‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 163 sur 300 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

M'étant, pour ainsi dire, assuré de moi-même, je commence a regarder hors de moi, et je me considère avec une sorte de frémissement, jeté, perdu dans ce vaste univers, et comme ooyé dans Immensité dus êtres, sans rien savoir de ce qu'ils sont, montre eux, ni par rapport à moi. Je les étudie, je tes observe; et, le premier objet qui se présente à moi pour les comparer, c est moi-même.

Tout ce que j'aperçois parles sens est matière, et je déduis toutes les propriétés essentielles delà matière des qualités sensibles qui me la font apercevoir, et. qui en sont inséparables Je la vois tantôt en mouvement et tantôt en repos < : d'où j infère que ni le repos ni le mouvement ne. lui sont essentielsmais e mouvement, étant une action, est l'effet d'une causé dont e repos n'est que l'absence. Quand donc rien n'a-it sur a ma. ère, cl eue se meut point, et, par cela même qu'elle est indifférente au repos et au mouvement, son état naturel est d être en repos.

J'aperçois dans les corps deux sortes de mouvements, savoir mouvement communique, et mouvement spontané ou volontaire. Dans le premier, la cause motrice est étrangère au corps mû, et dans le second elle est en lui-même. Je ne conclurai pas de la que le mouvement d'une montre, par exemple, est spontané; car si rien d'étranger au ressort n'agissait sur lui, il ne tendrait point à se redresser, et ne tirerait point la chaîne. Par la même raison, je n'accorderai point non plus la spontanéité aux fluides, ni au feu même qui fait leur fluidité*

Vous me demanderez si les mouvements des animaux sont spontanés; je vous dirai que je n'en sais rien, mais que l'analogie est pour I affirmative. Vous me demanderez encore comment je sais donc qu'il y a des mouvements spontanés; je vous d rai que Je le sais parce que je le sens. Je veux mouvoir mon bras et je le meus, sans que ce mouvement ait d'autre cause

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la matière, si elle peut être conçue en repos. essence de

2. Les chimistes regardent le phlogistique ou l'élément ri» t„„ ,.„„,„„

pars .mmobile, et stagnant dans les mi.xtes dont .il fait part jusou™ ce

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immédiate que ma volonté. C'est en vain qu'on voudrait raisonner pour détruire en moi ce sentiment, il est plus fort que toute évidence; autant vaudrait me prouver que je n'existe pas.

S'il n'y avait aucune spontanéité dans les actions des hommes, ni dans rien de ce qui se fait sur la terre, on n'en serait que plus embarrassé à imaginer la première cause de tout mouvement. Pour moi, je me sens tellement persuadé que l'état naturel de la matière est d'être en repos, et qu'elle n'a par elle-même aucune force pour agir, qu'en voyant un corps en mouvement je juge aussitôt, ou que c'est un corps animé, ou que ce mouvement lui a été communiqué. Mon esprit refuse tout acquiescement à l'idée de la matière non organisée se mouvant d'elle-même, ou produisant quelque action.

Cependant cet univers visible est matière, matière éparse et morte1, qui n'a rien dans son tout de l'union, de l'organisation, du sentiment commun des parties d'un corps animé, puisqu'il est certain que nous qui sommes parties ne nous sentons nullement dans le tout. Ce même univers est en mouvement, et dant ses mouvements réglés, uniformes, assujettis à des lois constantes, i! n'a rien de cette liberté qui parait daus les mouvements spontanés de l'homme et des animaux.' Le monde n'est donc pas un grand animal qui se meuve de luimême ; il y a donc de ses mouvements quelque cause étrangère à lui, laquelle je n'aperçois pas; mais la persuasion intérieure me rend cette cause tellement sensible, que je ne puis voir rouler le soleil sans imaginer une force qui le pousse, ou que, si la terre tourne, je crois sentir une main qui la fait tourner.

S'il faut admettre des lois générales dont je n'aperçois point les rapports essentiels avec la matière, de quoi serai-je avancé? Ces lois, n'étant point des êtres réels, des substances ont donc quelque autre fondement qui m'est inconnu. L'expérience et l'observation nous ont fait connaîlre les lois du mouvement; ces lois déterminent les effets sans montrer les Causes ; elles ne suffisent point pour expliquer le système du monde et la marche de l'univers. Descartes avec des dés fermait le ciel et la terre; mais il ne put donner le premier branle à ces idées,

i. J"ai fait tous mes efforts pour concevoir une molécule vivante, sans pouvoir en venir à bout. L'idée de la matière senlant sans avoir des sens me parait inintelligible et contradictoire. Pour adopter ou rejeter cette idée, il faudrait commencer par la comprendre, et j'avoue que je n'ai pas ce bonheur-la.

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