LIVRE IV
pressente il changera sensiblement de forme Selon les états. Il sera plus modeste et oins respectueux pour les femmes, pins vif el plus tendre auprès des filles à marier. 11 ne perd point de vue l'objet de ses recherches, et c'est toujours à ce qui les lui rappelle qu'il marque le plus d'attention.
Personne ne sera plus exact à tous les égards fondés sur l'ordre de la nature, et môme sur le bon ordre de la société ; mais les premiers seront toujours préférés aux autres; et il respectera davantage un particulier plus vieux que lui, qu'un magistrat de son âge. Étant donc pour l'ordinaire un des plus jeunes des sociétés où il se trouvera, il sera toujours un des plus modestes, non parla vanité de paraître humble, mais par un sentiment naturel et fondé sur la raison. Il n'aura point l'impertinent savoir-vivre d'un jeune fat, qui, pour amuser la compagnie, parle plus haut queles sages et coupe la parole aux anciens : il n'autorisera point, pour sa part, la réponse, d'un vieux gentilhomme à Louis XV, qui lui demandait lequel il préféraitde son siècle ou de celui-ci : «Sire, j'ai passé ma « jeunesse à respecter les vieillards, et il faut que je passe « ma vieillesse à respecter les enfants. »
Ayant une âme tendre et sensible, mais n'appréciant rien sur le taux de l'opinion, quoiqu'il aime à plaire aux autres, il se souciera peu d'en être considéré. D'où il suit qu'il sera plus affectueux que poli, qu'il n'aura jamais d'airs ni de faste, et qu'il sera plus touché d'une caresse que de mille éloges. Par les mômes raisons il ne négligera ni ses manières ni son maintien ; il pourra même avoir quelque recherche dans sa parure, non pour paraître un homme de goût, mais pour rendre sa figure agréable; il n'aura point recours au cadre doré, et jamais l'enseigne de la richesse ne souillera son ajustement.
On voit que tout cela n'exige point de ma part un étalage de préceptes, et n'est qu'un effet de sa première éducation. On nous fait un grand mystère de l'usage du monde; comme si, !ans l'âge où l'on prend cet usage, on ne le prenait pas naturellement, et comme si ce n'était pas dans un cœur honnête qu'il faut chercher ses premières lois! La véritable politesse consiste à marquer de la bienveillance aux hommes; elle se montre sans peine quand on en a ; c'est pour celui qui n'en a pas qu'on est forcé de réduire en art ses apparences.
« Le plus malheureux effet de la politesse d'usage est d'en- « seigner l'art de se passer des vertus qu'elle imite. Qu'on
« nous inspire dans l'éducation l'humanité et la bienfaisance, « nous aurons la politesse, ou nous n'en aurons' plus besoin.
« Si nous n'avons pas celle qui s'annonce par les grâces, « nous aurons celle qui annonce l'honnête homme et le « citoyen; nous n'aurons pas besoin de recourir à la fausseté.
m Au lieu d'être artificieux pour plaire, il suffira d'être bon : « au lieu d'êlre faux pour flatter les faiblesses des autres, « il suffira d'être indulgent.
« Ceux avec qui l'on aura de tels procédés n'en seront ni .< enorgueillis ni corrompus; ils n'en seront que reconnais- <■ sauts, et en deviendront meilleurs1. »
Il me semble que si quelque éducation doit produire l'espèce de politesse qu'exige ici M. Duclos, c'est celle dont j'ai tracé le plan jusqu'ici.
Je conviens pourtant qu'avec des maximes si différentes Emile ne sera point comme tout le monde, et Dieu le préserve de l'être jamais ! mais, en ce qu'il sera différent des autres, il ne sera ni fâcheux, ni ridicule : la différence sera sensible sans être incommode. Emile sera, si l'on veut, un aimable étranger. D'abord on lui pardonnera ses singularités en disant : Il se formera. Dans la suite on sera tout accoutume à ses manières; et voyant qu'il n'en chansre pas, on les lui pardonnera encore -en disant : Il est fait ainsi.
Il ne sera point l'été comme un homme aimable, mais on l'aimera sans savoir pourquoi; personne ne vantera son esprit, maison le prendra volontiers pour juge entre les gens d'esprit : le sien sera net et borné, il aura le sens droit et le jugement sain. Ne courant jamais après les idées neuves, il ne saurait se piquer d'esprit. Je lui ai fait sentir que toutes les idées salutaires et vraiment utiles aux hommes ont été les premières connues, qu'elles sont de tout temps les seuls vrais liens de la société, et qu'il ne reste aux esprits transcendants qu'à se distinguer par des idées pernicieuses et funestes au genre humain. Cette manière de se faire admirer ne le toucheguère : il sait où il doit trouver le bonheur de sa vie, et en quoi il peut contribuer au bonheur d'aulrui. La sphère de ses connaissances ne nd pas plus loin que ce qui est profitable. Sa route est étroite et bien marquée; n'étant point tenté d'en sortir, il reste confondu avec ceux qui la suivent; il ne veut ni s'égarer