Emile Nelligan et son oeuvre. --
i-MiLE Nelligax est mort. Peu importe que les yeux de notre ami ne soient pas éteints, que le cœur batte encore les pulsations de la vie physique : l'âme qui nous charmait par sa mystique étrangeté, le cerveau où germait sans culture une flore de poésie puissante et rare, le cœur naïf et bon sous des dehors blasés, tout ce que Nelligan était pour nouSj^n somme,-^t tout ce que nous aimions en lui, tout cela n'est plus.\jLa Névrose,\cette divinité ^^rouc^ qui donne la mort avec, le génie, a tout consumé, tout emporté. Enfant gâté de ses dons, îe pauvre poète est devenu sa victime. Elle l'a broyé sans merci comme Hégésippe Moreau, comme Maupassant, comme Baudelaire, comme tant d'autres auxquels Nelligan rêvait de ressembler, comme elle broiera tôt ou tard tous les rêveurs qui s'agenouillent à ses autels.
EMILE NELLIGAX
Que messieurs les poètes se rassurent pourtant ; je ne les condamne pas tous indistinctement à cette fin tragique. Pour beaucoup, je le sais, la poésie n'est qu'un délassement délicat, auquel on veut bien permettre de charmer la vie, mais non de l'absorber ; un frisson fugitif qui n'effleure que l'épiderme de l'âme : un excitant qu'on savoure à certaines heures, mais sans aller jusqu'à l'ivresse. Cette poésie à fleur de peau est sans danger : elle gîte chez maints messieurs rubiconds et ventrus qui fourniront une longue carrière. Mais pour d'autres — et ce sont peut-être les vrais, les seuls poètes,— la muse n'est pas seulement une amie, c'est une amante terriblement exigeante et jalouse ; il lui faut toutes les pensées, tout l'effort, tout le sang de l'âme ; c'est l'être entier qu'elle étreint et possède. Et comme elle est de nature trop éthérée pour nos tempéraments mortels, ses embrassements donnent la pthisie et la fièvre. Ce n'est plus la poésie dont on s'amuse, c'est la poésie dont on vit... et dont on meurt. j>7 r ' '^
Emile Nelligan a payé son tribut à cette cha^eresse adorable et tyrannique. Le papillon s'est brûlé à la flammé de son rêve. Par delà la vision cherchée et entrevue, l'esprit a rdip^ontré la grande ^ Dans sa route vers Vultima T7mIe.,M;^l^\dé3\t a subi le
vertige du gouffre. Nelligan avait-il le pressentiment de ce naufrage
land il nous décrivait ce
...Vaisseau d'or dont les flancs diaphanes, T / ^l
. Ir Révélaient des trésors que les marins profanes /
^l^ .M ^^ /-,I^égoût, Haine et Névrose, ont entre eux disputé. \.
\ r " (Que reste-t-il de lui dans la tempête brève ?
) Qu'est devenu mon cœur, navire déserté? ^ :./
|^Hélas ! il a sombré dans l'abîme du rêve... ''
11 est certain qu'il l'eut, ce pressentiment : et plus d'une fois, sous l'assaut de quelque songe obsédant, de quelque idée dominatrice, se sentant envahir d'une fatigue étrange, il nous a dit sans euphémisme : «' Je mourrai fou." " Comme Baudelaire," ajoutait-il en se redressant, et il mettait à nourrir cette sombre attente, à partager d'avance le sort de tant de névrosés sublimes, une sorte de coquetterie et de fierté. Il semblait croire qu'un rayon eût manqué sans cela à son auréole de poète. Et qui sait, après tout, s'il avait tort absolument? Qui sait si l'hommage suprême à la Beauté n'est pas le silence ébloui de l'âme dans la nuit de la parole et de la
PRÉFACE in
pensée ? Qui sait si la lyre ne doit pas se briser après avoir tenté sur ses cordes impuissantes les symphonies de l'au-delà ? Ce n'est pas d'hier que la lune, l'astre tutélaire des poètes, passe pour exercer sur le cerveau des influences bizarres. Folie, poésie : ces deux lunatismes n'en feraient-ils qu'un ? C'est peut-être une idée folle que j'émets là, mais c'en est une, à coup sûr, que notre ami n'eût pas désavouée.
Je viens offrir à ce cher défunt mon hommage posthume ; et ce n'est pas seulement de ma part un acte d'amitié, c'est un devoir de sagesse patriotique. Notre Canada est assez pauvre en gloires littéraires pour que nous recueillions précieusement les moindres miettes de génie tombées de notre table. Et pourtant, plus que d'autres, nous sommes ingrats envers nos gloires. Grâce à cette illusion d'optique qui fait voir merveilleux tout ce qui est lointain, les talents les plus discutables trouvent chez nous des admirateurs et des disciples, pourvu que leurs écritures soient estampillées de Charpentier ou de Lemerre. Mais nous répugnons à l'idée qu'un bon garçon que nous coudoyons tous les jours, avec qui nous prenons la goutte au petit Windsor, dont nous connaissons les faiblesses, les travers, voire les douces manies, porte en lui l'étofEe d'un Rodenbach ou d'un RoUinat. La camaraderie tue chez nous l'admiration. C'est le contraire en France, où les auteurs de tout calibre trouvent dans leurs intimes de salon ou de brasserie des lanceurs attitrés de leurs œuvres, où la moindre plaquette provoque dans vingt journaux les notices, les entrefilets louangeurs de critiques amis. Je crois que, sans aller à aucun excès, nous pourrions en ce pays nous prôner un peu plus les uns les autres. Ce serait pour nos débutants de lettres un encouragement précieux. Il faut bien l'avouer, toute célébrité humaine vit de réclame presque autant que de mérite. Alceste peut en gémir, mais
Le monde par ses soins ne se changera pas.
Si donc nous voulons avoir nos grands hommes, aidons à les faire. C'est un lieu commun que la gloire est une vapeur, une fumée : encore faut-il quelqu'un pour souttler les bulles et allumer les fagots.
Je voudrais rendre à NeUigan cet humble service, absolument
!V EMILE NELLIOAN
désintéressé puisqu'il s'adresse à un mort, et qui est, avant tout. une justice tardive. Car ce mort, très assurément, mérite de revivre. Cette vocation littéraire, l'éclosion spontanée de ce talent, la valeur de cette œuvre, tout inachevée qu'elle demeure, tiennent pour moi du prodige. J'ose dire qu'on chercherait en vain dans notre Parnasse présent et passé une âme douée au point de vue poétique comme l'était celle de cet enfant de dix-neuf ans. Sans doute, tous ces beaux dons ont fleuri à peine, mais ils furent riches de couleur et de sève dans leur épanouissement hâtif. En admettant que l'homme et l'œuvre ne soient qu'une ébauche, il faut affirmer que c'est une ébauche de génie.
Je voudrais étudier les éléments divers dont se formait ce talent primesautier et inégal, rechercher ses sources d'inspiration, démêler dans cette œuvre la part de la création originale et celle de l'imitation, caractériser la langue, le tour et le rythme de cette poésie souvent déconcertante.
Mais d'abord, j'évoque en esprit l'intéressante figure du poète lui-même, et je revois ce type extraordinaire et curieux que fut Emile Nelligan.
Une vraie physionomie desthète : une tête d'Apollon rêveur et tourmenté, où la pâleur accentuait le trait net. taillé comme au ciseau dans un marbre. Des yeu.x très noirs, très intelligents, où rutilait l'enthousiasme ; et des cheveux, oh ! des cheveux à faire rêver, dressant superbement leur broussaille d'ébène, capricieuse et massive, avec des airs de crinière et d'auréole. Et pour le dire en passant, c'était déjà une singularité que cette chevelure, à notre époque où la génération des poètes chauves remplace partout la race éteinte des poètes chevelus. Nelligan, lui, se rattachait nettement, par ce côté du moins, aux romantiques de vieille roche, et .sur le seul visa de sa tête, on l'eût admis d'emblée, en 1S30, parmi les claqueurs à^Hernani.
Dans l'attitude, une fierté, d'où la pose n'était pas absente, cambrait droit le torse élégant, solennisait le mouvement et le geste, donnait au front des rehaussements inspirés et à l'œil des éclairs apocalyptiques ; — à moins que, se retrouvant simplement lui-même, le jeune dieu ne redevînt le bon enfant, un peu timide, un peu négligé dans sa tenue, un peu gauche et embarrassé de ses quatre membres.