‹ Émile (volume 3)Chapitre 210 sur 235 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

et rendre à l’autorité des écrivains ce qu’011 veut ôter à celle du maître ? Si mon élève ne doit voir que des tableaux de fantaisie , j’aime mieux qu’ils soient tracés de ma main que d’une autre ; ils lui seront du moins mieux appropriés.

Les pires historiens pour un jeune homme sont ceux qui jugent. Les faits ! les faits ! et qu’il juge lui-même ; c’est ainsi qu’il apprend à connoitre les hommes. Si le jugement de l’auteur le guide sans cesse , il 11e fait que voir par l’œil d’un autre; et quand cet œil lui manque, il ne voit plus rien.

Je laisse à part l’histoire moderne, non-seulement parce qu’elle n’a plus de physionomie et que nos hommes se ressemblent tous, mais parce que nos historiens , uniquement attentifs à briller, 11e songent qu’à faire des portraits fortement coloriés, et qui souvent ne représentent rien T. Généralement les anciens font moins de portraits , mettent moins d’esprit et plus de sens dans leurs jugements; encore y a-t-il entre eux un grand choix à faire, et il ne faut pas d’abord prendre les plus judicieux, mais les plus simples. Je ne voudrois mettre dans la main d’un jeune homme ni Polyhe ni Salluste; Tacite est le livre des vieillards, les

1 Voyez Davila , Guicciardin, Slrada, Solis, Machiavel , et quelquefois de Tliou 1 ui-jnéme. Verlol esl presque le seul qui savoit peindre sans faire de poet rails.

jeunes gens ne sont pas faits pour l’entendre : il faut apprendre à voir dans les actions humaines les premiers traits du cœur de l’homme, avant d’en vouloir sonder les profondeurs; il faut savoir bien lire dans les faits avant de lire dans les maximes. La philosophie en maximes ne convient qu’à l’expérience. La jeunesse ne doit rien généraliser : toute son instruction doit être en règles particulières.

Thucydide est , à mon gré , le vrai modèle des historiens. Il rapporte les faits sans les juger: mais il n’omet aucune des circonstances propres à nous en faire juger nous-mêmes. 11 met tout ce qu’il raconte sous les yeux du lecteur ; loin de s’interposer entre les événements et les lecteurs , il se dérobe ; on ne croit plus lire , on croit voir. Malheureusement il parle toujours de guerre , et l’on ne voit presque dans ses récits que la chose du monde la moins instructive, savoir des combats. La Retraite des dix mille et les Commentaires de César ont à peu près la même sagesse et le même défaut. Le bon Hérodote , sans portraits, sans maximes , mais coulant , naît , plein de détails les plus capables d’intéresser et de plaire , seroit peut-être le meilleur des historiens , si ces mêmes détails ne dégénéroient souvent en simplicités puériles, plus propres à gâter le goût de la jeunesse qu’à le former: il faut déjà du discernement pour le lire. Je ne dis rien de Tite-Live, son tour viendra;

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