‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 260 sur 300 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

est donc ce profit. J'y consens d'autant plus volontiers que cet exemple me donnera lieu d'exposer une maxime très utile et d'en combattre une très funeste.

Emile aime, il n'est donc pas téméraire; et Ton conçoit encore mieux quel'impérieuse Sophie n'est pas fille à lui passer des familiarités. Gomme la sagesse a son terme en toute chose, on la taxerait bien plutôt de trop de dureté que de trop d'indulgence; et son père lui-même craint quelquefois que son extrême fierté ne dégénère en hauteur. Dans les tête-à-têle les plus secrets Emile n'oserait solliciter la moindre faveur, pas même y paraître aspirer; et quand elle veut bien passer son bras sous le sien à la promenade, grâce qu'elle ne laisse pas changer en droit, à peine ose-L-il quelquefois, en soupirant, presser ce bras contre sa poitrine. Cependant, après une longue contrainte, il se hasarde à baiser furtivement sa robe; et plusieurs fois il est assez heureux pour qu'elle veuille bien ne pas s'en apercevoir. Un jour qu'il veut prendre un peu plus ouvertement la même liberté, elle s'avise de le trouver très mauvais. Il s'obstine, elle s'irrite, le dépit lui dicte quelques mots piquants; Emile ne les endure pas sans réplique : le reste du jour se passe en bouderies, et Ton se sépare très mécontents.

Sophie estmal à son aise Sa mère est sa coniidente; comment lui cacherait-elle son chagrin? C'est sa première brouillerie; et une brouillerie d'une heure est une si grande affaire! Elle se repent de sa faute : sa mère lui permet de la réparer, son père le lui ordonne.

Le lendemain, Emile, inquiet, revientplus tôt qu'à l'ordinaire. Sophie est à la toilette de sa mère, le père est aussi dans la même chambre : Emile entre avec respect, mais d'un air triste. A peine le père et la mère l'ont-ils salué, que Sophie se retourne, et, lui présentant la main, lui demande, d'un ton caressant commentil se porte. Il est clair que cette jolie main ne s'avance ainsi que pour être baisée : il l'a reçoit et ne la baise pas. Sophie, un peu honteuse, la retire d'aussi bonne grâce qui lui est possible. Emile, qui n'est pas fait aux manières des femmes, et qui ne sait àquoi le caprice est bon, ne l'oublie pas aisément et ne s'apaise pas si vite. Le père de Sophie, la voyant embarrassée, achève de la déconcerter par des railleries. La pauvre fille, confuse, humiliée, ne sait plus ce qu'elle fait et donnerait tout au monde pour oser pleurer. Plus elle se

contraint, plus son cœur se gonfle; une larme s'échappe enfin malgré qu'elle eu ait. Emile voit celte larme, se précipite à ses genoux, lui prend la main, la baise plusieurs fois avec saisissement. Ma loi, vous êles trop bon, dit le père en éclatant de rire; j'aurais moins d'indulgence pour toutes ces folles, et je punirais la bouche qui m'aurait otTensé. Emile, enhardi par ce discours, tourne un œil suppliant vers !a mère, et, croyant voir un signe de consentement, s'approche en tremblant du visage de Sophie, qui détourne la tête, et, pour sauver sa bouche, expose une joue de roses. L'indiscret ne s'en contente pas; on résiste faiblement. Quel baiser, s'il n'était pas pris sous les yeux d'une mère! Sévère Sophie, prenez garde à vous; on vous demandera souvent votre robe à baiser, à condition que vous Ja refuserez quelquefois. '

Après cette exemplaire punilion, le père sort pour quelque affaire ; la mère envoie Sophie sous quelque prétexte, puis elle adresse la parole à Emile et lui dit d'un ton sérieux : ■t Monsieur, je crois qu'un jeune homme aussi bien né, aussi »< bien élevé que vous, qui a des sentiments et des mœurs, « ne voudrait pas payer du déshonneur d'une iainille l'amitié « qu'elle lui témoigne. Je ne suis ni farouche ni prude; .je *< sais ce qu'il faut passer à la jeunesse folâtre : et ce que j'ai « souffert sous mes yeux le prouve assez. Consultez votre ami « sur vos devoirs, il vous dira quelle différence il y a entre « les jeux que la présence d'un père et d'une mère autorisée! <( les libertés qu'on prend loin d'eux en abusant de leur con- « fiance, et tournant en pièges les mêmes faveurs qui, sous « leurs yeux, ne sont qu'innocentes. Il vous dira, Monsieur, que « ma fille n'a eu d'autre tort avec vous que celui de ne pas « voir,dès la première fois, ce qu'ellene devait jamais souffrir; « il vous dira que tout ce qu'on prend pour faveur en devient « une, et qu'il est indigne d'un homme d'honneur d'abuser de « la simplicité d'une jeune fiUe pour usurper .en secret les « mêmes libertés qu'elle peut souffrir devant tout le monde. Car « on sait ce que la bienséance peut tolérer en public ; mais « on ignore où s'arrête, dans l'ombre du mystère, celui qui « se fait seul juge de ses fantaisies. »

Après cette juste réprimande, bien plus adressée à moiqu'à mon élève, cette sage mère nous quitte, et me laisse dans l'admiration de sa rare prudence, qui compte pour peu qu'on baise devant elle la bouche de sa fille et qui s'effraye qu'on.

ose baiser sa robe en particulier. En réfléchbsaml: à la folie de nos maximes, qui sacrifient toujours à la décence la véritable honnêteté, je comprends pourquoi le langage est d'autant plus chaste que les cœurs sont plus corrompus, et pourquoi les procédés sont d'autant plus exacts que ceux qui les ont sont plus malhonnêtes.

En pénétrant, à cette occasion, le cœur d'Emile des devoirs que j'aurais dû plus tôt lui dicter, il me vient une réflexion nouvelle, qui fait peut-être le plus d'honneur à Sophie, et que je me garde pourtant bien de communiquer à son amant; c'est qu'il est clair que cette prétendue fierté qu'on lui reproche n'est qu'une précaution tressage pour se garantir d'elle-même. Ayant le malheur de se sentir un tempérament combustible, elle redoute la première étincelle et l'éloigné de tout sou pouvoir. Ce n'est pas par fierté qu'elle est sévère, c'est par humilité. Elle prend sur Emile l'empire qu'elle craint de n'avoir pas sur Sophie ; elle se sert de l'un pour combattre l'autre. Si elle était plus confiante, elle serait bien moins hère. Olez ce seul point, quelle fille au monde est plus facile et plus douce? qui est-ce qui supporte plus patiemment une offense ? qui est-ce qui craint plus d'en faire à autrui? qui est-ce qui a moins de prétentions en tout genre, hors la vertu ? Encore n'est-ce pas de sa \erlu qu'elle est tière, elle ne Test que pour la conserver; et quand elle peut se livrer sans risque au penchant de son cœur, elle caresse jusqu'à son amant. Mais sa discrète mère ne lait pas tous ces détails à son père même : les hommes ne doivent pas tout savoir.

Loin même qu'elle semble s'enorgueillir de sa conquête, Sophie en est devenue encore plus affable et moins exigeante avec tout le monde, hors peut-être le seul qui produit ce changement. Le sentiment de l'indépendance n'enfle plus son noble cœur. Elle triomphe avec modestie d'une victoire qui lui coûte sa liberté. Elle a le maintien moins libre et le parler plus timide depuis qu'elle n'entend plus le mot d'amant sans rougir; mais le contentement perce à travers son embarras, et cette honte elle-même n'est pas un sentiment fâcheux. C'est surtout avec les jeunes survenants que la différence de sa conduite est le plus sensible. Depuis .qu'elle ne les craint plus, l'extrême réserve qu'elle avait avec eux s'est beaucoup relâchée. Décidée dans son choix, elle se montre sans scrupule gracieuse aux indifférents ; d'autant moins difficile sur leur

mérite qu'elle n'y prend plus d'intérêt, elle les trouve toujours assez aimables pour des gens qui ne lui seront jamais rien.

Si le véritable amour pouvait user de coquetterie, j'en croirais même voir quelques traces dans la manière dont Sophie se comporte avec eux en présence de son amant. On dirait que non contente de l'ardente passion dont elle l'embrase par un mélange exquis de reserve et de caresses, elle n'est pas lâchée encore d'irriter cette même passion par un peu d'inquiétude; on dirait qu'égayant à dessein ses jeunes hôtes, elle destine au tourment d'Emile les grâces d'un enjouement qu'elle n'ose avoir avec lui : mais Sophie est trop attentive, trop bonne, trop judicieuse pour le tourmenter en efl'et. Pour tempérer ce dangereux stimulant, l'amour et l'honnêteté lui tiennent lieu de prudence : elle sait l'alarmer et le rassurer précisément quand il faut; et si quelquefois elle l'inquiète, elle ne l'attriste jamais. Pardonnons le souci qu'elle donne à ce qu'elle aime à la peur qu'elle a qu'il ne soit jamais assez enlacé.

Mais quel effet ce petit manège fera-t-il sur Emile? Sera-l-il jaloux? ne le sera-t-il pas? C'est ce qu'il faut examiner : car de telles digressions entrent aussi dans l'objet de mon livre et m'éloiguent peu de mon sujet.

J ai fait voir précédemment comment, dans les choses qui ne tiennent qu'à l'opinion, cette passion s'introduit dans le cœur de l'homme. Mais eu amour c'est autre chose; la jalousie parait alors tenir de si près à la nature, qu'on a bien de ia peine à croire qu'elle n'en vienne pas; et l'exemple môme des animaux, dont plusieurs sont jaloux jusqu'à la fureur, semble établir le sentiment opposé sans réplique. Est-ce l'opinion des hommes qui apprend aux coqs à se mettre en pièces, et aux taureaux à se battre jusqu'à la mort?

L'aversion contre tout ce qui trouble et combat nos plaisirs est un mouvement naturel, cela est incontestable. Jusqu'à certain point le désir de posséder exclusivement ce qui nous plaît est encore dans le même cas. Mais quand ce désir, devenu passion, se transforme en fureur ou en une fantaisie ombrageuse et chagrine appelée jalousie, alors c'est autre chose; cette passion peut être naturelle, ou ne l'être pas : il faut distinguer.

L'exemple tiré des animaux a été ci-devant examiné dans «le Discours sur l'Inégalité; et maintenant que j'y réfléchis de

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