‹ Émile (volume 3)Chapitre 170 sur 235 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

avec une invincible obstination , jusqu’à ce qu’il en eût rendu la ronde-bosse assez bien pour être content de son travail. Enfin , favorisé de son maître et guidé par un artiste , il est parvenu au point de quitter la livrée et de vivre de son pinceau. Jusqu’à certain terme la persévérance supplée au talent : il a atteint ce terme et ne le passera jamais. La constance et l’émulation de cet honnête garçon sont louables. Il se fera toujours estimer par son assiduité , par sa fidélité , par ses mœurs ; mais il ne peindra jamais que des dessus de porte. Qui est-ce qui n’eût pas été trompé par son zèle et ne l’eut pas pris pour un vrai talent? Il y a bien de la différence entre se plaire à un travail , et y être propre. Il faut des observations plus fines qu’on ne pense pour s’assurer du vrai génie et du vrai goût d’un enfant qui montre bien plus ses désirs que ses dispositions , et qu’on juge toujours par les premiers , faute de savoir étudier les autres. Je voudrois qu’un homme judicieux nous donnât un traité de l’art d’observer les enfants. Cet art seroit très-important à connoître : les pères et les maîtres n’en ont pas encore les éléments.

Mais peut-être donnons-nous ici trop d’importance au choix dTun métier. Puisqu’il ne s’agit que d’un travail des mains , ce choix n’est rien pour Emile ; et son apprentissage

est déjà plus d’à moitié fait, parles exercices dont nous l’avons occupé jusqu’à présent. Que voulez - vous qu’il fasse ? Il est prêt à tout : il sait déjà manier la bêche et la houe , il sait se servir du tour , du marteau , du rabot, de la lime; les outils de tous les métiers lui sont déjà familiers. Il ne s’agit plus que d’acquérir de quelqu’un de ces outils un usage assez prompt , assez facile , pour égaler en diligence les bons ouvriers qui s’en servent ; et il a sur ce point un grand avantage pardessus tous, c’est d’avoir le corps agile, les membres flexibles , pour prendre sans peine toutes sortes d’attitudes et prolonger sans effort toutes sortes de mouvements. De plus , il a les organes justes et bien exercés; toute la mécanique des arts lui est déjà connue. Pour savoir travailler en maître , il ne lui manque que de l’habitude, et l’habitude ne se gagne qu’avec le temps. Auquel des métiers , dont le choix nous reste à faire , donnera-t-il donc assez de temps pour s’y rendre diligent? Ce n’est plus que de cela qu’il s’agit.

Donnez à l’homme un métier qui convienne à son sexe, et au jeune homme un métier qui convienne à son âge ; toute profession sédentaire et casanière, qui efféminé et ramollit le corps , ne lui plaît ni ne lui convient. Jamais jeune garçon n’aspira de lui-meme à etre tailleur ; il faut de l’art pour porter à ce mé-

Page 1