PREFACE VII
manuscrits. Quand j'en suggérais un, d'aventure, parmi nos libraires montréalais;" Peuh ! faisait-il dédaigneusement, sait-il bien imprimer les vers ? J'enverrai mes cahiers à Paris..."
On voit avec quelle naïveté Nelligan croyait au règne souverain de l'art sur la vile matière. La vie, telle qu'il se la faisait, devait être une longue rêverie, une longue fusée d'enthousiasme, une mélancolie voulue et cultivée, interrompue seulement par les éclats momentanés d'une gaieté bohème.
La bohème ! Ce mot était pour lui un idéal. Et pourtant, le dirai-je ? Nelligan ne fut jamais un bohème parfaitement authentique. Il avait, certes, l'ambition de passer pour très rosse ; on lui eût fait la pire injure en le trouvant bien élevé. Mais sa rosserie était trop étudiée, trop convenue, trop faite de lecture et d'imitation. Des cheveux esbroufïés, une redingote en désordre et des doigts tachés d'encre, voilà surtout en quoi elle consistait.
Du reste, il avait trop gardé l'empreinte de son éducation de famille, il avait l'amour et le respect de trop de choses, trop de timidité aussi et de naturelle réserve, pour vivre au naturel l'être libre, gouailleur et cynique que doit être un bohème de race. J'entends, d'ailleurs, faire de cette impuissance un éloge ; car la bohème, toute amusante qu'elle soit par le dehors, n'est pas, tant s'en faut, admirable à tous points de vue. Elle étouffe, chez les Schaunards qu'elle enfante, beaucoup plus de sens esthétique qu'elle n'en développe. La chope de bière et Mimi Pinson sont, en général, une pauvre école pour l'esprit. Mais il était curieux de noter cette séduction du hardi, de l'aventureux, de l'imprévu, de l'impossible, sur une âme aussi naturellement solitaire et mystique que l'était celle de Nelligan.
VI n EMILE NELLIGAN
J'ai tracé le profil du poète : j'en viens à esquisser la physionomie de l'œuvre. Et d'abord, quelle idée l'inspire et la domine ? Quelle philosophie s'en dégage? Y a-t-il, dans ces deux ou trois mille vers de thèmes et d'allures si variés, un but poursuivi, une pensée maîtresse, une théorie quelconque sur l'âme, sur la vie, sur la société, sur l'art ? Personne neût été plus embarrassé de le dire que Nelligan lui-même. En fait, l'art n'eut jamais pour lui aucun dessous ; il fit de la poésie comme le rossignol fait des trilles, sans y entendre plus de malice. Et comme la poésie est un peu partout» il y a dans cette poésie un peu de tout. Il y a de la foi et du doute, de l'adoration et du blasphème, de l'amour et de la révolte, de la pitié et du mépris. C'est une mosaïque d'idées dont la marqueterie bizarre admet tous les contrastes, un réseau qui s'emmêle en labyrinthe, un corps chimique dont les atomes, violemment appariés, se heurtent et s'excluent.
Il est croyant jusqu'à la dévotion, et il chante la communion de Pâques avec la ferveur d'une pensionnaire :
Douceur, douceur mystique ! ô la douceur qui pleut ! Est-ce que dans nos cœurs est tombé le ciel bleu ?
Tout le ciel, ce dimanche, à la messe de Pâques, Dissipant le brouillard des. tristesses opaques ;
Plein d'Archanges, porteurs triomphaux d'encensoirs, Porteurs d'urnes de paix, porteurs d'urnes d'espoirs...
Seraii-ce qu'un nouvel Eden s'opère en nous, Pendant que le Sandus nous prosterne à genoux,
Et pendant que nos yeux, sous les lueurs rosées. Deviennent des miroirs d'âmes séraphisées?...