LIVRE IV
pitié qu’il a pour les maux , et du bonheur qui l’en exempte ; il se sent dans cet état de force qui nous étend au delà de nous , et nous fait porter ailleurs l’activité superflue à notre bien-être. Pour plaindre le mal d’autrui , sans doute il faut le connoître , mais il ne faut pas le sentir. Quand on a souffert , ou qu’on craint de souffrir , on plaint ceux qui souffrent; mais tandis qu’on souffre, on ne plaint que soi. Or si, tous étant assujettis aux misères de la vie , nul n’accorde aux autres que la sensibilité dont il n’a pas actuellement besoin pour lui-même, il s’ensuit que la commisération doit être un sentiment très-doux , puisqu’elle dépose en notre faveur , et qu’au contraire un homme dur est toujours malheureux , puisque l’état de son cœur ne lui laisse aucune sensibilité surabondante qu’il puisse accorder aux peines d’autrui.
Nous jugeons trop du bonheur sur les apparences : nous le supposons où il est le moins; nous le cherchons où il ne sauroit être : la gaieté n’en est qu’un signe très-équivoque. Un homme gai n’est souvent qu’un infortuné qui cherche à donner le change aux autres et à s’étourdir lui-même. Ces gens si riants , si ouverts , si sereins dans un cercle , sont presque tous tristes et grondeurs chez eux , et leurs domestiques portent la peine de l’amusement qu’ils donnent à leurs sociétés. T.e vrai contentement n’est ni gai ni
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folâtre ; jaloux d’un sentiment si doux, en le goûtant on y pense , on le savoure , on craint de l’évaporer. Un homme vraiment heureux ne parle guère et ne rit guère ; il resserre , pour ainsi dire , le bonheur autour de son cœur. Les jeux bruyants , la turbulente joie , voilent les dégoûts et l’ennui. Mais la mélancolie est amie de la volupté : l’attendrissement et les larmes accompagnent les plus douces jouissances , et l’excessive joie ellemême arrache plutôt des pleurs que des ris.
Si d’abord la multitude et la variété des amusements paroît contribuer au bonheur , si l’uniformité d’une vie égale paroît d’abord ennuyeuse , en y regardant mieux , on trouve, au contraire , que la plus douce habitude de l’âme consiste dans une modération de jouissance qui laisse peu de prise au désir et au dégoût. L’inquiétude des désirs produit la curiosité , l’inconstance ; le vide des turbulents plaisirs produit l’ennui. On ne s’ennuie jamais de son état quand on n’en connoît point de plus agréable. De tous les hommes du monde , les sauvages sont les moins curieux et les moins ennuyés ; tout leur est indifférent : ils ne jouissent pas des choses , mais d’eux ; ils passent leur vie «à ne rien faire , et ne s’ennuient jamais.
L’homme du monde est tout entier dans son masque. N’étant presque jamais en lui-méme, il y est toujours étranger, et mal à son aise
quand il est forcé d’y rentrer. Ce qu’il est n’est rien , ce qu’il paroit est tout pour lui.
Je ne puis m’empêcher de me représenter, sur le visage du jeune homme dont j’ai parlé ci-devant, je ne sais quoi d’impertinent , de doucereux , d’affecté , qui déplaît , qui rebute les gens unis ; et sur celui du mien , une physionomie intéressante et simple , qui montre le contentement, la véritable sérénité de l’âme , qui inspire l’estime , la confiance , et qui semble n’attendre que l’épanchement de l’amitié pour donner la sienne à ceux qui l’approchent. On croit que la physionomie n’est qu’un simple développement de traits déjà marqués par la nature. Pour moi , je penserois qu’outre ce développement, les traits du visage d’un homme viennent insensiblement à se former et prendre de la physionomie par l’impression fréquente et habituelle de certaines affections de l’âme. Ces affections se marquent sur le visage, rien n’est plus certain ; et quand elles tournent en habitude , elles y doivent laisser des impressions durables. Voilà comment je conçois que la physionomie annonce le caractère , et qu’on peut quelquefois juger de l’un par l’autre , sans aller chercher des explications mystérieuses qui supposent des connoissances que nous n’avons pas.
Un enfant n’a que deux affections bien marquées, la joie et la douleur: il rit ou il
pleure ; les intermédiaires ne sont rien pour lui ; sans cesse il passe de l’un de ces mouvements à l’autre. Cette alternative continuelle empêche qu’ils ne fassent sur son visage aucune impression constante, et qu’il ne prenne de la physionomie: mais dans l’âge où, de* venu plus sensible, il est plus vivement ou plus constamment affecté, les impressions plus profondes laissent des traces plus difficiles à détruire; et de l’état habituel de l’âme résulte un arrangement de traits que le temps rend ineffaçables. Cependant il n’est pas rare de voir des hommes changer de physionomie à différents âges. J’en ai vu plusieurs dans ce cas; et j’ai toujours trouvé que ceux que j’avois pu bien observer et suivre avoient aussi changé dépassions habituelles. Cette seule observation , bien confirmée me paroîtroit décisive, et n’est pas déplacée dans un traité d’éducation, où il importe d’apprendre à juger des mouvements de l’âme par les signes extérieurs.
Je ne sais si, pour n’avoir pas appris «à imiter des manières de convention et à feindre des sentiments qu’il n’a pas, mon jeune homme sera moins aimable , ce n’est pas de cela qu’il s’agit ici : je sais seulement qu’il sera plus aimant; et j’ai bien de la peine à croire que celui qui n’aime que lui puisse assez bien se déguiser pour plaire autant que celui qui tire de son attachement pour les autres