I. IVRE I
il semble qu’on a peur qu’il n'ait l’air d être en vie.
Ainsi l’impulsion des parties internes d’un corps qui tend à l’accroissement trouve un obstacle insurmontable aux mouvements qu’elle lui demande. L’enfant fait continuellement des efforts inutiles qui épuisent ses forces ou retardent leur progrès. Il étoit moins à l’étroit, moins gêné, moins comprimé dans l’aranios qu’il n’est dans ses langes : je ne vois pas ce qu’il a gagné de naître.
L’inaction, la contrainte où l’on retient les membres d’un enfant, ne peuvent que gêner la circulation du sang, des humeurs, empêcher l’enfant de se fortifier, de croître, et altérer sa constitution. Dans les lieux où l’on n’a point ces précautions extravagantes , les hommes sont tous grands, forts , bien proportionnés '. Les pays où l’on emmaillotte les enfants sont ceux qui fourmillent de bossus, de boiteux, de cagneux, de noués, de rachitiques , de gens contrefaits de toute espèce. De peur que les corps ne se déforment par des mouvements libres , on se hâte de les déformer en les mettant en presse. On les rendroit volontiers perclus pour les empêcher de s’estropier.
Une contrainte si cruelle pourroit-elle nepas influer sur leur humeur ainsi que sur leur tempérament? Leur premier sentiment est un sentiment de douleur et de peine : ils 11e trouvent
1 Voyez la noie 3 de la page 6 2.
qu’obstacles à tous les mouvements dont ils ont besoin : plus malheureux qu’un criminel aux fers , ils font de vains efforts , ils s’irrirent, ils crient. Leurs premières voix, ditesvous , sont des pleurs? Je le crois bien : vous les contrariez dès leur naissance; les premiers dons qu’ils reçoivent de vous sont des chaînes ; les premiers traitements qu’ils éprouvent sont des tourments. N’ayant rien de libre que la voix ; comment ne s’en serviroient-ils pas pour se plaindre? ils Client du mal que vous leur faites : ainsi garrottés , vous crieriez plus fort qu’eux.
D’où vient cet usage déraisonnable? d’un usage dénaturé. Depuis que les mères, méprisant leur premier devoir, n’ont plus voulu nourrir leurs enfants , il a fallu les confier à des femmes mercenaires , qui , se trouvant ainsi mères d’enfants étrangers pour qui la nature ne leur disoit rien, n’ont cherché qu’à s’épargner de la peine. Il eût fallu veiller sans cesse sur un enfant en liberté : mais quand il est bien lié, on le jette dans un coin, sans s’embarrasser de ses cris. Pourvu qu’il n’y ait pas de preuves de la négligence de la nourrice, pourvu que le nourrisson ne se casse ni bras ni jambe, qu’importe, au surplus, qu’il périsse ou qu’il demeure infirme le reste de ses jours? On conserve ses membres aux dépens de son corps, et, quoi qu’il arrive, la nourrice est disculpée.