surtout dans les tableaux d’histoire naturelle.
Une de ses œuvres a été léguée par Emile Blanchard au Muséum : elle représente un amas de fleurs qui sont toutes parfaitement rendues, mais d’une tonalité un peu terne et sans relief suffisant. On est en droit de penser que le fils puisa auprès
du père le sentiment des choses de la nature et de leur belle représentation; Emile Blanchard, en effet, a été un artiste du pinceau et de la plume ; certaines de ses planches sont d’un fini presque irréprochable et les dessins d’insectes qu’il a laissés ne le cèdent en rien aux plus beaux de notre époque.
Si la culture artistique du jeune Blanchard fut soignée, on n’en saurait dire autant de son instruction proprement dite. Ses parents étaient peu fortunés et ne lui firent donner qu’une modeste instruction primaire. Ç’aurait été, pour tout autre, un obstacle sérieux à des visées plus hautes, mais notre héros était d’humeur vaillante et d’esprit fortement trempé ; ce qu’il n’avait pas reçu dans le jeune âge, il se fit un devoir et un jeu de l’acquérir plus tard. Sa jeunesse, en effet, fut employée presque tout entière à un travail assidu, grâce auquel les lacunes de l’éducation première ne laissèrent pas de traces. Blanchard se mit d’abord à cultiver le latin, puis aborda vaillamment l’étude des langues vivantes et, à une époque où les connaissances de cette nature étaient peu communes, finit par acquérir une parfaite intelligence des principaux idiomes européens. Il était particulièrement
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fier cle cette facilité que beaucoup lui enviaient, et je l’ai entendu, à plusieurs reprises, donner des preuves de ses talents de polyglotte. En fait, il sut en tirer un merveilleux parti pour ses études, et la vaste érudition que chacun lui connaissait n’avait pas d’autres sources.
A quatorze ans, au sortir de l’école, il entra comme travailleur au Muséum d’histoire naturelle. Il avait le goût inné des études zoologiques et émerveilla Audouin, puis Milne-Edwards, qui guidèrent ses premiers pas. En 1838, il devint préparateur et, en 1841, aide-naturaliste au laboratoire d’entomologie.
Ses premiers travaux datent de 1836, et jusqu’en 1844, ont trait presque tous à l’entomologie descriptive ou aux métamorphoses des Insectes. A partir de cette dernière date, ils prennent une direction différente et un caractère plus général, grâce au voyage en Sicile où il fut le compagnon de Milne-Edwards et de Quatrefages. Comme à Cuvier et à tant d’autres qu’il avait choisis pour émules, la mer lui ouvrit des horizons nouveaux, si bien qu’aux travaux sur les Insectes succédèrent des recherches, nombreuses et très poussées, sur l’organisation des Vers. Blanchard a singulièrement élargi le champ de nos connaissances sur beaucoup deVers libres, entre autres les Nématodes et les Siponculides, mais il a été surtout l’historiographe des Vers parasites et, dans cette voie on peut, ajuste titre, le considérer comme un précurseur. C’est à lui qu’on doit les premières connaissances précises sur l’appareil excréteur ou aquifère des Vers parenchymateux, Cestodes, Trématodes et Planaires, sur leur système nerveux et sur leurs affinités zoologiques. Il a mis en évidence, mieux que personne, les relations étroites qui existent entre les Trématodes et les Turbellariés, il a tiré un savant parti de son étude sur les Malacobdelles et, dans le groupe des Vers ronds, étroitement rapproché les Acanthocéphales des Nématodes. Ses recherches sur les Linguatules témoignent également de la sagacité de son esprit : Blanchard ne fut pas trompé par l’apparence de ces animaux ; comme Van Beneden, il les rapprocha d’abord des Crustacés, puis, poussant plus loin ses travaux, finit par en faire un groupe spécial dans l’embranchement des Arthropodes. Je ne crois pas que, depuis lors, on ait essayé de rendre aux Linguatules la place qu’elles occupaient jadis dans le groupe des Vers. Entre temps, il s’occupait des caractères biologiques des helminthes, suivait l’expulsion des œufs dans la Douve du foie et, avant toute observation directe, concluait aux migrations de ces Vers parasites. Ces études furent poursuivies pendant plus de cinq années et valurent à leur auteur le prix Montyon que lui décerna l’Académie des sciences, en 1853.
C’est également à cette époque qu’il faut rapporter les principaux travaux de Blanchard sur les Mollusques. Pendant que Milne-Edwards, à la suite du voyage en Sicile, publiait d’admirables recherches sur la circulation de ces animaux, Emile Blanchard s’attachait à faire connaître leur svstème nerveux et consacrait à
ce sujet plusieurs importants mémoires. Il est à regretter que l’habile naturaliste ait limité ses efforts aux deux groupes extrêmes de l’embranchement, les Acéphales et les Nudibranches, êtres disparates entre lesquels il ne pouvait établir aucune relation sérieuse; mais il faut: lui savoir gré d’avoir poussé fort loin l’anatomie des
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formes qu’il a étudiées et, de la sorte, fourni une base de recherches très sûre aux savants qui sont venus dans la suite. Je signalerai, comme particulièrement bons, les mémoires qu’il a consacrés au système nerveux des Lamellibranches.
Des Mollusques, Blanchard revint aux Articulés, et, se laissant entraîner par ses goûts d'anatomiste, se mit au travail pour faire connaître leur organisation. Comme je l’ai dit ailleurs, ses mémoires anatomiques sur Jes Arachnides comptent parmi les meilleurs qu’on ait publiés sur ce sujet et sont, presque totalement, demeurés classiques. On n’estime pas moins la série de travaux qu’il a consacrés à la disposition du système nerveux chez les Coléoptères ; l’auteur est allé au fond du sujet, il en a saisi les traits généraux et n’a guère laissé que dés glanures à ses successeurs.
Il fut moins heureux dans ses recherches sur la circulation des Insectes et, pendant près de quarante ans, sou tint une théorie qui lui suscita de nombreux adeptes et de non moins nombreux contradicteurs. Frappé, comme tant d’autres, du faible développement des organes circulatoires chez les Insectes, il ne put se faire à cette idée que cette réduction était la conséquence du développement des organes respiratoires, et crut avoir trouvé le nœud de la question en décrivant une circulation spéciale qui se ferait entre les fils spiraux des trachées. Blanchard multiplia les observations et les expériences pour convaincre ses contradicteurs, et l’idée qu’il soutenait parut d’abord si rationnelle, qu’il la fit accepter quelque temps dans la science. Les opinions les plus justes ne sont pas toujours celles qui attirent le plus de célébrité à leur auteur; notre savant, à son profit, put en faire l’expérience. 11 avait soulevé de vives discussions, poussé aux recherches précises tAl, parla meme, grandi encore sa réputation. Au surplus, son erreur était celle d’un homme de bonne foi, et, bien qu’il soit resté en dehors du vrai, on doit lui reconnaître le mérite d’avoir hâté la solution d’un problème qui, sans une obstination méritoire, serait peut-être encore en suspens.
Bien qu’il fût aide-naturaliste au laboratoire d’entomologie, Émile Blanchard, comme on vient de le voir, ne se localisait pas dans l’étude des animaux articulés. Cette sorte d’emprisonnement répugnait à sa nature, et si le Muséum a eu quelque raison d’y trouvera redire, la science peut s’en féliciter, car elle doit à ces velléités encyclopédiques des mémoires nombreux et importants ; je signalerai surtout ceux qu’il consacra, vers 1860, à l’ostéologie des Oiseaux et qui ont servi de prélude aux classiques travaux d’Alphonse Milne-Edwards sur les ossements des Oiseaux fossiles. Émile Blanchard a aussi effectué des recherches sur le cœur des Vertébrés et sur le système tégumentaire des Reptiles.
Etant données les tendances encyclopédiques de l’ardent naturaliste, on ne s’étonnera pas qu’il ait voulu tenter une œuvre de large envergure, embrasser 1 histoire de tous les animaux et élever de toutes pièces un monument à la gloire de la zoologie. Dès 1850, Émile Blanchard avait conçu l’idée de Y Organisation du règne animal et, de suite, s’était mis au travail pour la réaliser. Le point de départ de cette publication, a-t-il dit lui-même, « est l’observation comparative de l’organisation entière de chacune des grandes familles naturelles du règne animal,
E.-L. BOUVIER
et la considération des modifications que subissent les organes chez les divers représentants du groupe zoologique, qui se rattachent au type principal »; d’ailleurs, l’auteur se proposait « de considérer les animaux au triple point de vue zoologique, anatomique et physiologique ». Comme on voit, le plan était vaste, trop vaste môme, car il dépassait les forces d’un homme; d’autant qu’Emile Blanchard, avec son tempérament lier, semblait vouloir le réaliser à lui seul, sans secours ni emprunt. Les trente-deux livraisons de cet ouvrage qui ont paru sont, en effet, des monographies anatomiques absolument personnelles, fortétendues et très soignées ; elles ont demandé plus de dix ans à leur auteur et ne renferment, après tout, que des fragments épars, séparés par de vastes solutions de continuité. La tâche était trop lourde; si elle dépassait les forces physiques et intellectuelles du vaillant naturaliste qui l’avait entreprise, elle allait également bien au delà de ses ressources,
surtout luxueuse et riche comme il l’avait comprise. Pourtant Emile Blanchard ne se laissa pas abattre ; pour se procurer les fonds nécessaires, il multiplia les articles dans les revues, publia des livres élémentaires, et usa largement des relations scientifiques et mondaines qu’il avait acquises. Ces dernières lui fournirent d’importantes souscriptions qui furent bien vite englouties dans le gouffre de l’ouvrage ; peu à peu les livraisons devinrent plus rares et le travail ébauché resta en suspens. Ce fut un gros crève-cœur pour Emile Blanchard; fervent adepte de Cuvier, il avait voulu démesurément étendre l’œuvre du maître, et il se voyait obligé d’abandonner l’édifice avant d’avoir pu en achever les fondements.
Les zoologistes ne sauraient blâmer Emile Blanchard d’avoir eu des visées si hautes, car ils doivent à cette belle ambition quelques-uns des travaux les plus connus de l’auteur, ceux, notamment, qui ont trait à l’étude des Arachnides. Pour les Scorpions, l’auteur réalisa presque exactement les diverses parties de son programme : il étudia complètement l’organisation, jusqu’alors peu connue, de ces intéressants Articulés, tenta leur étude zoologique et entreprit sur leur physiologie une série d’expériences fort ingénieuses. Il se rendit compte du fonctionnement de leur estomac, du mécanisme de leur circulation, de l’action de leurs centres nerveux et du rôle que joue leur foie comme organe d’élimination. Blanchard tenait particulièrement à ces dernières expériences, et à la lin de son professorat, je l’ai entendu plusieurs fois y revenir dans ses cours.
Vers le milieu du siècle, et bien qu’il fût alors simple aide-naturaliste, Blanchard passait pour un des maîtres de l’anatomie en Europe, et les élèves se pressaient dans son laboratoire. De tous côtés lui arrivaient les honneurs : avant 1860, il était déjà membre correspondant de l’Académie des sciences de Philadelphie, de l’Académie de Lisbonne, de la Société des naturalistes de Moscou, de la Société entomologique de Stettin, de la Société des naturalistes de Hall et de nombreuses autres associations scientifiques françaises et étrangères. En 1859, il était chargé de conférences de zoologie à l’École normale comme suppléant de Valenciennes ; en 1860, il recevait la croix de la Légion
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d’honneur. « Je m’empresse de vous adresser mes félicitations, lui écrivait alors Geoffroy Saint-Hilaire ; elles sont aussi sincères que cordiales, car il s’agit bien ici d’une justice rendue à des travaux que l’Europe savante place très haut. »
En 1861, Blanchard entrait à l’Académie des sciences et, l’année suivante, remplaçait Milne-Edwards dans la chaire d’entomologie du Muséum. Depuis, il se plaisait à répéter aux auditeurs de ses cours, qu’un des plus grands bonheurs de sa vie avait été son élection à l’Institut, et qu’il estimait fort d’avoir été accueilli dans la savante assemblée alors qu’il était aide-naturaliste au Muséum.
Cette élection marque l’apogée de la carrière d’Emile Blanchard, aussi bien au point de vue des travaux scientifiques qu’au point de vue du bonheur intime. Pendant les vingt années qui suivirent, il publia encore de nombreux travaux, et recueillit de précieuses marques d’estime. Mais en 1875, quand il reçut la rosette de la Légion d’honneur, sa vue commençait à décliner, et ce n’est pas sans un amer pressentiment qu’il jouit de cette distinction, à laquelle, pourtant, il tenait beaucoup. Il dut se confiner de plus en plus dans le cabinet, abandonner les travaux de laboratoire et se consacrer à des articles de revue qu’il publiait dans le Journal des Savants ou dans la Revue des Deux Mondes. 11 était très flatté d’écrire dans ce dernier journal, et il racontait volontiers l’accueil qu’il y reçut à l’époque de ses premiers articles. Quelle distance séparait alors l’académicien du jeune travailleur sorti de l’école primaire ! Émile Blanchard était devenu un lettré, il avait de belles relations mondaines, et on se le disputait comme un causeur des plus intéressants. Il eut assez de talent littéraire pour faire admettre partout des ouvrages de pure érudition scientifique, entre autres son volume sur les Métamorphoses des Insectes et son Histoire naturelle des Poissons, ouvrages que l’on se plaît encore à lire et qui tiendront longtemps une place honorable dans les bibliothèques.
Je terminerai là cette courte esquisse biographique. La cécité complète, et l'iso-
lement qui en est la suite, ont douloureusement attristé les dernières années d’Emile Blanchard ; à son cours, il ne voyait plus ses auditeurs; à l’Académie, où on devait le conduire, il ne faisait que deviner ses confrères ; la nuit, de plus en plus épaisse, se faisait autour de lui. Pourtant, il conserva presque jusqu’à la fin ce talent de causeur qui lui valut tant de succès, et quand cette faculté s’affaiblit, ses amis et ses intimes présagèrent une fin prochaine.
11 mourut le 11 février 1900, dans sa quatre-vingt-unième année, six ans après l’époque où il avait pris sa retraite de professeur. Avec lui disparaît du Muséum le dernier adepte de l’école cuviérienne, et l’un des savants qui ont dépensé le plus d’efforts pour la faire vivre et briller. Actuellement, les zoologistes travaillent suivant d’autres méthodes, mais les faits ont une valeur qui leur est propre, et ceux qu’a mis en évidence Émile Blanchard sont d’une telle importance qu’ils serviront longtemps encore aux futurs progrès de la zoologie.
Nomveli.es Archives du Muséum, 4e série. — II.