‹ Émile (volume 3)Chapitre 202 sur 235 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

sissez des idées qui s’y rapportent; à mesure que ses désirs s’allument, choisissez des tableaux propres à les réprimer. Un vieux militaire, qui s’est distingué par ses mœurs autant que par son courage, m’a raconté que dans sa première jeunesse, son père, homme de sens, mais très-dévot, voyant son tempérament naissant le livrer aux femmes, n’épargna rien pour le contenir ; mais enfin , malgré tous ses soins, le sentant prêt à lui échapper, il s’avisa de le mener dans un hôpital de vérolés, et, sans le prévenir de rien, le fît entrer dans une salle où une troupe de ces malheureux expioient , par un traitement effroyable, le désordre qui les y avoit exposés. A ce hideux aspect, qui révoltoit à la fois tous les sens, le jeune homme faillit à se trouver mal. « Va, misérable débauché, lui dit alors le » père d’un ton véhément , suis le vil pen- » chant qui t’entraîne ; bientôt tu seras trop » heureux d’être admis dans cette salle, où, >* victime des plus infâmes douleurs, tu force- » ras ton père à remercier Dieu de ta mort.»

Ce peu de mots, joints à l’énergique tableau qui frappoit le jeune homme , lui firent une impression qui ne s’effaça jamais. Condamné par son état à passer sa jeunesse dans des garnisons, il aima mieux essuyer toutes les railleries de ses camarades , que d’imiter leur libertinage. « J’ai été homme, me dit-il, » j’ai eu des fo ibl esses ; mais parvenu jusqu’à vin. -fo

» mon Age, je n ai jamais pu voir une tille » publique sans horreur. » Maître , peu ne discours ; mais apprenez, à choisir les lieux , les temps, les personnes, puis donnez toutes vos leçons en exemples, et soyez sur de leur effet.

L’emploi de l’enfance est peu de chose : le mal qui s’y glisse n’est point sans remède, et le bien qui s’y fait peut vernir jalus tard. Mais il n’en est pas ainsi du premier âge où l’homme commence véritablement à vivre. Cet Age ne dure jamais assez pour l’usage qu’on eu doit faire, et son importance exige une attention sans relâche : voilà pourquoi j’insiste sur l’art de le prolonger. Un des meilleurs préceptes de la bonne culture est de tout retarder tant qu’il est possible. Rendez les progrès lents et sûrs; empêchez que l’adolescent ne devienne homme au moment où rien ne lui reste à faire pour le devenir. Tandis que le corps croît , les esprits destinés à donner < 1 ; î baume au sang et de la force aux fibres se

forment et s’élaborent. Si vous leur faites prendre un cours différent, et que ce qui est destiné à perfectionner un individu serve à la formation d’un autre, tous deux restent dans un état de foi blesse, et l’ouvrage de la nature demeure imparfait. Les opérations de l’esprit se sentent à leur tour de cette altération; et l’Ame, aussi débile que le corps, n’a que des fonctions foibles et languissantes. Des meut-

LIVKE I V.

Lres gros et robustes ne font ni le courage ni le génie; et je conçois que la force (le l’âme n’accompagne pas celle du corps , quand d’ailleurs les organes de la communication des deux substances sont mal disposés. Mais, quelque bien disposés qu’ils puissent être, ils agiront toujours foiblement, s’ils n’ont pour principe qu’un sang épuisé, appauvri, et dépourvu de cette substance qui donne de la force et du jeu à tous les ressorts de la machine. Généralement on aperçoit plus de vigueur d’âme dans les hommes dont les jeunes ans ont été préservés d’une corruption prématurée , que dans ceux dont le désordre a commencé avec le pouvoir de s’y livrer; et c’est sans doute une des raisons pourquoi les peuples qui ont des mœurs surpassent ordinairement en bon sens et en courage les peuples qui n’en ont pas. Ceux-ci brillent uniquement par je ne sais quelles petites qualités déliées, qu’ils appellent esprit, sagacité, finesse; mais ces grandes et nobles fonctions de sagesse et de raison qui distinguent et honorent l’homme par de belles actions, par des vertus , par des soins véritablement utiles , ne se trouvent guère que dans les premier .

Les maîtres se plaignent que le feu de cet âge rend la jeunesse indisciplinable, et je le vois : mais n’est-ce pas leur faute? Sitôt qu’ils ont laissé prendre à ce feu son cours par les sens, ignorent - ils qu’on ne peut plus lui en

donner un autre ? Les longs et froids sermons d’un pédant effaceront-ils dans l’esprit de son élève l’image des plaisirs qu’il a conçus ? banniront -ils de son cœur les désirs qui le tourmentent ? amortiront-ils l’ardeur d’un tempérament dont il sait l’usage? ne s’irritera-t-il pas contre les obstacles qui s’opposent au seul bonheur dont il ait l’idée? Et, dans la dure loi qu’on lui prescrit sans pouvoir la lui faire entendre, que verra-t-il, sinon le caprice et la haine d’un homme qui cherche à le tourmenter ? Est-il étrange qu’il se mutine et le haïsse à son tour ?

Je conçois bien qu’en se rendant facile on peut se rendre plus supportable, et conserver une apparente autorité. Mais je ne vois pas trop à quoi sert l’autorité qu’on ne garde sur son élève qu’en fomentant les vices qu’elle devroit réprimer ; c’est comme si , pour calmer un cheval fougueux , l’écuyer le faisoit sauter dans un précipice.

Loin que ce feu de l’adolescent soit un obstacle à l’éducation, c’est par lui qu’elle se consomme et s’achève ; c’est lui qui vous donne une prise sur le cœur d’un jeune homme, quand il cesse d’être moins fort que vous. Ses premières affections sont les rênes avec lesquelles vous dirigez tous ses mouvements : il étoit libre , et je le vois asservi. Tant qu il n’aimoit rien, il ne dépendoit que fie luimême et de ses besoins; sitôt qu’il aime, il

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