LIVRE I
Mais la question doit-elle s'envisager seulement par le côté physique? et l'enfant a-t-il moins besoin des soins d'une mère que de sa mamelle? D'autres femme?, des bètes même, pourront lui donner le lait qu'elle lui refuse : la sollicilude maternelle ne se supplée' point. Celle qui nourrit l'enfant d'une autre au lieu du sien est une mauvaise mère; comment serat-elle une bonne nourrice? elle pourra le devenir, mais lentement; il faudra que l'habitude change la nature : et l'enfanti mal soigné aura le temps de périr cent fois avant que sa nourrice ait pris pour lui une tendresse de mère.
De cet avantage même résulte un inconvénient qui seul devrait ôter à toute femme sensible le courage de faire nourrir son enfant par une autre, c'est celui de partager le droit de mère, ou plutôt de l'aliéner; de voir son enfant aimer une autre femme autant et plus qu'elle ; de sentir que la tendresse qu'il conserve pour sa propre mère est une grâce, et que celle qu'il a pour sa mère adoptive est un devoir : car, où j'ai trouve les soins d'une mère, ne dois-je pas l'attachement d'unfils?
La manière dont on remédie à cet inconvénient est d'inspirer aux enfants du mépris pour leurs nourrices en les traitant en véritables servantes. Quand leur service est achevé, on retire l'enfant, ou l'on congédie la nourrice; à force de la mat* recevoir, on la rebute de venir voir son nourrisson. Au bout de quelque années il ne la voit plus, il ne la connaît plus. La mère, qui croit se substituer à elle et réparer sa négligence par sa cruauté, se trompe. Au lieu de faire un tendra fils d'un nourrisson dénaturé, elle l'exerce à l'ingratitude; elle lui apprend à mépriser un jour celle qui lui donna la vier comme celle qui l'a nourri de son lait.
Combien j'insisterais sur ce point s'il était moins décourageant de rebattre en vain des sujets utiles! Ceci lient à plu» de choses qu'on ne pense. Voulez-vous rendre chacun à sespremiers devoirs, commencez par les mères; vous serez étonné des changements que vous produirez. Tout vient successivement de cette première dépravation : tout l'ordre moral s'altère ; le naturel s'éteint dans tous les cœurs; l'intérieur desmaisons prend un air moins vivant; le spectacle touchant d'une famille naissante n'attache plus les maris, n'impose plus d'égards aux étrangers ; on respecte moins la mère dont on ne voit pas les enfants; il n'y a point de résidence dans lea
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familles; l'habitude ne renforce plus les liens du sang; il n'y a ni pères ni mères, ni enfants, ni frères, ni sœurs ; tous se connaissent à peine, comment s'aimeraient-ila ? Chacun ne songe plus qu"à soi. Quand la maison n'est qu'une triste solitude, il faut bien aller s'égayer ailleurs.
Mais que les mères daignent nourrir leurs enfants, les mœurs vont se réformer d'elles-mêmes, les sentiments de la nature se réveiller dans tous les cœurs : l'Etat va se repeupler : ce premier point, ce point seul va tout réunir. L'attrait delà vie domestique est le meilleur contre-poison des mauvaises mœurs. Le tracas des enfants, qu'on croit importun, devient agréable ; il rend le père et la mère plus nécessaires, plus chers l'un à l'autre; il resserre entre eux le lien conjugal. Quand la famille est vivante et animée, les soins domestiques font la plus chère occupation de la femme et le plus doux amusement du mari. Ainsi de ce seul abus corrigé résulterait bientôt une réforme générale, bientôt la nature aurait repris tous ses droits. Qu'une fois les t'en) mes redeviennent mères, bientôt les hommes redeviendront pères et maris.
Discours superflus ! l'ennui même des plaisirs du monde ne ramène jamais à ceux-là. Les femmes ont cessé d'être mères; elles ne le seront plus; elles ne veulent plus l'être. Quand elles le voudraient, à peine le pouraient-elles; aujourd'hui que l'usage contraire est établi, chacune aurait à combattre l'opposition de toutes celles qui l'approchent; liguées contre un exemple que les unes n'ont pas donné et que les autres ne veulent pas suivre.
Il se trouve pourtant quelquefois encore de jeunes personnes d'un bon naturel qui, sur ce point osant braver l'empire de la mode et les clameurs de leur sexe, remplissent avec une vertueuse intrépidité ce devoir si doux que la nature leur impose. Puisse leur nombre augmenter par l'attrait des biens destinés à celles qui s'y livrent ! Fondé sur des conséquences que donne le plus simple raisonnement, et sur des observations que je n'ai jamais vues démenties, j'ose promettre à ces dignes mères un attaehementsolide et constant de la part de leurs maris, une tendresse vraiment filiale de la part de leurs enfants, l'estime et le respect du public, d'heureuses couches sans accident et sans suite, une santé ferme et vigoureuse, enfin le plaisir de se voir un jour imiter par leurs filles, et citer en exemple à celles d'autrui.