‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 106 sur 300 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

jeu du trafic pris en lui-même, et rendu sensible par les détails d'histoire nalurellequi regardent les productions particulières à chaque pays, par les détails d'arts et de sciences qui regardent la navigation, enfin, par le plus grand ou moindre embarras de transport, selon l'éloigné ment des lieux, selon la situation des terres, des mers, des rivières, etc.

Nulle société ne peut exister sans échange, nul échange sans mesure commune, et nulle mesure commune sans égalité. Ainsi, toute société a pour première loi quelque égalité conventionnelle, soit dans les hommes, soit dans les choses.

L'égalité conventionnelle entre les hommes, bien différente de l'égalité naturelle, rend nécessaire le droit positif, c'est-àdire le gouvernement et les lois. Les connaissances politiques d'un enfant doivent être nettes et bornées ; il ne doit connaître du gouvernement en général que ce qui se raporte au droit de propriété dont il a déjàquelque idée.

L'égalité conventionnelle entre les choses a fait inventer la' monnaie; car la monnaie n'est qu'un terme de comparaison pour la valeur des choses de différentes espèces ; et en ce sens la monnaie est le vrai lien de la société : mais tout peut être monnaie, autrefois le bétail l'était, des coquillages le sont encore chez plusieurs peuples; le fer fut monnaie à Sparte, le cuir l'a été en Suède, l'or et l'argent le sont parmi nous.

Les métaux, comme plus faciles à transporter, ont été généralement choisis pour termes moyens de tous les échanges ; et l'on a converti ces métaux en monnaie, pour épargner la mesure ou le poids à chaque échange : car la marque de la monnaie n'est qu'une attestation que la pièce ainsi marquée est d'un tel poids ; et le prince seul a droit de battre monnaie attendu que lui seul a droit d'exiger que son témoignage fasse autorité parmi tout un peuple.

L'usage de cette invention ainsi expliqué se fait sentir au plus stupide. Il est difficile de comparer immédiatement des choses de différentes natures, du drap, par exemple, avec du blé; mais, quand on a trouvé une mesure commune, savoir la monnaie, il est aisé au fabricant et au laboureur de rapporter la valeur des choses qu'ils veulent échanger à celte mesure commune. Si telle quantité de drap vaut une telle somme d'argent et que telle quantité deblé vaille aussi la même somme d'argent, il s'ensuit que le marchand, recevant le blé pour son drap, fait un échange équitable. Ainsi, c'est par la monnaie

que les biens d'espèces diverses deviennent commensurables et peuvent se comparer.

xYallez pas plus loin que cela, et n'entrez point dans l'explication des effets moraux de cette institution. En toute chose il importe de bien exposer les usages avant de montrer les abus. Si vous prétendiez expliquer aux enfants comment les signes font négliger les choses, comment de la monnaie sont nées toutes les chimères de l'opinion, comment les pays riches d'argent doivent être pauvres de tout, vous traiteriez ces enfants non seulement en philosophes, mais en hommes sages, et vous prétendriez leur faire entendre ce que peu de philosophes même ont bien conçu.

Sur quelle abondance d'objets intéressants ne peut-on point tourner ainsi la curiosité d'un élève, sans jamais quitter les rapports réels et matériels qui sont à sa portée, ni souffrir qu'il s'élève dans son esprit une seule idée qu'il ne puisse pas concevoir! L'art du maître est de ne laisser jamais appesantir ses observations sur des minutes qui ne tiennent à rien, mais de le rapprocher sans cesse des grandes relations qu'il doit connaître un jour pour bien juger du bon et du mauvais ordre de la société civile. 11 faut savoir assortir les entretiens dont on l'amuse au tour d'esprit qu'on lui a dc-nné. Telle question, qui ne pourrait pas même effleurer l'attention d'un autre, va tourmenter Emile pendant six moix.

Nous allons dîner dans une maison opulente; nous trouvons les apprêts d'un festin, beaucoup de monde, beaucoup de laquais, beaucoup de plats, un service élégant et fin. Tout cet appareil de plaisir et de fête a quelque chose d'enivrant qui porte à la tête quandon n'y est pas accoutumé. Je pressens l'effet de tout cela sur mon jeune élève. Tandis que le repas se prolonge, tandis quelesservices se succèdent, tandis qu'autour de la table régnent mille propos bruyants, je m'approche de son oreille, etje lui dis : Par combien de mains -îstimeriez-vous bien qu'ait passé tout ce que vous voyez sur cette table avant que d'y arriver? Quelle foule d'idées j'éveille dans son cerveau par ce peu de mots ! A l'instant voilàtoutes les vapeursdu délire abattues. Il rêve, il réfléchit, il calcule, il s'inquiète. Tandis que les philosophes, égayés par le vin, peut-être par leurs voisines, radotent et font les enfants, le voilà, lui, philosophant tout seul dans son coin ; il m'interroge ; je refuse de répondre, je lerenvoieà un autre temps; il s'impatiente, il oublie démanger

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