LIVRE III
de se montrer. Ou n'imaginera pas que, dans l'espace de trois ou quatre ans que nous avons à remplir ici, nous puissions donner à l'enfant le plus heureusement né une idée de tous les arts et de toutes sciences naturelles, suffisante pour les apprendre un jour de lui-même; mais en faisant ainsi passer devant lui tous les objets qu'il lui importe de connaître, nous le mettons dans le cas de développer son goût, son talent, de faire les premiers pas vers l'objet où le porte son génie, et de nous indiquer la route qu'il faut ouvrir pour seconder la nature.
Un autre avantage de cet enchaînement de connaissances bornées, mais justes, est de les lui montrer par leurs liaisons, par leurs rapports, de les mettre toutes à leurs places dans son estime, et de prévenir en lui les préjugés qu'ont la plupart des hommes pour les talents qu'ils cultivent, contre ceux qu'ils ont néglîgés. Celui qui voit bien l'ordre du tout voit la place où doit être chaque partie; celui qui voit bien une partie et qui la connaît à fond, peut être un savant homme : l'autre est un homme judicieux ; et vous vous souvenez que ce que nous nous proposons d'acquérir est moins la science que le jugement.
Quoi qu'il en soit, ma méthode est indépendante de mes exemples, elle est l'ondée sur la mesure des facultés de l'homme à ses différents âge?, et sur le choix des occupations qui conviennent à ses facultés. Je crois qu'on trouverait aisément une autre méthode avec laquelle on paraîtrait faire mieux; mais si elle était moins appropriée à l'espèce, à l'âge, au sexe, je doute qu'elle eût le même succès.
En commençant cette seconde période, nous avons profité de la surabondance de nos forces sur nos besoins pour nous porter hors de nous; nous nous sommes élancés dans lescieux; nous avons mesuré la terre; nous avons recueilli les lois de la nature, en un mot nous avons parcouru l'île entière : maintenant nous revenons à nous ; nous nous rapprochons insensiblement de notre habitation. Trop heureux, en y rentrant, de n'en pas trouver encore en possession l'ennemi qui nous menace, et qui s'apprête à s'en emparer 1
Que nous reste-t-il à faire après avoir observé tout ce qui nous environne? d'en con\ertir à notre usage tout ce que nous pouvons nous approprier, et de tirer parti de. notre curiosité pour l'avantage de notre bien-être. Jusqu'ici nous avons fait
provision d'instruments de toute espèce, sans savoir desquels nous aurions besoin. Peut-être, inutiles à nous-mêmes, les nôtres pourront-ils servir à d'autres ; et peut-être, à notre tour, aurons-nous oesoin des leurs. Ainsi nous trouverions tous notre compte à ces échanges : mais, pour les faire, il fait connaître nos besoins mutuels, il faut que chacun sache ce que d'autres ont à son usage, et ce qu'il peut leur offrir en retour. Supposons dix hommes, dont chacun a dix sortes de besoins. Il faut que chacun, pour son nécessaire, s'applique à dix sortes de travaux : mais, vu la différence de génie et de talent, l'un réussira moins à quelqu'un de ces travaux, l'autre à un autre. Tous, propres à diverses choses, feront les mêmes, et seront mal servis. Formons une société de ces dix hommes, et que chacun s'applique, pour lui seul et pour les neuf autres, au genre d'occupation qui lui convient le mieux : chacun profitera des talents des autres comme si lui seul les avait tous; chacun perfectionnera le sien par un continuel exercice : et il arrivera que tous les dix, parfaitement bien pourvus, auront encore du surabondant pour d'autres. Voilà le principe apparent de toutes nos institutions. Il n'est pas de mon sujet d'en examiner ici les conséquences : c'est ce que j'ai fait dans un autre écrit'.
Sur ce principe, un homme qui voudrait se regarder comme un être isolé, ne tenant du tout à rien e! se suffisant à luimême, ne pourrait être que misérable. Il lui serait même impossible de subsister; car, trouvant la terre entière couverte du tien et du mien, et n'ayant rien à lui que son corps, d'où tirerait-il son nécessaire? En sortant de l'état de nature, nous forçons nos semblables d'en sortir aussi; nul n'y peut demeurer malgré les autres : et ce serait réellement en sortir, que d'y vouloir rester dans l'impossibilité d'y vivre; car la première loi de la nature est le soin de se conserver.
Ainsi se forment peu à peu dans l'esprit d'un enfant les idées des relations sociales, même avant qu'il puisse être réellement membre, actif de la société. Emile voit que, pour avoir des instruments à son usage, il lui en faut encore à l'usage des autre4par lesquels il puisse obtenir en échange les choses qui lui sont nécessaires et qui sont en leur pouvoir. Je l'amène aisément à sentir le besoin de ces échanges, et à se mettre en état d'en profiter.