LIVRE IV
maximes convenables aux attributs par lesquels seuls nous concevons son essence. Si donc elle ne nous apprenait que des choses absurdes et sans raison, si elle ne nous inspirait que des sentiments d'aversion pour nos semblables et de frayeur pour nous-mêmes, si elle ne nous peignait qu'un Dieu colère, jaloux, vengeur, partial, haïssant les hommes, un Dieu de la guerre et des combats, toujours prêt à détruire et foudroyer, toujours parlant de tourments, de peines, et se vantant de punir même les innocents, mon cœur ne serait point attiré vers ce Dieu terrible, et je nie garderais de quitter la religion naturelle pour embrasser celle-là; car vous voyez bien qu'il faudrait nécessairement opter. Votre Dieu n'est pas le nôtre, dirais-je à ses sectateurs. Celui qui commence par se choisir un seul peuple et proscrire le reste du genre humain n'est pas le père commun des hommes; celui qui destine au supplice éternel le plus ^rand nombre de ses créatures n'est pas le Dieu clément et bon que ma raison m'a montré.
A. l'égard des dogmes, elle me dit qu'ils doivent être clairs, lumineux, frappants par leur évidence. Si la religion naturelle est insuffisante, c'est par l'obscurité qu'elle laisse dans les grandes vérités qu'elle nous enseigne : c'est à la révélation de nous enseigner ces vérités d'une manière sensible à l'esprit de l'homme, de les mettre à sa portée, de les lui taire concevoir, afin qu'il les croie. La foi s'assure et s'affermit par l'entendement; la meilleure de toutes les religions est infailliblement la plus claire : celui qui charge de mystères, de contradictions, le culte qu'il me prêche, m'apprend par cela même à m'en défier. Le Dieu que j'adore n'est point un Dieu de ténèbres, il ne m'a point doué d'un entendement pour m'en interdire l'usage : me dire de soumettre ma raison, c'est outrager son
discours par féliciter les pauvres d'esprit, s'il faut tant d'esprit pour entendre sa doctrine et pour apprendre à croire eu lui. Quand vous m'aurez prouvé que je dois me soumettre, tout ira fort bien : mais pour me prouver cela mettez-vous à ma portée; mesurez vos raisonnements à la capacité d'un pauvre d'esprit, ou je ne reconnais plus en vous le vrai disciple de votre maître, et ce n'est pas sa doctrine que vous m'annoncez.
On appelle ainsi en logique l'argument par lequel on fait voir le cercle vicieux résultant d'un raisonnement qui se réduit à prouver une chose incertaine et obscure par une autre entachée des mêmes défauts, puis cette seconde par la première. Le dialèle est l'argument favori des sceptiques ou pyrrhoniens, et le plus formidable, dit Bayle, de tous ceux qu'ils emploient contre les dogmatiques (A A
auteur. Le ministre de la vérité ne tyrannise point ma raison,
il J'éclaire.
Nous avons mis à part toute autorité humaine ; et, sans elle, je ne saurais voir comment un homme en peut convaincre un autre en lui prêchant une doctrine déraisonnable. Mettons un moment ces deux hommes aux prises, et cherchons ce qu'ils pourront se dire dans cette âpreté de langage ordinaire aux deux partis.
1 L'INSPIRE
La raison vous apprend que le tout est plus grand que sa partie ; mais moi je vous apprends, de la part de Dieu, que c'est la partie qui est plus grande que le tout.
LE RAISONNEUR
Et qui êtes-vous pour m'oser dire que Dieu se contredit? et à qui croirai-je par préférence, de lui qui m'apprend par la raison les vérités éternelles, ou de vous qui m'annoncez de sa part une absurdité?
F L'INSPIRE
A moi, car mon instruction est plus positive; et je vais vous prouver invinciblement que c'est lui qui m'envoie.
LE RAISONNEUR
Comment? vous me prouverez que c'est Dieu qui vous envoie déposer contre lui ? Et de quel genre seront vos preuves pour me convaincre qu'il est plus certain que Dieu me parle par votre bouche que par l'entendement qu'il m'a donné?
L'INSPIRÉ
L'entendement qu'il vous a donné! Homme petit et vainl comme si vous étiez le premier impie qui s'égare dans sa raison corrompue par le péché !
LE RAISONNEUR
Homme de Dieu, vous ne seriez pas non plus lepremier fourbe qui donne son arrogance pour preuve de sa mission.
L'INSPIRÉ
Quoi 1 les philosophes disent aussi des injures !
LE RAISONNEUR
Quelquefois, quand les saints leur en donnent l'exemple.
L'INSPIRÉ
Oti'. moi, j'ai le droit d'en dire, je parle de la part de Dieu
LE RAISONNEUR
Il serait bon de montrer vos titres avant d'user de vos privilèges.
L'INSPIRÉ
Mes titres sont authentiques, la terre et les cieux déposeront pour moi. Suivez bien mes raisonnements je vous prie.
LE RAISONNEUR
Vos raisonnements! vous n'y pensez pas. M'apprendre que ma raison me trompe, n'est-ce pas réfuter ce qu'elle m'aura dit pour vous? Quiconque veut récuser la raison doit convaincre sans se servir d'elle. Car, supposons qu'en raisonnant vous m'ayez bien convaincu; comment saurai-je si ce n'est point ma raison corrompue parle péché qui méfait acquiescer à ce que vons me dites I D'ailleurs, quelle preuve, quelle démonstration pourrez-vous jamais employer plus évidente que l'axiome qu'elle doit détruire? Il est tout aussi croyable qu'un bon syllogisme est un mensonge, qu'il l'est que la partie est plus grande que le tout.
L'INSPIRÉ
Quelle différence! Mes preuves sont sans réplique; elles sont d'un ordre surnaturel.
LE RAISONNEUR
Surnaturel ! Que signifie ce mot? Je ne l'entends pas.
L'INSPIRÉ
Des changements dans l'ordre de la nature, des prophéties, des miracles, des prodiges de toute espèce.
LE RAISONNEUR
Des prodiges! des miracles! Je n'ai jamais rien vu de tout cela.
L'INSPIRÉ
D'autres l'ont vu pour vous. Des nuées de témoins... le témoignage des peuples...
LE RAISONNEUR
Le témoignage des peuples est-il d'un ordre surnaturel?
L'INSPIRÉ
Non; mais quand il est unanime, il est incontestable.
LE RAISONNEUR
11 n'y a rien de plus incontestable que les principes de la raison, et l'on ne peut autoriser une absurdité sur le té-
moignage des hommes. Encore une fois, voyons des preuves surnaturelles, car l'attestation du genre humain n'en est pas une.
L'INSPIRÉ
0 cœur endurci ! la grâce ne vous parle point.
LE RAISONNEUR
Ce n'est pas ma faute ; car, selon vous, il faut avoir déjà reçu la grâce pour savoir la demander. Commencez donc à me parler au lieu d'elle.
LÏNSPIRÉ
Ah 1 c'est ce que je fais, et vous ne m'écoutez pas. Mais que dites-vous des prophéties?
LE RAISONNEUR
Je dis premièrement que je n'ai pas plus entendu de prophéties que je n'ai vu de miracles. Je dis de plus qu'aucune prophétie ne saurait faire autorité pour moi.
L'INSPIRÉ
Satellite du démon ! et pourquoi les prophéties ne font-elles pas autorité pour vous?
LE RAISONNEUR
Parce que, pour qu'elles la fissent, il faudrait trois choses dont le concours est impossible ; savoir que j'eusse été témoin de la prophétie, que je fusse témoin de l'événement, et qu'il me fût démontré que cet événement n'a pu cadrer fortuitement avec la prophétie; car, fût-elle plus précise, plus claire, plus lumineuse qu'un axiome de géométrie, puisque la clarté d'une prédiction faite au hasard n'en rend pas l'accomplissement impossible, cet accomplissement, quand il a lieu, ne prouve rien à la rigueur pour celui qui Ta prédit.
Voyez donc à quoi se réduisent vos prétendues preuves surnaturelles, vos miracles, vos prophéties. A croire tout cela sur la foi d'autrui, et à soumettre à l'autorité des hommes l'autorité de Dieu parlant à ma raison. Si les vérités éternelles que mon esprit conçoit pouvaient souffrir quelque atteinte, il n'y aurait plus pour moi nulle espèce de certitude ; et, loin d'être sûr que vous me parlez de la part de Dieu, je ne serais pas même assuré qu'il existe.
Voilà bien des difficultés, mon enfant, et ce n'est pas tout. Parmi tant de religions diverses qui se proscrivent et s'excluent