LIVRE IV
je jette ainsi mon élève hors de lui-même, ont cependant toujours un rapport direct à lui, puisque non seulement il en résuite une jouissance intérieure, mais qu'en le rendant bienfaisant au profit des autres je travaille à sa propre instruction. ^ J'ai d'abord donné les moyens, et maintenant j'en montre l'effet. Quelles grandes vues je vois s'arranger peu à peu dans sa tète ! Quels sentiments sublimes étouffent dans son cœur le germe des petites passions! Quelle netteté de judiciaire, quelle justesse de raison je vois se former en lui de ses pnickants cultives, de l'expérience qui concentre les vœux d'une âme grande dans l'étroite borne des possibles et fait qu'un homme supérieur aux autres, ue pouvant les élever à sa mesure, sait- s'abaisser à la leur! Les vrais principes du juste, les vrais modèles du beau, tous les rapports moraux des êtres, toutes les idées de l'ordre, se gravent dans son entendement; il voit la place de chaque chose et la cause qui l'en écarte : il voit ce qui peut faire le bien et ce qui l'empêche. Sans avoir éprouvé les passions humaines, il connaît leurs illusions et leur jeu.
J'avance, attiré par la force des choses, mais sans m'en imposer sur les jugements des lecteurs. Depuis longtemps ils me vuient dans le pays des chimères; moi, je les' vois toujours dans le pays des préjugés. En m 'écartant si fort des opinions vulgaires, je ne cesse de les avoir présentes à mon esprit : je les examine, je les médite, non pour les suivre ni pour les fuir, mais pour les peser à la balance du raisonnement. Toutes les fois qu'il me force à m'écarter d'elles, instruit par l'expérience, je me^tiens déjà pour dit qu'ils ne m'imiteront pas : je sais que, s'obstinant à n'imaginer possible que ce qu'ils voient, ils prendront le jeune homme que je figure pour un être imaginaire et fantastique, parce, qu'il diffère de ceux auxquels ils le comparent ; sans songer qu'il fautbien qu'il eu diffère, puisque élevé tout différemment, aiïecté de sentiments tout contraires, instruit tout autrement qu'eux, il sérail beaucoup plus surprenant qu'il leur ressemblât que d'être tel que je le suppose. Ce n'est pas l'homme de l'homme, c'est l'homme de la nature. Assurément il doit être fort étranger à leurs yeux.
En commençant cet ouvrage, je ne supposais rien que tout le monde ne pût observer ainsi que moi, parce qu'il est un point, savoir, la naissance de l'homme, duquel nous partons tous également : mais plus nous avançons, moi pour cultiver la
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nature, et vous pour la dépraver, plus nous nous éloignons les uns des autres. Mon élève, à six ans, différait peu des vôtres que vous n'aviez pas encore eu le temps de défigurer; maintenant ils n'ont plus rien de semblable; et l'âge de l'homme fait, dont il approche, doit le montrer sous une forme absolument différente, si je n'ai pas perdu tous mes soins. La quantité d'acquis est peut-être assez égale de part et d'antre; mais les choses acquises ne se ressemblent point. Vous êtes étonnésdetrouver à l'un des sentiments sublimes dont les autres n'ont pasle moindre germe ; mais considérez aussi que ceux-ci sont déjà tous philosophes et théologiens, avant qu'Emile sache seulement ce que c'est que philosophie et qu'il ait même entendu parler de Dieu.
Si donc on venait me dire : Rien de ce que vous" supposez n'existe; les jeunes gens ne sont faits ainsi; ils ont telle ou telle passion; ils font ceci ou cela : c'est comme si Ton niait que jamais poirier fût un grand arbre, parce qu'on n'en voit que des nains dans nos jardins.
Je prie ces juges, si prompts à la censure, de considérer que ce qu'ils disent là, je le sais tout aussi bien qu'eux, que j'y ai probablement réfléchi plus longtemps, et que, n'ayant nul intérêt à leur en imposer, j'ai droit d'exiger qu'ils se donnent au moins le temps de chercher en quoi je me trompe. Qu'ils examinent bien la constitution de l'homme, qu'ils suivent les premiers développements du cœur dans telle ou telle circonstance, afin de voir combien un individu peut différer d'un autre par la force de l'éducation: qu'ensuite ils comparent la mienne aux effets que je lui donne; et qu'ils disent en quoi j'ai mal raisonné : je n'aurai rien à répondre.
Ce qui me rend plus affirma tif, et, je crois, plus excusable de l'être, c'est qu'au lieu de me livrer à l'esprit de système, je donne le moins qu'il est possible au raisonnement et ne me fie qu'à l'observation. Je ne me fonde point sur ce que j'ai imaginé, mais sur ce que j'ai vu. Il est vrai que je n'ai pas renfermé mes expériences dans l'enceinte des murs d'une ville ni dans un seul ordre de gens ; mais, après avoir comparé tout autant de rangs et de peuples que j'en ai pu voir dans une vie passée à les observer, j'ai retranché comme artificiel ce qui était d'un peuple et non pas d'un autre, d'un état et non pas d'un autre, et n'ai regardé comme appartenant incontestablement à l'homme, que ce qui était commun à tous, à quelque âge, dans quelque rang, et dans quelque nalion que ce fût.