‹ Émile (volume 3)Chapitre 225 sur 235 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

lui clc préférence aveugle, fondée uniquement sur des acceptions de personnes ou sur d’injustes préventions. Et pourquoi nuiroitil à l’un pour servir l’autre? Peu lui importe «à qui tombe un plus grand bonheur en partage, pourvu qu’il concoure au plus grand bonheur de tous : c’est là le premier intérêt du sage après l’intérêt privé; car chacun est partie de son espèce et non d’un autre individu.

Pour empêcher la pitié de dégénérer en foiblesse, il faut donc la généraliser, et l’étendre sur tout le genre humain. Alors on ne s’y livre qu’autant qu’elle est d’accord avec la justice, parce que, de toutes les vertus, la justice est celle qui concourt le pins au bien commun des hommes. Il faut par raison, par amour pour nous, avoir pitié de notre espèce encore plus que de notre prochain ; et c’est une très-grande cruauté envers les hommes que la pitié pour les méchants.

Au reste, il faut se souvenir que tous ces moyens, par lesquels je jette ainsi mon élève hors de lui-même, ont cependant toujours un rapport direct à lui , puisque non-seulement il en résulte une jouissance intérieure, mais qu’en le rendant bienfaisant au profil des autres je travaille à sa propre instruction.

J’ai d’abord donné les moyens, et maintenant j’en montre l’effet. Quelles grandes vues je vois s’arranger peu à peu dans sa tête ! Quels

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sentiments sublimes étouffent dans son cœur le germe des petites passions ! Quelle netteté de judiciaire, quelle justesse de raison je vois se former en lui de ses penchants cultivés , de l’expérience qui concentre les vœux d’une âme grande dans l’étroite borne des possibles , et fait qu’un homme supérieur aux autres , ne pouvant les élever à sa mesure , sait s’abaisser à la leur ! Les vrais principes du juste, les vrais modèles du beau, tous les rapports moraux des êtres , toutes les idées de l’ordre , se gravent dans son entendement ! il voit la place de chaque chose et la cause qui l’en écarte; il voit ce qui peut faire le bien et ce qui l’empêche. Sans avoir éprouvé les passions humaines, il connoit' leurs illusions et leur jeu.

J’avance, attiré par la force des choses, mais sans m’en imposer sur les jugements des lecteurs. Depuis long-temps ils me voient dans le pays des chimères ; moi je les vois toujours dans les pays des préjugés. En m’écartant si fort des opinions vulgaires, je ne cesse de les avoir présentes à mon esprit : je les examine, je les médite , non pour les suivre ni pour les fuir, mais pour les peser à la balance du raisonnement. Toutes les fois qu’il me force à m’écarter d’elles, instruit par l’expérience, je me tiens déjà pour dit qu’ils ne m’imiteront pas : je sais que, s’obstinant à n’imaginer possible que ce qu’ils voient, ils prendront le

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