‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 190 sur 300 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

son ne peuvent, dans l'institution de la nature, nous mener plus loin que la religion naturelle; et c'est à quoi je me borne avec mon Emile. S'il en doit avoir une autre, je n'ai plus en cela le droit d'être son guide ; c'est à lui seul de la choisir.

Nous travaillons de concert avec la nature, et tandis qu'elle forme l'homme physique, nous tâchons de former l'homme moral ; mais nos progrès ne sont pas les mêmes. Le corps est déjà robuste et fort, que l'âme est encore languissante et faible; et quoi que l'art humain puisse faire, le tempérament précède toujours la raison. C'est à retenir l'un et à exciter l'autre que nous avons jusqu'ici donné tous nos soins, afin que l'homme fût toujours un, le plus qu'il était possible. En

diant chez eux. On n'en voit point non plus chez les Turcs, où les fonda tions pieuses sont innombrables : ils sont, par principe de religion, hospitaliers, même envers les ennemis de leur culte.

« Les mahométans disent, selon Chardin, qu'après l'examen qui suivra « la résurrection universelle, tous les corps iront passer un pont appelé € Poul-Serrho, qui est jeté sur le feu éternel, pont qu'on peut appeler, « disent-ils, le troisième et dernier examen et le vrai jugement final, parce « que c'est là où se fera la séparation des bons d'avec les méchants..., etc.

« Les Persans, poursuit Chardin, sont fort infatués de ce pont ; et lorsque « quelqu'un souffre une injure dont, par aucune voie ni dans aucun temps, « il ne peut avoir raison, sa dernière consolation est de dire: Eh bien! par « le Dieu vivant, tu me le payeras au double au dernier jour ; tu ne passerai « point le Poul-Serrho que tu ne me satisfasses auparavant ; je m'attacherai € au bord de ta veste et me jetterai à tes jambes. J'ai vu beaucoup de gens « éminents, et de toutes sortes de professions, qui, appréhendant qu'on ne € criât ainsi haro sur eux au passage de ce pont redoutable, sollicitaient « ceux qui se plaignaient d'eux de leur pardonner : cela m'est arrivé cent « fois à moi-même. Des gens de qualité, qui m'avaient fait faire, par impor- « tunité, des démarches autrement que je n'eusse voulu, m'abordaient au « bout de quelque temps qu'ils pensaient que le chagrin en était passé, et ■ me disaient : Je te prie, halal becon antchisra, c'est-à-dire rends-moi cette « affaire licite ou juste. Quelques-uns même m'ont fait des présents et « rendu des services, afin que je leur pardonnasse en déclarant que je le « faisais de bon cœur : de quoi la cause n'est autre que cette créance qu'on « ne passera point le pont de l'enfer qu'on n'ait rendu le dernier quatrain • à ceux qu'on a oppressés. » (Tome VII, in-12, page 50.)

Croirai-je que l'idée de ce pont qui répare tant d'iniquités n'en prévient jamais ? Que si l'on était aux Persans cette idée, en leur persuadant qu'il n'y a ni Poul-Serrho, ni rien de semblable, où les opprimés soient venté* de leurs tyrans après la mort, n'est-il pas clair que cela mettrait ceux-ci fort à leur aise, et les délivrerait du soin d'apaiser ces malheureux ? Il est donc faux que cette doctrine ne fût pas nuisible ; elle ne serait donc pas la vérité.

Philosophe, tes lois morales sont fort belles ; mais montre-m'en, de grâce, la sanction. Cesse un moment de battre la campagne, et dis-moi nettement ce que tu mets à la place du Poul-Sav/w.

développant le naturel, nous avons donné le change à sa sensibilité naissante; nous l'avons réglé en cultivant laraison. Les objets intellectuels modéraient l'impression des objets sensibles. En remontant au principe des choses, nous l'avons soustrait à l'empire des sens; il était simple de s'élever de l'étude de la nature à la recherche de son auteur.

Quand nous en sommes venus là, quelles nouvelles prises nous nous sommes données sur notre élève! que de nouveaux moyens nous avons de parler à son cœur! C'est alors seulement qu'il trouve son véritable intérêt à èlrebon, à faire le bien loin des regards des hommes, et sans y être forcé par les lois, à être juste entre Dieu et lui, à remplir son devoir, même aux dépens de sa vie, et à porter dans son cœur la vertu, non seulement pour l'amour de l'ordre, auquel chacun préfère toujours l'amour de soi, mais pour l'amour de l'auteur de son être, amour qui se confond avec ce même amour de soi, pour jouir enfin du bonheur durable que le repos d'une bonne conscience et la contemplation de cet Être suprême lui promettent dans l'autre vie, après avoir bien usé de celle-ci. Sortez de là, je ne vois plus qu'injusîice, hypocrisie et mensonge parmi les hommes. L'intérêt particulier, qui, dans la concurrence, l'emporte nécessairement sur toutes choses, apprend à chacun d'eux à parer le vice du masque de la vertu. Que tous les autres hommes fassent mon bien aux dépens du leur; que tout se rapporte à moi seul; que tout le genre humain meure, s'il le faut, dans la peine et dans la misère pour m'épargner un moment de douleur ou de faim : tel est le langage intérieur de tout incrédule qui raisonne. Oui, je le soutiendrai foule ma vie ; quiconque a dit dans son cœur : Il n'y a point de Dieu, et parle autrement, n'est qu'un menteur ou un insensé.

Lecteur, j'aurais beau faire, je sens bien que vous et moi ne verrons jamais mon Emile sous les mêmes traits ; vous vous le figurerez toujours semblable à vos jeunes, gens, toujours étourdi, pélulan!, volage, errant de fête en fêle, d'amusement en amusement, sans jamais pouvoir se fixer à rien. Vous rirez de me voir faire un contemplatif, un philosophe, un vrai théologien, d'un jeune homme ardent, vif, emporté, fougueux, dans l'âge le plus bouillant de la vie. Vous direz : Ce rêveur poursuit toujours sa chimère; en nous donnant un élève de sa façon, il ne le forme pas seulement, il le crée, il le tire de son cerveau ; et, croyant toujours suivre la nature, il s'en écarte

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à chaque instant. Moi, comparant mon élève aux vôtres, je trouve à peine ce qu'ils peuvent avoir de commun. Nourri si différemment, c'est presque un miracle s'il leur ressemble en quelque chose. Gomme il a passe son enfance dans toute la liberté qu'ils prennent dans leur jeunesse, il commence à prendra dans sa jeunesse la règle à laquelle on les a soumis enfants : cette règle devient leur fléau, ils la prennent en horreur, ils n'y voient que lalongue tyrannie des maîtres, ils croient ne sortir de l'enfance qu'en secouant toute espèce de joug', ils se dédommagent alors de la longue contrainte où on les a tenus, comme un prisonnier, délivré des fers, étend, agite et fléchit ses membres.

Emile, au contraire, s'honore de se faire homme, et de s'assujettir au joug de la raison naissante; son corps, déjà formé, n'a plus besoin des mêmes mouvements, et commence à s'arrêter de lui-même, tandis que son esprit, à moitié développé, cherche à son tour à prendre l'essor. Ainsi l'âge de raison n'est pour les uns que l'âge de la licence; pour l'autre, il devient l'âge du raisonnement.

Voulez-vous savoir lesquels d'eux ou de lui sont mieux en cela dans l'ordre de la nature, considérez les différences dans ceux qui en sont plus ou moins éloignés : observez les jeunes gens chez les villageois, et voyez s'ils sont aussi pétulants que les vôtres. « Durant l'enfance des sauvages, dit le sieur Le Beau, « on les voit toujours actifs, et s'occupant sans cesse à diffé- « rents jeux qui leur agitent le corps; mais à peine ont-ils « atteint l'âge de l'adolescence, qu'ils deviennent tranquilles, « rêveurs: ils ne s'appliquent plus guère qu'à des jeux sérieux « ou de hasard2. » Emile, ayant été élevé dans toute la liberté des jeunes paysans et des jeunes sauvages, doit changer et s'arrêter comme eux en grandissant. Toute la différence est qu'au lieu d'agir uniquement pour jouer ou pour se nourrir, il a, dans ses travaux et dans ses jeux, appris à penser. Parvenu donc à ce terme par cette route, il se trouve tout disposé pour celle où je l'introduis : les sujets de réflexion que je lui présente irritent sa curiosité, parce qu'ils sont beaux par eux-

1. Il n'y a personne qui voie l'enfance avec tant de mépris que ceux qui en sortent, comme il n'y a pas de pays où les rangs soient gardés avec plus d'affectation que ceux où l'inégalité n'est pas grande, et où chacun craint toujours d'être confondu avec son inférieur.

2. Aventures du sieur C. Le Beau, avocat au parlement, t. II, p. 70.

mêmes, qu'ils sont tout nouveaux pour lui, et qu'il est en état de les comprendre. Au contraire, ennuyés, excédés de vos fades leçons, de vos longues morales, de vos éternels catéchismes, comment vos jeunes gens ne se refuseraient-ils pas à l'application d'esprit qu'on leur a rendue triste, aux lourds préceptes dont on n'a cessé de les accabler, aux méditations sur Fauteur de leur être, dont on a fait .l'ennemi de leurs plaisirs! Ils n'ont conçu pour tout cela qu'aversion, dégoût, ennui ; la contrainte les en a rebutés : le moyen désormais qu'ils s'y livrent quand ils commencent à disposer d'eux ? 11 leur faut du nouveau pour leur plaire, il ne leur faut plus rien de ce qu'on dit aux enfants. C'est la même chose pour mon élève; quand il devient homme, je lui parle comme à un homme, et ne lui dis que des choses nouvelles ; c'est précisément parce qu'elles ennuient les autres qu'il doit les trouver de son goût.

Voilà comment je lui fais doublement gagner du temps, en retardant au profit de la raison le progrès de la nature. Mais ai-jeen effet retardé ce progrès? Non ; je n'ai fait qu'empêcher l'imagination de l'accélérer; j'ai balancé par des leçons d'une autre espèce des leçons précoces que le jeune homme reçoit d'ailleurs. Tandis que le torrent de nos institutions l'entraîne, l'attirer en sens contraire par d'autres institutions, ce n'est pas i'ôter de sa place, c'est l'y maintenir.

Le vrai moment de la nature arrive enfin, il faut qu'il arrive. Puisqu'il faut que l'homme meure, il faut qu'il se reproduise, afin que l'espèce dure et que l'ordre du monde soit conservé. Quand, par les signes dont j'ai parlé, vous pressentirez le moment critique, à l'instant quittez avec lui pour jamais votre ancien ton. C'est votre disciple encore, mais ce n'est plus votre élève. C'est votre ami, c'est un homme, traitez-le désormais comme tel.

Quoi! faut-il abdiquer mon autorité losqu'elle m'est le plus nécessaire? Faut-il abandonner l'adulte à lui-même au moment qu'il sait le moins se conduire, et qu'il l'ait les plus grands écarts? Faut-il renoncer à mes droits quand il lui importe le plus que j'en use? Vos droits! Qui vous dit d'y renoncer? ce n'est qu'a présent qu'ils commencent pour lui. Jusqu'ici vous n'en obteniez rien que par force ou par ruse ; l'autorité, la loi du devoir, lui étaient inconnues; il fallait le contraindre ou le tromper pour vous faire obéir. Mais vous voyez de combien de nouvelles chaînes vous avez environné son cœur. La raison,

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