‹ Émile (volume 2)Chapitre 11 sur 240 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

fance,el c'csl le iiôlre qu'il faudrait plaindre. Nos plus grands maux nous viennent de nous.

En naissant , un enfant crie ; sa prenoicre enfance se passe à pleurer. Tantôt on l'agile, on le flatte pour l'apaiser; tantôt on le menace , on le bat pour le faire taire. Ou nous faisons ce qu'il lui plait , ou nous en exigeons ce qu'il nous plaît ; ou nous nous soumettons à ses fantaisies, ou nous le soumettons aux nôtres : point (le milieu, il faut qu'il donne des ordres ou qu'il en reçoive. Ainsi ses premières idées sont celles d'empire et de servitude. Avant de savoir parler il commande ; avant de pouvoir agir il obéit ; et quelquefois on le châtie avant qu'il puisse connaître ses fautes , ou plutôt en commettre. C'est ainsi qu'on verse de bonne heure dans son jeune cœur les passions qu'on impute ensuite à la nature, et qu'après avoir pris peine à le rendre méchant , on se plaint de le trouver tel.

Un enfant passe six ou sept ans de cette manière entre les mams des femmes , victime de leur caprice et du sien ; et après lui avoir fait apprendre ceci et cela , c'est-à-dire après avoir chargé sa mémoire ou de mots qu'il ne peut entendre , ou de choses qui ne lui sont bonnes à rien ; après avoir étouffé le naturel parles passions qu'on a fait naitre , on remet cet être factice entre les mains d'un précepteur , lequel achève de développer les germes artificiels qti'il trouve déjà tout formés , et lui apprend tout , hors à se connaître , hors à tirer parti de lui-même , hors à savoir vivre et se rendre heureux. Enfin , quand cet enfant esclave et tyran, plein de science et dépourvu de sens , également débile de corps et d'âme , est jeté dans le monde , en y montrant son ineptie , son orgueil et tous ses vices , il fait déplorer la misère et la per\'ersité humaines. On se trompe ; c'est là l'homme de nos fantaisies : celui de la nature , est fait autrement.

Voulez-vous donc qu'il garde sa forme originelle , conservez-la dos l'instant qu'il vient au monde. Sitôtqu'il nail, emparez-vous de lui , et pe le quittez plus qu'il ne soit homme : vous ne réussirez jamais sans cela. Comme la véritable nourrice est la mère , le véritable précepteur est le père. Qu'ils s'accordent dans l'ordre de leurs fonctions ainsi que dans leur système ; que des mains de l'une IVnfant passe dans celles de l'autre. Il sera mieux élevé par un . p<'re judicieux et borné que par le plus habile maître du monde ; car le zèle suppléera mieux au talent que le talent au zèle.

■n EMILE.

Mais les affaires, les fonctions, les devoirs.... Ah! les devoirs, sans doute le dernier est celui de père ' ! Ne nous étonnons pas iju'un homme dont la femme a dédaigne de nourrir le fruit de leur union dédaigne de l'élever. Il n'y a point de tableau plus charmant que celui de la famille ; mais un seul trait manqué déligure tous les autres. Si la mcro a trop peu de santé pour être nourrice , le l)ère aura trop d'affaires pour être précepteur. Les enfants, éloignés , dispersés dans des pensions , dans des couvents, dans des collèges , porteront ailleurs l'amour de la maison paternelle , ou, pour mieux dire , ils y rapporteront l'habitude de n'être attachés à rien. Les frères et les sœurs se connaitront à peine. Quand tous seront rassemblés en cérémonie , ils pourront être fort polis entre eux; ils se traiteront en étrangers. Sitôt qu'il n'y a plus d'intimité entre les parents , sitôt que la société de la famille ne fait plus la douceur de la vie , il faut bien recourir aux mauvaises mœurs pour y suppléer. Où est l'homme assez stupidc pour ne pas voir la chaîne de tout cela ?

Un père , quand il engendre et nourrit des enfants , ne fait en cela que le tiers de sa tache. Il doit des hommes à son espèce; il doit à la société des hommes sociables ; il doit des citoyens à l'Klat. Tout homme qui peut payer cette triple dette et ne le fait pas est coupable, et plus coupable peut-être quand il la paye à demi. Celui qui ne peut remplir les devoirs de père n'a point droit de le devenir. Il n'y a ni pauvreté , ni travaux , ni respect humain , qui le dispensent de nourrir ses enfants et de les élever lui-même. Lecteurs, vous pouvez m'en croire. Je prédis à quiconque a des entrailles et néglige de si saints devoirs, qu'il versera longtemps sur sa faute des larmes amères, et n'en sera jamais consolé *.

Mais que fait cet homme riche, ce père de famille si affairé, et forcé, selon lui, de laisser ses enfants à l'abandon? il p<iyc

' Quand on lit dans Plutaniiic (|uc Caion le (k;nseur, «iiii gouverna IU)nie avec tant de gloire , éleva lui-inènie son lils lU'-s le l)erreaii , et avec nn ((il soin, qu'il (initiait tout ixinr (■Ire présent .piand la noiirrit'e, (•••stà-din; la in(''rc, le remuait et le lavait; (jiiand on lit dans Sn(^tonc riu'Aususte, maître An monde «(d'il avait coiuiiiis et ipiil rcsissait luinuinie. enseignait liii-nK-nic à ses petits-tils à ('crire, à nager, les ('it'ini-nts (les sciences, et ([u'il les avait s;ins ces,sc autour de lui ; on ne peut s'empêcher de rire des petites lionnes gens de ce lemps-lù . (|iii s'amusiienl ii de pareilles niaiseries; trop bornés, sans doute . pour savoir vanucr aux granités affairt» des grands hommes de nos jours.

* [Voyez les Confessions, livre xu . lon\c I . page 3I4|.

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