I.ES ORIGESTES DE I.A PROHIBITION DE L'iNCESTE
Pour bien comprendre une pratique ou une institution, une règle juridique ou morale, il est nécessaire de remonter aussi près que possible de ses origines premières ; car il y a, entre ce qu'elle est actuellement et ce qu'elle a été, une étroite solidarité. Sans doute, comme elle s'est transformée chemin faisant, les causes dont elle dépendait dans le principe ont elles-mêmes varié; mais ces transformations, à leur tour, dépendent de ce qu'était le point de départ. Il en est des phénomènes sociaux comme des phénomènes organiques ; si le sens dans lequel ils doivent se développer
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n'est pas fatalement prédéterminé par les propriétés qui les caractérisent à leur naissance, celles-ci ne laissent pas d'avoir une influence profonde sur toute la suite de leur développement .
C'est cette méthode que nous allons appliquer au problème qui fait l'objet de cette étude. La question de savoir pourquoi la plupart des sociétés ont prohibé l'inceste, et l'ont même classé parmi les plus immorales de toutes les pratiques, a été souvent agitée, sans que jamais aucune solution ait paru s'imposer. I,a raison de cet insuccès est peut-être dans la manière dont la recherche a été conduite. Gn est parti de ce principe que cette prohibition devait tenir tout entière à quelque état, actuellement observable, de la nature humaine ou de la société. C'est donc parmi les circonstances présentes de la vie, soit individuelle, soit sociale, qu'on est allé chercher la cause déterminante de cette réprobation. Or, à la question ainsi posée, on ne pouvait guère donner de réponse satisfaisante; car les croyances et les habitudes qui semblent le plus propres à expliquer et à justifier notre horreur de l'inceste, ne s'expliquent ni ne se justifient elles-mêmes, parce que les causes dont elles dépendent et les besoins auxquels elles répondent sont dans le passé. Au lieu donc de procéder ainsi, nous allons nous transporter d'emblée aux origines mêmes de cetteévolution, jusqu'à la forme la plus primitive que la répression de l'inceste ait présentée dans l'histoire. C'est la loi d'exogamie. Quand nous l'aurons décrite et que nous en aurons rendu compte, nous serons mieux en état de comprendre nos idées et nos sentiments actuels.
Ainsi, d'une part, pour que les relations sexuelles aient pu s'opposer aussi radicalement aux relations de parenté, il a fallu qu'elles fussent préalablement rejetées hors de cette atmosphère morale où vit la famille; de l'autre, il n'y avait rien en elles qui rendît nécessaire cette séparation. Il semble même que la ligne de la moindre résistance était dirigée dans un tout autre sens. Il faut donc bien que cette dissociation leur ait été imposée par une force extérieure et particulièrement puissante. Autrement dit, l'incompatibilité morale au nom de laquelle nous prohibons actuellement l'inceste est elle-même une conséquence de cette prohibition, qui par conséquent doit avoir existé d'abord pour
une tout autre cause. Cette cause, c'est l'ensemble de croyances et de rites d'où l'exogamie est résultée.
î)n effet, une fois que les préjugés relatifs au sang eurent amené les hommes à s'interdire toute union entre parents, le sentiment sexuel fut bien obligé de chercher en dehors du cercle familial un milieu où il pût se satisfaire; et c'est ce qui le fit se différencier très tôt des sentiments de parenté. Deux sphères différentes furent dès lors ouvertes à l'activité et à la sensibilité humaine. L'une, le clan, c'est-à-dire la famille, était et resta le foyer de la nioralité; l'autre, lui étant extérieure, ne prit de caractère moral qu'accessoirement, dans la mesure où elle affectait les intérêts domestiques. Le clan, c'était le centre de la vie religieuse, et toutes les relations du clan avaient quelque chose de religieux; par cela seul que les rapports des sexes durent se contracter au dehors, ils se trouvèrent en dehors du domaine religieux, et furent classés parmi les choses profanes. Par suite, toute l'activité passionnelle, qui ne pouvait se développer d'un côté à cause de la sévère discipline qui y régnait, se porta de l'autre et s'y donna libre carrière. Car l'individu
V^e se soumet à la contrainte collective que quand c'est nécessaire; dès que ses appétits naturels trouvent devant eux une pente qu'ils peuvent suivre librement, ils s'y précipitent. Ainsi, grâce à l'exogamie, la sensualité, c'est-à-dire l'ensemble des instincts et des désirs individuels qui se rapportent aux relations des sexes, fut affranchie du joug de la famille qui l'eût contenue et plus ou moins étouffée, et elle se constitua à part. Mais, par cela même, elle se trouva en opposition avec la moralité familiale. Avec le temps, elle s'enrichit d'idées et de sentiments nouveaux; elle se compliqua et se spiritualisa. Tout ce qui, dans l'ordre intellectuel ou dans l'ordre émotif, est naturellement impatient de tout frein et de toute règle, tout ce qui a besoin de liberté vint se greffer sur cette base première; c'est ainsi que les idées relatives à la vie sexuelle se sont étroitement liées au développement de l'art, de la poésie, à tout ce qui est rêves et aspirations vagues de l'esprit et du cœur, à toutes les manifestations individuelles ou collectives où l'imagination entre pour la plus large part. C'est pour cette même raison que la femme a été si souvent considérée comme le centre de la vie esthétique. Mais ces additions et ces transformations sont des phénomènes