‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 195 sur 300 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

chez eux était appareil, représentation, cérémonie, et tout faisait impression sur les cœurs des citoyens. Il importait à l'Etat que le peuple s'assemblât pu tel lieu plutôt qu'en tel autre: qu'il vit ou ne vit pas le Capitule ; qu'il lût ou ne fût pas tourné du côté du sénat; qu'il délibérât tel ou tel jour par préférence. Les accusés changaient d'habit, les candidats en changeaient; le* guerriers ne vantaient pas leurs exploits, ils montraient leurs blessures. A la mort de César, j'imagine un de nos orateurs, voulant émouvoir le peuple, épuiser tous les lieux communs de l'art pour faire une pathétique description de ses plaies, de son sang, de son cadavre : Antoine, quoique éloquent, ne dit point tout cela; il fait apporter le corps. Quelle rhétorique!

Mais cette digression m'entraîne insensiblement loin de mon sujet ainsi que font beaucoup d'autres, etmes écarts sont trop fréquents pour pouvoirètre longs et tolérables: je reviens donc.

Ne raisonnez jamais sèchement avec la jeunesse. Revêtez la raison d'un corps si vous voulez la lui rendre sensible. Faites passer par le cœur le langage de l'esprit, afin qu'il se fasse entendre. Je le répète, les arguments froids peuvent déterminer nos opinions, non nos actions; ils nous font croire et non pas agir; on démontre ce qu'il faut penser, et non ce qu'il faut faire. Si cela est vrai pour tous les hommes, à plus forte raison l'est-il pour les jeunes gens encore enveloppés dans leurs sens, et qui ne pensent qu'autant qu'ils imaginent.

Je me garderai donc bien, même après les préparations dont j'ai parlé, d'aller tout d'un coup dans la chambre d'Emile lui faire lourdement un long discours sur le sujet dont je veux l'instruire. Je commencerai par émouvoir son imagination; je choisirai le temps, le lieu, les objets les plus favorables à l'impression que je veux faire; j'appellerai, pour ainsi dire, toute la nature à témoin de nos entretiens; j'attesterai l'Être éternel, dont elle est l'ouvrage, de la vérité de mes discours ; je le prendrai pour juge entre Emile et moi; je marquerai la place où nous sommes, les rochers, les bois, les montagnes qui nous entourent pour monuments de ses engagements et des miens; je mettrai dans mes yeux, dans mon accent, dans mon geste, l'enthousiasme et l'ardeur que je lui veux inspirer. Alors je lui parierai et il m'écoutera, je m'attendrirai et il sera ému. ttn me pénétrant de la sainteté de mes devoirs je lui rendrai les

siens plus respectables; j'aimerai la force du raisonnement d'images et de figures; je ne serai point long et diffus en froides maximes, mais abondant en sentiments qui débordent; ma raison sera grave et sentencieuse, mais mon cœur n'aura jamais assez dit. C'est alors qu'en lui montrant tout ce que j'ai fait pourlui, je le lui montrerai comme fait pour moi-même, il verra dans ma tendre affection la raison de tous mes soins. Quelle surprise, quelle agitation je vais lui donner en changeant tout à coup de langage! au lieu de lui rétrécir l'àme en lui parlant toujours de son intérêt, c'est du mien seul que je lui parlerai désormais, et je le toucherai davantage; j'enflammerai son jeune cœur de tous les sentiments d'amitié, d<j générosité, de reconnaissance, que j'ai déjà fait naître, et qui sont si doux à nourrir. Je le passerai contre mon sein en versant sur lui des larmes d'attendrissement; je lui dirai : Tu es mon bien, mon enfant, mon ouvrage; c'est de ton bonheur que j'attends le mien : si tu frustres mes espérances, tu me voies vingt ans de ma vie, et tu fais le malheur de mes vieux jours. C'est ainsi qu'on se fait écouter d'un jeune homme, et qu'on grave au fond de son cœur le souvenir de ce qu'on lui dit.

Jusqu'ici j'ai tâché de donner des exemples dans la manière dont un gouverneur doit instruire son disciple dans les occasions difficiles. J'ai tenté d'eu faire autant dans celle-ci ; mais, après bien des essais, j'y renonce, convaincu que la langue française est trop précieuse pour supporter jamais dans un livre la naïveté des premières instructions sur certains SlljftS.

La langue française est, dit-on, la plus chaste des langues; je la crois, moi, la plus obscène : car il me semble que la chasteté d'une langue ne consiste pas à éviter avec soin les tours déshonnètes, mais à ne pas les avoir. En effet, pour les éviter, il faut qu'on y pense et il n'y a point de langue où il soit plus difficile de parler purement en tout sens que' la française. Le lecteur, toujours plus habile à trouver des sens obcènes que l'auteur à les écarter, se scandalise, s'effarouche de tout. Comment ce qui passe par des oreilles impures ne contracterait-il pas leur souillure ? Au contraire, un peuple de bonnes mœurs a des termes propres pour toutes choses ; et ces termes sont toujours honnêtes, parce qu'ils sont toujours empioyés honnêtement. Il est impossible d'imaginer un

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