‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 244 sur 300 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

« Sophie, vous voilà grande fille, et ce n'est pas pour l'être « toujours qu'on le devient. Nous voulons que vous soyez heurt reuse : c'est pour nous que nous le voulons parce que notre « bonheur dépend du vôtre. Le bonheur d'une honnête fille est « de faire celui d'un honnête homme : il faut donc penser à « vous marier; il y faut penser de bonne heure, car du mariage « dépend le sort de la vie, et l'on n'a jamais trop de temps pour « y penser.

« Rien n'est plus difficile que le choix d'un bon mari, si ce « n'est peut-être celui d'une bonne femme. Sophie, vous serez « cette femme rare, vous serez la gloire de notre vie et le bon- « heur de nos vieux jours; mais de quelque mérite que vous « soyez pourvue, la terre ne manque pas d'hommes qui en ont « encore plus que vous. Il n'y en a pas un qui dût s'honorer « de vous obtenir, il y en a beaucoup qui vous honoreraient « davantage. Dans ce nombre il s'agit d'en trouver un qui « vous convienne, de le connaître, et de vous faire connaître à « lui.

« Le plus grand bonheur du mariage dépend de tant de con- « venances, que c'est une folie de les vouloir toutes rassembler. « Il faut d'abord s'assurer des plus importantes : quand les « autres s'y trouvent, on s'en prévaut; quand elles manquent, « on s'en passe. Le bonheur parfait n'est pas sur la terre, mais « le plus grand des malheurs, et celui qu'on peut toujours « éviter, est d*ètre malheureux par sa faute.

u II y a des convenances naturelles, il y en a d'institution, « il y en a qui ne tiennent qu'à l'opinion seule. Les parents « sont juges des deux dernières espèces, les enfants seuls le u sont de la première. Dans les mariages qui se font par l'au- « torité des pères, on se règle uniquement sur les convenances « d'institution et d'opinion : ce ne sont pas les personnes k qu'on marie, ce sont les conditions et les biens : mais tout « cela peut changer; les personnes seules restent toujours, « elles se portent partout avec elles; en dépit de la fortune, « ce n'est que par les rapports personnels qu'un mariage peut « être heureux.

« Votre mère était de condition, j'étais riche; voilà les seules « considérations qui portèrent nos parents à nous unir. J'ai « perdu mes biens, elle a perdu son nom : oubliée de sa fart mille, que lui sert aujourd'hui d'être née demoiselle? Dans « nos désastres, l'union de nos cœurs nous a consolés de tout;

« la conformité de nos goûts nous a fait choisir, cette retraite ; « nous y vivons heureux dans la pauvreté, nous nous tenons « Lieu de tout l'un à autre. Sophie est notre trésor commun; « nous bénissons le ciel de nous avoir donné celui-là et de u nous avoir ôté tout le reste. Voyez, mon enfant, où nous a « conduits la Providence : les convenances qui nous firent ma- « rier sont évanouies; nous ne sommes heureux que parcelles « que l'on compta pour rien.

« C'est aux époux à s'assortir. Le penchant mutuel doit être <( leur premier lien : leurs yeux, leurs cœurs doivent être leurs « premiers guides ; car comme leur premier devoir, étant unis, <( est de s'aimer, et qu'aimer ou n'aimer pas ne dépend point « de nous-mêmes, ce devoir en emporte nécessairement un « autre, qui est de commencer pas s'aimer avant de s'unir. « C'est là le droit de la nature, que rien ne peut abroger : « ceux qui l'ont gênée par tant de lois civiles ont eu plus « d'égard à l'ordre apparent qu'au bonheur du mariage et aux <( mœurs des citoyens. Vous voyez, ma Sophie, que nous ne « vous prêchons pas une morale difficile. Elle ne tend qu'à « vous rendre maîtresse de vous-même, et à nous en rapporte ter à vous sur le choix de votre époux.

« Après vous avoir dit nos raisons pour vous laisser une « entière liberté, il est juste de vous parler aussi des vôtres « pour en user avec sagesse. Ma fille, vous êtes bonne et rai- <c sonnable, vous avez de la droiture et de la piété, vous avez les m talents qui conviennent à d'honnêtes femmes, et vous n'êtes « pas dépourvue d'agréments; mais vous êtes pauvre : vous « avez les biens les plus estimables, et vous manquez de ceux « qu'on estime le plus. N'aspirez donc qu'à ce que vous pouvez « obtenir, et réglez votre ambition, non sur vos jugements ni « sur les nôtres, mais sur l'opinion des hommes. S'il n'était « question que d'une égalité de mérite, j'ignore à quoi je « devrais borner vos espérances : mais ne les élevez point au- « dessus de votre fortune, et n'oubliez pas qu'elle est au plus « bas rang. Bien qu'un homme digne de vous ne compte pas « cette inégalité pour un obstacle, vous devez faire alors ce « qu'il ne fera pas : Sophie doit imiter sa mère, et n'entrer « que dans une famille qui s'honore d'elle. Vous n'avez point « vu notre opulence, vous êtes née durant notre pauvreté ; vous « nous la rendez douce et vous la partagez sans peine. Oroyez- « moi, Sophie, ne cherchez point des biens dont nous bénissons

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