‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 224 sur 300 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Il est très commun de défendre aux enfants de rien demander à table; car on ne croit jamais mieux réussir dans leur éducation qu'en la surchargeant de préceptes inutiles, comme si un morceau de ceci ou de cela n'était pas bientôt accordé ou refusé1, sans faire mourir sans cesse un pauvre enfant d une convoitise aiguisée par l'espérance. Tout le monde sait l'adresse d'un jeune garçon soumis à cette loi, lequel, ayant été oublié à table, s'avisa de demander du sel, etc. Je ne dirai pas qu'on pouvait le chicaner pour avoir demandé directement du sel et indirectement de la viande ; l'omission était si cruelle, que, quand il eût enfreint ouvertement la loi et dît sans détour qu'il avait faim, je ne puis croire qu'on l'en eût puni. Mais voici comment s'y prit, en ma présence, une petite fille de six ans dans un cas beaucoup plus diflicile ; car, outre qu'il lui était rigoureusement défendu de demander jamais rien ni directement ni indirectement, la désobéissance n'eût pas été graciable, puisqu'elle avait mangé de tous les plats, hormis un seul, dont ont avait oublié de lui donner, et qu'elle convoitait beaucoup.

Or, pour obtenir qu'on réparât cet oubli sans qu'on pût l'accuser de désobéissance; elle fit en avançant le doigt la revue de tous les plats, disant tout haut, à mesure qu'elle les montrait : fai mangé de ça, fai mangé de ça : mais elle affecta si visiblement de passer sans rien dire celui dont elle n'avait point mangé, que quelqu'un s'en apercevant lui dit: etde cela, en avez-vous mangé? Oh! non, reprit doucement la petite gourmande en baissant les yeux. Je n'ajouterai rien; comparez : ce tour-ci est une ruse de fille, l'autre est une ruse de garçon.

Ce qui est est bien, et aucune loi générale n'est mauvaise. Cette adresse particulière donnée au sexe est un dédommagement très équitable de la force qu'il a de moins; sans quoi la femme ne serait pas la compagne de l'homme, elle serait son esclave : c'est par cette supériorité de talent qu'elle se maintient son égale, et qu'elle le gouverne en lui obéissant. La femme a tout contre elle, nos défauts, sa timidité, sa faiblesse; elle n'a pour elle que son art et sa beauté. N'est-il pas juste qu'elle cultive l'un et l'autre? iMais la beauté n'est pas générale; elle

1. Un enfant se rend importun quand il trouve son compte à l'être; mais il ne demandera jamais deux fois la même chose, si la première réponse est toujours irrévocable.

périt par mille accidents, elle passe avec les années, l'habitude en détruit L'effet. L'esprit seul est la véritable ressource du sexe: non ce sot esprit auquel on donne tant de prix dans I le monde, et qui ne sert à rien pour rendre la vie heureuse, I mais l'esprit de son état, l'art de tirer parti du nôtre, et de se I prévaloir de nos propres avantages. On ne sait pas combien I cette adresse des femmes nous est utile à nous-mêmes, com- I bien elle ajoute de charme à la société des deux sexes, com- I bienellesert à réprimer la pétulance des enfants, combien elle I contient de maris brutaux, combien elle maintient de bons I ménages que la discorde troublerait sans cela. Les femmes I artificieuses etméchantes en abusent, je le sais bien; mais de 1 quoi le vice n'abuse-t-il pas? Ne détruisons point les instru- 1 ments du bonheur parce que les méchants s'en servent quel- J quefois à nuire.

On peut briller par la parure, mais on ne plait que par la personne. Nos ajustements ne sont point nous; souvent ils déparent à force d'être recherchés, et souvent ceux qui font le plus remarquer celle qui les porte sont ceux qu'on remarque le moins. L'éducation des jeunes filles est en ce puint tout à fait à contre-sens. On leur promet des ornements pour récompense, on leur fait aimer les atours recherchés : Qu'elle est belle! leur dit-on quand elles sont fort parées. Et tout au contraire on devrait leur faire entendre que tant d'ajustement n'est tait que pour cacher des défauts, et que le vrai triomphe de la beauté est de briller par elle-même. L'amour des modes est de mauvais goût parce que les visages ne changent pas avec elles, et que la figure restant la même, ce qui lui sied une fois lui sied toujours.

Quand je verrais la jeune fille se pavaner dans ses atours, je paraîtrais inquiet de sa figure ainsi déguisée et de ce qu'on en pourra penser; je dirais : Tous ces ornements la parent trop, c'est dommage: croyez-vous qu'elle en pût supporter de plus simples? est-elle assez belle pour se passer de ceci ou de cela? Peut-être sera-t-elle la première à prier quon lui ôtecet ornement, et qu'on juge: c'est le cas de l'applaudir, s'il y a lieu. Je ne la louerais jamais tant que quand elle serait le plus simplement mise. Quand elle ne regardera la parure que comme un supplément aux grâces de la personne et comme un aveu tacite qu'elle a besoin de secours pour plaire, elle ne sera point fière de son ajustement, elle en sera humble; et si,

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