‹ Émile (volume 3)Chapitre 53 sur 235 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

LE M A|TR E

Ou vous punit pour avoir désobéi.

l’enfant.

Je ferai en sorte qu’on n’en sache rien.

LE MAÎTRE

On vous épiera.

l’enfant.

Je me cacherai.

LE MAÎTRE

On vous questionnera.

l’ enfant.

Je mentirai.

LE MAITRE

Il ne faut pas mentir.

l’enfant.

Pourquoi ne faut-il pas mentir.

LE MAÎTRE

Parce que c’est mal fait, etc.

Voilà le cercle inévitable. Sortez-en, l’enfant ne vous entend plus. Ne sont- ce pas là des instructions fort utiles? Je serois bien curieux de savoir ce qu’on pourroit mettre à la place de ce dialogue? Locke lui-même y eût à coup sûr été fort embarrassé. Connoître le bien et le mal , sentir la raison des devoirs de l’homme , n’est pas l’affaire d’un enfant.

La nature veut que les enfants soient enfants avant que d’être hommes. Si nous voulons pervertir cet ordre, nous produirons des fruits précoces qui n’auront ni maturité ni sa-

veur , et ne tarderont pas à se corrompre : lions aurons de jeunes docteurs et de vieux enfants. L’enfance a des manières de voir, de penser, de sentir , qui lui sont propres ; rien n’est moins sensé que d’y vouloir substituer les nôtres ; et j’aimerois autant exiger qu’un enfant eût cinq pieds de haut, que du jugement à dix ans. En effet, à quoi lui serviroit la raison à cet âge? Elle est le frein de la force, et l’enfant n’a pas besoin de ce frein.

En essayant de persuader à vos élèves le devoir de l’obéissance , vous joignez à cette prétendue persuasion la force et les menaces , ou, qui pis est, la flatterie et les promesses. Ainsi donc, amorcés par l’intérêt, ou contraints par la force , ils font semblant d’être convaincus par la raison. Ils voient très-bien que l’obéissance leur est avantageuse, et la rébellion nuisible aussitôt que vous vous apercevez de l’une ou de l’autre. Mais comme vous n’exigez rien d’eux qui ne leur soit désagréable, et qu’il est toujours pénible de faire les volontés d’autrui, ils se cachent pour faire les leurs, persuadés qu’ils font bien si l’on ignore leur désobéissance , mais prêts à convenir qu’ils font mal , s’ils sont découverts , de crainte d’un plus grand mal. La raison du devoir n’étant pas de leur âge, il n’y a homme au monde cpii vînt à bout de la leur rendre vraiment sensible; mais la crainte du châtiment, l’espoir du pardon , l’importunité, l’em-

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