LIVRE III
on les estime à proportion de ce qu'ils coûtent. Le cas qu'en fait le riche ne vient pas de leur usage, mais de ce que le pauvre ne les peut paver. Nolo habere bona nisi quibus populus inviderit.
Que deviendront vos élèves% si vous leur laissez adopter ce sot préjugé, si vous le favorisez vous-même, s'ils vous voient, par exemple, entrer avec plus d'égards dans la boutique d'un orfèvre que dans celle d'un serrurier? Quel jugement porteront-ils du vrai mérite des arts et de la véritable valeur des choses, quand ils verront partout le prix de fantaisie en contradiction avec le prix tire de l'utilité réelle, et que plus la chose euùle, moins elle vaut? Au premier moment que vous laisserez entrer ces idées dans leur tête, abandonnez le reste de leur éducation; malgré-vous ils seront élevé* comme tout le monde; vous aurez perdu quatorze ans de soins.
Emile songeant à meubler son île aura d'autres manières de voir. Robinson eût fait beaucoup plus de cas de la boutique d'un taillandier que de tous les colifichets de Saïde. Le premier lui eût paru un homme très respectable, et l'autre un petit charlatan.
« Mon fils est fait pour vivre dans le monde; il ne vivra pas « avec des sages, mais avec des fous : il faut donc qu'il conte naisse leurs folies, puisque c'est par elles qu'ils veulent être « conduits. La connaissance réelle des choses peut être bonne, « mais celle des hommes et de leurs jugements vaut encore « mieux ; car dans la société humaine, le plus grand instru- « ment de l'homme est l'homme, et le plus sage est celui qui « se sert le mieux de cet instrument. A quoi bon donner aux « enfants l'idée d'un ordre imaginaire tout contraire à celui « qu'ils trouveront établi, et sur lequel il faudra qu'ils se « règlent? Donnez-leur premièrement des leçons pour être « sages, et puis vous leur en donnerez pour juger en quoi les « autres sont fous. »
Voilà les spécieuses maximes sur lesquelles la fausse prudence des pères travaille à rendre leurs enfants esclaves des préjugés dont ils les nourrissent, et jouets eux-mêmes de la tourbe insensée dont ils pensent faire l'instrument de leurs passions. Pour parvenir à connaître l'homme, que de choses il faut connaître avant lui! L'homme est la dernière étude du sage, et vous prétendez en faire la première d'un enfant! Avant de l'instruire de nos sentiments, commencez par lui
apprendre à les apprécier. Est-ce connaître une folie que de la prendre pour la raison? Pour être sage il faut discerner ce qui ne Test pas. Comment votre enfant connaîtra-t-il les hommes, s'il ne sait ni juger leurs jugements ni démêler leurs erreurs? C'est un mal de savoir ce qu'ils pensent, quand on ignore si ce qu'ils pensent est vrai ou faux. Apprenez-lui donc premièrement ce que sont les choses en elles-mêmes, et vous lui apprendrez après ce qu'elles sont à nos yeux; c'est ainsi qu'il saura comparer l'opinion à la vérité et s'élever au-dessus du vulgaire; car en ne connaît point les préjugés quand on les adopte, et l'on ne mène point le peuple quand on lui ressemble. Mais si vous commencez par l'instruire de l'opinion publique avant de lui apprendre à l'apprécier, assurez-vous que, quoi que vous puissiez faire, elle deviendra la sienne, et que vous ne la détruirez plus. Je conclus que, pour rendre un jeune homme judicieux, il faut bien former ses jugements, au b'eu de lui dicter les nôtres.
Vous voyez que jusqu'ici je n'ai point parlé des hommes à mon élève, il aurait eu trop de bon sens pour m'entendre; ses relations avec son espèce ne lui sont pas encore assez sensibles pour qu'il puisse juger des autres par lui. Il -ne connaît d'être humain que lui seul, et même il est bien éloigné de se connaître; mais s'il porte peu de jugements sur sa personne, au moins il n'en porte que de justes. Il ignore quelle est la place des autres, mais il sent la sienne et s'y tient. Au lieu des lois sociales qu'il ne peut connaître, nous l'avons lié des chaînes de la nécessité. 11 n'est presque encore qu'un être physique, continuons de le traiter comme tel.
C'est par leur rapport sensible avec son utilité, sa sûreté, sa conservation, son bien-être, qu'il doit apprécier tous les corps de la nature et tous les travaux des hommes. Ainsi le fer doit être à ses yeux dunbeaucoup plus grand prix que l'or, et le verre qu ^ le diamant: de môme, il honore .beaucoup plus un cordonnier, un maçon, qu'un Lempereur, un Le Blanc, et tous les joailliers de l'Europe ; un pâtissier est surtout à ses yeux un homme très important, et il donnerait toute l'académie des sciences pour le moindre confiseur de la rue des Lombards. Les orfèvres, les graveurs, les doreurs, les brodeurs, ne sont à son a\is que des fainéants qui s'amusent à des jeux parfaitement inutiles; il ne fait pas même un grand cas de l'horlogerie. L'heureux enfant jouit du temps sans en être esclave: