LIVRE IV
Je ne concevrai jamais que ce que tout homme est obligé de -avoir soit enfermé dans des livres, et que celui qui n'est à portée ni de ces livres, ni des gens qui les entendent soit puni • Tune ignorance involontaire. Toujours des livres! quelle manie! Parce que l'Europe est pleine de livres, les Européens les dent comme indispensables, sans songer que, sur les trois [u trts de la terre, on n*en a jamais vu. Tous les livres n'onlils pas été écrits par des hommes? Comment donc l'homme en aurait-il besoin pour connaître ses devoirs? Et quels moyens avait-il de les connaître avant que ces livres fussent faits? Ou il upprendrasesdevoirsdelui-même,ouilest dispensé de les savoir.
Nos catholiques font grand bruit de l'autorité de l'Église; mais que gagnent-iis à cela, s'il leur faut un aussi grand appareil de preuves pour établir cette autorité, qu'aux autres sectes pour établir directement leur doctrine? l'Eglise décide que l'Église a droit de décider. Ne voilà-t-il pas une autorité bien prouvée? Sortez de là, von» rentrez dans toutes nos discussions.
Connaissez-vous beaucoup de chrétiens qui aient pris la peine l'examiner avec soin ce quele judaïsme allègue contre eux? Si quelques-uns en ont vu quelque chose, c'est dans les livres des chrétiens, lionne manière de s'instruire des raisons de leurs adversaires ! Mais comment faire? Si quelqu'un usait publier parmi nous des livres où l'on favoriserait ouvertement le juiaïsme, nous punirions l'auteur, l'éditeur, le libraire*. Cette police est commode et sûre, pour avoir toujours raison. U y a plaisir à réfuter des gens qui n'osent parler.
Ceux d'entre nous qui sont à portée de converser avec des juifs ne sont guère plus avancés. Les malheureux se sentent à notre discrétion ! la tyrannie qu'on exerce envers eux les rend craintifs ; ils savent combien peu l'injustice et la cruauté coûtent à la charité chrétienne : qu'oseront-ils dire sans s'exposer à nous faire crier au blasphème? L'avidité nous donne du zèle, et ils sont trop riches pour n'avoir pas tort. Les plus savants, les plus éclairés sont toujours les plus circonspects. Vous convertirez quelque misérable, payé pour calomnier sa secte ; vous
1. Entre mille faits connus, en voici un qui n'a pas besoin de commentaire. Dan3 le xvie siècle, les théologiens catholiques ayant condamné au feu tous les livres des juifs, sans distinction, l'illustre et savant Reuchlin, consulté sur cette affaire, s'en attira de terribles qui faillirent le perdre, pour avoir seulement été d'avis qu'on pouvait conserver ceux de ces livres qui ne faisaient rien contre le christianisme, et qui traitaient de matières indifférentes à la religion.
ferez parler quelques vils fripiers, qui céderont pour vous flatter; vous triompherez de leur ignorance ou de leur lâcheté, tandis que leurs docteurs souriront en silence de votre ineptie. Mais croyez-vous que dans des lieux où ils se sentiraient en sûreté Ton eût aussi bon marché d'eux? En Sorbonne, il est clair comme le jour que les prédictions du Messie se rapportent à Jésus-Christ. Chez les rabbins d'Amsterdam, il est tout aussi clair qu'elles n'y ont pas le moindre rapport. Je ne croirai jamais avoir bien entendu les raisons des juifs, qu'ils n'aient un État libre, des écoles, des universités, où ils puissent parler et disputer sans risque. Alors seulement nous pourrons savoir ce qu'ils ont à dire.
A Constantinople les Turcs disent leurs raisons, mais nous n'osons dire les nôtres ; là c'est notre tour de ramper. Si les Turcs exigent de nous pour Mahomet, auquel nous ne croyons point le même respect que nous exigeons pour Jésus-Christ des Juifs qui n'y croient pas davantage, les Turcs ont-ils tort? avons-nous raison? sur quel principe équitable résoudronsnous cette question ?
Les deux tiers du genre humain ne sont ni Juifs, ni mahométans, ni chrétiens ; et combien de millions d'hommes n'ont jamais ouï parler de Moïse, de Jésus-Christ, ni de Mahomet! On le nie ; on soutient que nos missionnaires vont partout. Cela est bientôt dit. Mais vont-ils dans le cœur de l'Afrique, encore inconnu, et où jamais Européen n'a pénétré jusqu'à présent? Vont-ils dans la Tartarie méditerranée suivre achevai les hordes ambulantes, dont jamais étranger n'approche, et qui, loin d'avoir ouï parler du pape, connaissent à peine le grand lama? Vont-ils dans les continents immenses de l'Amérique, où des nations entières ne savenl pas encore que des peuples d'un autre monde ont mis les pieds dans le leur? Vont-ils au Japon, dont leurs manœuvres les ont fait chasser pour jamais, et où leurs prédécesseurs ne sont connus des générations qui naissent que comme des intrigants rusés, venus avec un zèle hypocrite pour s'emparer doucement de l'empire. Vont-ils dans les harems des princes de l'Asie annoncer l'Evangile à des milliers de pauvres esclaves ? Qu'ont fait les femmes de cette partie du monde pour qu'aucun missionnaire ne puisse leur prêcher la foi ? Iront-elles toutes en enfer pour avoir été recluses ?
Quand il serait vrai que l'Évangile est annoncé par toute la