‹ Émile (volume 3)Chapitre 208 sur 235 · LIV11E IV · texte numérisé non relu

LIV11E IV

tournent nos penchants en vices ; en le transportant ainsi tout d’un coup des objets sensibles aux objets intellectuels , vous employez une métaphysique qu’il n’est point en état de comprendre ; vous retombez dans l’inconvénient, évité si soigneusement jusqu’ici, de lui donner des leçons qui ressemblent à des leçons , de substituer dans son esprit l’expérience et l’autorité du maître à sa propre expérience.

Pour lever à la fois ces deux obstacles et pour mettre le cœur humain à sa portée sans risquer de gâter le sien , je voudrois lui montrer les hommes au loin, les lui montrer dans d’autres lemps ou dans d’autres lieux, et de sorte qu’il put voir la scène sans jamais y pouvoir agir. Voilà le moment de l’histoire ; c’est par elle qu’il lira dans les cœurs sans les leçons de la philosophie ; c’est par elle qu’il les verra , simple spectateur, sans intérêt et sans passion, comme leur juge, non comme leur complice ni comme leur accusateur.

Pour connoître les hommes il faut les voir agir. Dans le monde on les entend parler ; ils montrent leurs discours et cachent leurs actions : mais dans l’histoire elles sont dévoilées, et on les juge sur les faits. Leurs propos mêmes aident à les apprécier; car, comparant ce qu’ils font à ce qu’ils disent , on voit à la fois ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent paroître: plus ils se déguisent, mieux on les connoit.

Malheureusement cette étude a ses dangers, ses inconvénients de plus d’une espèce. Il est difficile de se mettre dans un point de vue d’où l’on puisse juger ses semblables avec équité. Un des grands vices de l’histoire est qu’elle peint beaucoup plus les hommes par leurs mauvais côtés que par les bons : comme elle n’est intéressante que par les révolutions , les catastrophes , tant qu’un peuple croît et prospère dans le calme d’un paisible gouvernement , elle n’en dit rien ; elle ne commence à en parler que quand, ne pouvant plus se suffire à lui-même , il prend part aux affaires de ses voisins , ou les laisse prendre part aux siennes ; elle ne l’illustre que quand il est déjà sur son déclin : toutes nos histoires commencent où elles devroient finir. Nous avons fort exactement celle des peuples qui se détruisent ; ce qui nous manque est celle des peuples qui se multiplient ; ils sont assez heureux et assez sages pour qu’elle n’ait rien à dire d’eux : et en effet nous voyons , même de nos jours , que les gouvernements qui se conduisent le mieux sont ceux dont on parle le moins. Nous ne savons donc que le mal, à peine le bien fait-il époque. Il n’y a que les méchants de célèbres , les bons sont oubliés ou tournés en l'idicule ; et voilà comment l’histoire , ainsi que la philosophie , calomnie sans cesse le genre humain.

De plus , il s’en faut bien que les laits de-

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