‹ Émile (volume 3)Chapitre 39 sur 235 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

précipitation ils auroient eu le temps de perfectionner davantage.

Les enfants qu’on presse trop de parler n’ont le temps ni d’apprendre à bien prononcer, ni de bien concevoir ce qu’on leur fait dire : au lieu que quand on les laisse aller d’eux-mêmes , ils s’exercent d’abord aux syllabes les plus faciles à prononcer ; et , y joignant peu à peu quelque signification qu’on entend par leurs gestes , il vous donnent leurs mots avant de recevoir les vôtres ; cela fait qu’ils ne reçoivent ceux-ci qu’après les avoir entendus. N’étant point pressés de s’en servir, ils commencent par bien observer quel sens vous leur donnez , et quand ils s’en sont assurés ils les adoptent.

Le plus grand mal de la précipitation avec laquelle on fait parler les enfants avant l’âge, n’est pas que le premier discours qu’on leur tient et les premiers mots qu’ils disent n’aient aucun sens pour eux , mais qu’ils aient un autre sens que le nôtre, sans que nous sachions nous en apercevoir; en sorte que, paroissant nous répondre fort exactement, ils nous parlent sans nous entendre et sans que nous les entendions. C’est pour l’ordinaire à de pareilles équivoques qu’est due la surprise où nous jettent quelquefois leurs propos, auxquels nous prêtons des idées qu’ils n’y ont point jointes. Cette inattention de notre part au véritable sens que les mots ont pour les

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enfants , me paroît être la cause de leurs premières erreurs , et ces erreurs , même après qu’ils en sont guéris , influent sur leur tour d’esprit pour le reste de leur vie. J’aurai plus d’une occasion dans la suite d’éclaircir ceci par des exemples.

Resserrez donc le plus qu’il est possible le vocabulaire de l’enfant. C’est un très-grand inconvénient qu’il ait plus de mots que d’idées, et qu’il sache dire plus de choses qu’il n’en peut penser. Je crois qu’une des raisons pourquoi les paysans ont généralement l’esprit plus juste que les gens de la ville , est que leur dictionnaire est moins étendu. Ils ont peu d’idées, mais ils les comparent très-bien.

Les premiers développements de l’enfance se font presque tous à la fois. L’enfant apprend à parler, à manger, à marcher, à peu près dans le même temps. C’est ici proprement la première époque de sa vie. Auparavant il n’est rien de plus que ce qu’il étoit dans le sein de sa mère; il n’a nul sentiment, nulle idée; à peine a-t-il des sensations; il ne sent pas même sa propre existence.

Yivit , et est vilæ nescius ipse sine *.

Ovid., Trist. Lib. i. Eleg. Ill, v, 12

* Ce vers est cité aussi par Montuigne, Liv. tt , chap. 6.

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