LIVRE V
des bras, l'exercice, le mouvement, lui sont tellement devenus nécessaires, qu'il n'y pourrait renoncer sans souffrir. Le réduire tout à coup à une vie molle et sédentaire serait l'emprisonner, l'enchaîner, le tenir dans un état violent de contrainte; je ne doute pas que son humeur et sa santé n'en fussent également altérées. A peine peut-il respirer à son aise dans une chambre bien fermée; il lui faut le grand air, le mouvement, la fatigue. Aux genoux même de Sophie, il ne peut s'empêcher de regarder quelquefois la campagne du coin de l'œil, et de désirer de la parcourir avec elle. Il reste pourtant quand il faut rester; mais il est inquiet, agité; il semble se débattre; il reste parce qu'il est dans les fers. Voilà donc, allez-vous dire, des besoins auxquels je l'ai soumis, des assujettissements que je lui ai donnés : et tout cela est vrai; je l'ai assujetti à l'état d'homme.
Emile aime Sophie; mais quels sont les premiers charmes qui l'ont attaché? La sensibilité, la vertu, l'amour des choses honnêtes. En aimant cet amour dans sa maîtresse, l'aurait-il perdu pour lui-même? A quel prix à son tour Sophie s'est-elle mise? A celui de tous les sentiments qui sont naturels au cœur de son amant; l'estime des vrais biens, la frugalité, la simplicité, le généreux désintéressement, le mépris du faste et des richesses. Emile avait ces vertus avant que l'amour les lui eût imposées. En quoi donc Emile est-il véritablement changé? Il a de nouvelles raisons d'être lui-même; c'est le seul point où il soit différent de ce qu'il était.
Je n'imagine pas qu'en lisant ce livre avec quelque attention, personne puisse croire que toutes les circonstances de la situation où il se trouve se soient ainsi rassemblées autour de lui par hasard. Est-ce par hasard que, les villes fournissant tant de filles aimables, celle qui lui plaît ne se trouve qu'au fond d'une retraite éloignée? Est-ce par hasard qu'ils se conviennent? Est-ce par hasard qu'ils ne peuvent loger dans le même lieu? Est-ce par hasard qu'il ne trouve un asile que si loin d'elle? Est-ce par hasard qu'il la voit si rarement, et qu'il est forcé d'acheter par tant de fatigues le plaisir de la voir quelquefois ? Il s'effémine, dites-vous. Il s'endurcit, au contraire ; il faut qu'il soit aussi robuste que je l'ai fait pour résister aux fatigues que Sophie lui fit supporter.
Il loge à deux grandes lieues d'elle. Cette distance est le soufflet delà forge; c'est par elle que je trempe les traits de
l'amour. S'ils logeaient porte à porle, ou qu'il pût l'aller voir mollement assis dans son bon carrosse, il l'aimerait à son aise, il l'aimerait en Parisien. Léandre eût-il voulu mourir pour Héro, si la mer ne l'eût séparé d'elle? Lecteur, épargnez-moi des paroles ; si vous êtes fait pour m'entendre, vous suivrez assez mes règles dans nies détails.
Les premières fois que nous sommes allés voir Sophie, nous avons pris des chevaux pour aller plus vite. Nous trouvons cet xpélient commode, et à la cinquième fois nous continuons de prendre des chevaux. Nous étions attendus ; à plus d'une demilieue de la maison nous apercevons du monde sur le chemin. Emile observe, le cœur lui bat ; il approche, il reconnaît Sophie, il se précipite à bas de son cheval, il part, il vole, il est aux pieds de l'aimable famille. Emile aime les beaux chevaux ; le sien est vif, il se sent libre, il s'échappe à travers champs : je le sui-,je l'atteins avec peine, je le ramène. Malheureusement Sophie a peur des chevaux, je n'ose approcher d'elle. Emile ne voit rien; mais Sophie l'avertit à l'oreille de la peine qu'il a laissé prendre à son ami. Emile accourt tout honteux, prend les chevaux, reste en arrière : il est juste que chacun ait son tour. 11 part le premier pour se débarrasser de nos montures. En laissant Sophie derrière lui, il ne trouve plus le cheval une voilure aussi cummode. 11 revient essoufflé, et nous rencontre à moitié chemin.
Au voyage suivant Emile ne veut plus de chevaux. Pourquoi? lui-dis-je; nous n'avons qu'à prendre un laquais pour en avoir soin. Ah! dit-il, surchargerons-nous ainsi la respectable famille? Vous voyez bien qu'elle veut tout nourrir, hommes et chevaux. Il est vrai, reprends-je, qu'ils ont la noble hospitatité de l'indigence. Les riches, avares dans leur faste, ne logent que leurs amis; mais les pauvres logent ausssi les chevaux de lents amis. Allons à pied, dit-il ; n'en avez-vous pas le courage, vous qui partagez de si bon cœur les fatigants plaisirs de votre enfant? Très volontiers, reprends-je à l'instant: aussi bien l'amour, à ce qu'il me semble, ne veut pas être fait avec tant de bruit.
En approchant, nous trouvons la mère et la fille plus loin «ncore que la première l'ois. Nous sommes venuscomme un trait. Emile est tout en nage : une main chérie daigne lui passer un mouchoir sur les joues. Il y aurait bien des chevaux au monde, avant que nous fussions désormais tentés de nous en servir.