LIVRE IV
les plaisirs, n'importe; mon cœur t'en promet que tu n'as E connus.
Mars un vieux satyre usé de débauche, sans agrément, sans ménagement, sans égard, sans aucune espèce d'honnêteté, incapable, indigne de plaire à toute femme qui se connaît eu gens aimables, croit suppléer à tout cela chez une innocente, en gagnant de vitesse sur l'expérience, et lui donnant la première émotion des sens. Son dernier espoir est de plaire à la faveur de la nouveauté; c'est incontestablement là le motif secret de celte fantaisie; mais il se trompe, l'horreur qu'il fait n'est pas moins de la nature que n'en sont ies désirs qu'il voudrait exciter. Il se trompe aussi dans sa folle attente : celte même nature a soin de revendiquer ses droits : toute fille qui se vend s'est déjà donnée; et s'etant donnée à son choix, elle a fait la comparaison qu'il craint. Il achète donc un plaisir imaginaire, et n'en est pas moins abhorré.
Pour moi, j'aurai beau changer étant riche, il est un point où je ne changerai jamais. S'il ne me reste ni mœurs ni vertu, il me restera du moins quelque goût, quelque sens, quelque délicatesse ; et c«la me garantira d'user ma fortune eu dupe à courir après des chimères, d'épuiser ma bourse et ma vie à me faire trahir et moquer par des enfants. Si j'étais jeune, je chercherais les plaisirs de la jeunesse; et, les voulant dans toute leur volupté, je ne les chercherais pas en homme riche. Si je restais tel que je suis, ce serait autre chose; je me bornerais prudemment aux plaisirs de mon âge; je prendrais les goûts dont je peux jouir, et j'étoufferais ceux qui ne léraient plus que mon supplice. Je n'irais point offrir ma barbe grise aux dédains railleurs des jeunes filles; je ne supporterais point de voir mes dégoûtantes caresses leur faire soulever le cœur, de leur préparer à mes dépens les récils les plus ridicules, de les imaginer décrivant les vilains plaisirs du vieux singe de manière à se venger de les avoir endurés. Que si des habitudes mal combattues avaient tourné mes anciens désirs en besoins, j'y satisferais peut-être, mais avec honte, mais en rougissant de moi. J'ôterais la passion du besoin, je m'assortirais le mieux qu'il me serait possible, et m'en tiendrais là : je ne me ferais plus une occupation de ma faiblesse, et je voudrais surtout n'en avoir qu'un seul témoin. La vie humaine a d'autres plaisirs quand ceux-là lui manquent; en courant vainement. après ceux qui fuient, on s'ôte encore ceux qui nous sont laisses.
Changeons de goûts avec les années, ne déplaçons pas plus les âges que les saisons : il faut être soi dans tous les temps, et ne point lutter contre la nature : ces vains elïorts usent la vie et nous empêchent d'en user.
Le peuple ne s'ennuie guère, sa vie est active; si ses amusements ne sont pas variés, ils sont rares; beaucoup de jours de fatigue lui t'ont goûter avec délices quelques jours de t'êtes. Une alternative de longs travaux et de courts loisirs tient lieu d'assaisonnement aux plaisirs de son état. Pour les riches, leur grand fléau c'est l'ennui, au sein de tant d'amusements rassemblés à grands frais, au milieu de tant de gens concourant à leur plaire, l'ennui les consume et les tue, ils passent leur vie à le fuir et à en être atteints : ils sont accables de son poids insupportable : les femmes surtout, qui ne savent plus ni s'occuper ni s'amuser, en sont dévorées sous le nom de vapeurs; il se transforme pour elles en un mal horrible, qui leur ôte quelquefois la raison, et enfin la vie. Pour moi, je ne connais point de sort plus affreux que celui d'une jolie femme de Paris, après celui du petit agréable qui s'attache à elle, qui, changé de même en femme oisive, s'éloigne ainsi doublement de son élat, et à qui la vanité d'être homme à bonnes fortunes faitsupporterla langueur des plus tristes jours qu'ait jamais passé créature humaine.
Les bienséances, les modes, les usages qui dérivent du luxe et du bon air, renferment le cours de la vie dans la plus maussade uniformité. Le plaisir qu'on veut avoir aux yeux des autres est perdu pour tout le monde : on ne l'a ni pour eux ni pour soi'. Le ridicule, que l'opinion redoute sur toute chose, est toujours à côté d'elle pour la tyranniser et pour la punir. On n'est jamais ridicule que par des formes déterminées : celui qui sait varier ses situations et ses plaisirs efface aujourd'hui l'impression d'hier : il est comme nul dans l'esprit des hommes; mais il jouit, car il est tout entière chaque heure et à chaque chose. Ma seule forme constante serait celle-là; dans chaque situation je ne m'occuperais d'aucune autre, et je prendrais
1. Deux femmes du monde, pour avoir l'air de s'amuser beaucoup, se font une loi de ne jamais se coucher qu'à cinq heures du malin. Dans la rigueur de l'hiver, leurs gens passent la nuit dans la rue à les attendre, fort embarrassés à s'y garantir d'être gelés. Ou outre un soir, ou pour mieux dire, un matin, dans l'appartement où ces deux personnes si amusée.- laissaient couler les heures sans lès compter : on les trouve exacte nient seules, dormant chacune dans son fauteuil.