‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 198 sur 300 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

En suivant une roule opposée, j'arriverai plus sûrement au même but. Je ne craindrai point de flatter en lui le doux sentiment dont il est avide; je le lui peindrai comme le suprême bonheur de la vie, parce qu'il l'est en effet: en le lui peignant, je veux qu'il s'y livre; en lui faisant sentir quel charme ajoute à l'attrait des sens l'union des cœurs, je le dégoûterai du libertinage, et je le rendrai sage en le rendant amoureux.

Qu'il faut être borné pour ne voir dans les désirs naissants d'un jeune homme qu'un obstacle aux leçons de la raison ! Moi, j'y vois le vrai moyen de le rendre docile à ces mêmes leçons. On n'a de prise sur les passions que par les passions ; c'est par leur empire qu'il fa-itcombaltre leur tyrannie, et c'est toujours de la nature elle-même qu'il faut tirer les instruments propres à la régler.

Emile n'est pas fait pour rester toujours solitaire; membre de la société, il en doit remplir les devoirs. Fait pour vivre avec les hommes, il doit les connaître. Il connaît l'homme en général ; il lui reste à connaître les individus. Il sait ce qu'on fait dans le monde : il lui reste à voir comment on y vit. 11 est temps de lui montrer l'extérieur de celte grande scène dont il connaît déjà tous les jeux cachés. 11 n'y portera plus l'admiration stupide d'un jeune étourdi, mais le discernement d'un esprit droit et juste. Ses passions pourront l'abuser, sans doute; quand est-ce qu'elles n'abusent pas ceux qui s'y livrent? mais au moins il ne sera point trompé par celles des autres. S'il les voit, il les verra de l'œil du sage, sans être entraîné par leurs exemples ni séduit par leurs préjugés.

Gomme il y a un âge propre à l'étude des sciences, il y en a un pour bien saisir l'usage du monde. Quiconque apprend cet usage trop jeunelesuit toute sa vie, sanschoix, sans réflexion, et, quoique avec suffisance, sans jamais bien savoir ce qu'il l'ait. Mais celui qui l'apprend, et qui en voit les raisons, le suit avec plus de discernement, et par conséquent avec plus de justesse et de grâce. Donnez-moi un enfant de douze ans qui ne sache rien du tout, à quinze ans je dois vous le rendre aussi savant que celui que vous avez instruit dès le premier âge, avec la différence que le savoir du vôtre ne sera que dans sa mémoire, et que celui du mien sera dans son jugement. De même, introduisez un jeune homme de vingt ans dans le monde; bien conduit, il sera dans un an plus aimable et plus judicieusement poli que celui qu'on y aura nourri dès son

enfance: carie premier, étant capable de sentir les raisons de tous les procédés relatifs à l'âge, à l'état, au sexe, qui constituent cet usage, les peut réduire en principes, et les étendre aux cas non prévus; au heu que l'autre, n'ayant que sa routine pour toute règle, est embarrassé sitôt qu'on en sort.

Les jeunes demoiselles françaises sont toutes élevées dans des couvents jusqu'à ce qu'on les marie. S'aperçoit-on qu'elles aient peine alors à prendre ces manières qui leur sont si nouvelles? et accusera-t-on les femmes de Paris d'avoir l'air gauche, embarrassé, et d'ignorer l'usage du monde pour n'y avoir pas été mises dès leur enfance! Ce préjugé vient des gens du monde eux-mêmes, qui, ne connaissant rien de plus important que celte petite science, s'imaginent faussement qu'on ne peut s'y prendre de trop bonne heure pour l'acquérir.

Il est vrai qu'il ne faut pas non plus trop attendre. Quiconque a passé toute sa jeunesse loin du grand monde y porte le reste de sa vie un air embarrassé, contraint, un propos toujours hors de propos, des manières lourdes et maladroites, dont, l'habitude d'y vivre ne le défait plus, et qui n'acquièrent qu'un nouveau ridicule par l'effort de s'en délivrer. Chaque sorte d'instruction a son temps propre qu'il faut connaître, et ses dangers qu'il faut éviter. C'est surtout pour celle-ci qu'ils se réunissent; mais je n'y expose pas non plus mon élève sans précaution pour l'en garantir.

Quand ma méthode remplit d'un même objet toutes les vues, et quand, parant un inconvénient, elle en prévient un autre, je juge alors qu'elle est bonne, et que je suis dans le vrai. C'est ce quejecrois voir dans l'expédientqu'elle me suggère ici. Si je veux être austère et sec avec mon disciple, je perdrai sa confiance, et bientôt ilse cachera de moi. Sije veux être complaisant, facile, ou fermer les yeux, de quoi lui sert d'être sous ma garde? Je ne fais qu'autoriser son désordre, et soulager sa conscience aux dépens de la mienne. Si je. l'introduis danle monde avec le seul projet de l'instruire, il s'instruira plus que je neveux. Si je l'en tiens éloignéjusqu'à la fin, qu'aura-lil appris de moi? Tout, peut-être, hors l'art le plus nécessaire à l'homme et au citoyen, qui est de savoir vivre avec ses semblables. Si je donne à ces soins une utilité trop éloignée, elle sera pour lui comme nulle , il ne fait cas que du présent. Si je me contente de lui fournir des amusements, quel bien lui faiê-je? il s'amollit et ne s'instruit point.

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