LIVRE IV
Il est vrai que je n’ai pas renfermé mes expériences dans l’enceinte des murs d’une ville ni dans un seul ordre de gens ; mais , après avoir comparé tout autant de rangs et de peuples que j’en ai pu voir dans une vie passée à les observer, j’ai retranché comme artificiel ce qui étoit d’un peuple et non pas d’un autre , d’un état et non pas d’un autre ; et n’ai regardé comme appartenant incontestablement à l’homme , que ce qui étoit commun à tous, à quelque âge, dans quelque rang, et dans quelque nation que ce fut.
Or , si , selon cette méthode , vous suivez dèsl’enfance un jeune homme qui n’aura point reçu de forme particulière , et qui tiendra le moins qu’il est possible à l’autorité et à l’opinion d’autrui; à qui de mon élève ou des vôtres pensez-vous qu’il ressemblera le plus ? Voilà, ce me semble, la question qu’il faut résoudre pour savoir si je me suis égaré.
L’homme ne commence pas aisément à penser; mais sitôt qu’il commence il ne cesse plus. Quiconque a pensé pensera toujours , et l’entendement une fois exercé à la réflexion ne peut plus rester en repos. Onpourroit donc croire que j’en fais trop ou trop peu, que l’esprit humain n’est point naturellement si prompt à s’ouvrir , et qu’après lui avoir donné des facilités qu’il n’a pas, je le tiens trop longtemps inscrit dans un cercle d’idées qu’il doit avoir franchi.