‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 145 sur 300 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

avec lui : si des étourdis L'entraînaient dans quelque extravagance, je lui en laisserais courir le danger: si des filous l'attaquaient au jeu, je le leur livrerais pour eu faire leurdupe1 je le laisserais encenser, plumer, dévaliser par eux ; et quand, Tayaut mis à sec, ils finiraient par se moquer de lui, je les remercierais encore en sa présence des leçons qu'ils ont bien voulu lui donner. Les seuls pièges dontjele garanti rais avec soin seraient eeux des courtisanes. Les seuls ménagements que j'aurais pour lui seraient de partager tous les dangers que je lui laisserais courir et tous les affronts que je lui laisserais recevoir. J'endurerais touten silence, sans plainte, sans reproche, sans jamais lui en dire un seul mot, et soyez sur qu'avec cette discrétion bien soutenue, tout ce qu'il m'aura vu souffrir pour lui fera plus d'impression sur son cœur que ce qu'il aura souiïeit luimême.

Je ne puis m'empêcher de relever ici la fausse dignité des gouverneurs qui, pour jouer sottement les sages, rabaissent leurs élèves, affectent de les traiter toujours en enfants, et de se distinguer toujours d'eux dans tout ce qu'ils leur font faire. Lom de ravaler ainsi leurs jeunes courages, n'épargnez rien pour leur élever l'âme; faites-en vos égaux afin qu'ils le deviennent: et, s'ils ne peuvent encore s'élever à vous, descendez à eux sans honte, sans scrupule. Songez que votre honneur n'est plus dans vous, mais dans votie élève : partagez ses fautes pour l'en corriger : chargez-vous de sa honte pour l'effacer : imitez ce brave Romain qui, voyant fuir son armée et ne pouvant la rallier, se mit à fuir à la tète de ses soldats, en criant : ils ne fuient pas, ils suivent leur capitaine. Fut-il déshonoré pour cela? Tant s'en faut : en sacrifiant ainsi sa gloire il l'augmenta. La force du devoir, la beauté de la

1. Au reste, notre élève donnera peu dans ce piège, lui que tant d'amusements environnent, lui qui ne s'ennuya de sa vie, et qui sait à peine à quoi sert l'argent. Les deux mobiles avec lesquels on conduit les enfants étant l'intérêt et la vanité, ces deux mêmes mobiles servent aux courtisanes et aux escrocs pour s'emparer d'eux dans la suite. Quand vous voyez exciter leur avidité par des prix, par des récompenses, quand vous les voyez applaudir à dix ans dans un acte public au collège, vous voyez comment on eur fera laisser à vingt leur bourse dans un brelan, et leur santé dans un mauvais lieu. 11 y a toujours à parier que le plus savant de sa classe deviendra le plus joueur et le plus débauché. Or les moyens dont on n'usa point dans l'enfance n'ont point dans la jeunesse le même abus. Mais on doit se souvenir qu'ici ma constante maxime est de mettre partout la chose au pis. Je cherche d'abord à prévenir le vice ; et puis je le suppose afin d'y remédier.

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vertu entraînent malgré nous nos suffrages et renversent nos insensés préjugés. Si je recevais un soufflet en remplissant mes fonctions auprès d'Emile, loin de me venger de ce soufflet, j'irais partout m'en vanter; et je doute qu'il y eût dans le le un homme assez vil ' pour ne pas m'en respecter davan-

Ce n'est pas que l'élève doit supposer dans le maître des lumières aussi bornées que les siennes et la même facilité à se laisserséduire. Cette opinion est bonne pour un enfant, qui, ne sachant rien voir, rien comparer, met tout le monde à sa poitée, et ne donne sa confiance qu'à ceux qui saveut s'y mettre en effet. Mais un jeune homme de l'âge d'Emile, et aussi sensé que lui, n'est plus assez sot pour prendre ainsi le change, et il ne serait pas bon qu'il le prit. La confiance qu'il doit avoir en son gouverneur est d'une autre espèce : elle doit porter sur l'autorité de la raison, sur la supériorité des lumières, sur les avanlages que le jeune homme est en état de connaîtie, et dont il sent l'utilité pour lui. Une longue expérience l'a convaincu qu'il est aimé de son conducteur; que ce conducteur est un homme sage, éclairé, qui, voulant son bonheur, sait ce qui peut le lui procurer. Il doit savoir que, pour son propre intérêt, il lui convient d'écouter ses avis. Or. si le maître se laissait tromper comme le disciple, il perdrait le droit d'en exiger de la déférence et de lui donner des leçons. Encore moins l'élève doit-il supposer que le maître le laisse à dessein tomber dans des pièges, et tend des embûches à sa simplicité. Que faut-il donc faire pour éviter à la fois ces deux inconvénients? Ce qu'il y a de meilleur et de plus naturel : être simple et vrai comme lui ; l'avertir des périls auxquels il s'expose; les lui montrer clairement, sensiblement, mais sans exagération, sans humeur, sans pédantesque étalage, surtout sans lui donner vos avis pour des ordres, jusqu'à ce qu'ils le soient devenus et que ce ton impérieux soit absolument nécessaire. S'obstiue-t-il après cela, comme il fera très souvent; alors ne lui dites plus rien; laissez-le en liberté, suivez-le, imitez-le, et cela gaiement, franchement; livrez-vous, amusez-vous autant que lui, s'il est possible. Si les conséquences deviennent trop fortes, vous êtes toujours là pour les arrêter; et cependant combien le jeune homme, témoinde votre

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