‹ Émile, ou, De l'éducation (volume 3)Chapitre 276 sur 300 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Anglais ne vont point chercher fortune chez les autres nations, si ce n'est par le commerce et les mains pleines; quand ils voyagent, c'est pour y verser leur argent, non pour vivre d'industrie; ils sont trop fiers pour aller ramper hors de chez eux. Cela fait aussi qu'ils s'instruisent mieux chez l'étranger que ne font les Français qui ont un tout autre objet en tête. Les Anglais ont pourtant aussi leurs préjugés nationaux, ils en ont même plus que personne, mais ces préjugés tiennent moins à l'ignorance qu'à la passion. L'Anglais a les préjugés de l'orgueil, et les Français ceux de la vanité.

Gomme les peuples les moins cultivés sont généralement les plus sages, ceux qui voyagent le moins voyagent le mieux ; parce que étant moins avancés que nous dans nos recherches frivoles, et moins occupés des objets de notre vaine curiosité, ils donnent toute leur attention à ce qui est véritablement utile. Je ne connais guère que les Espagnols qui voyagent de cette manière. Tandis qu'un Français court chez les artistes d'un pays, qu'un Anglais en t'ait dessiner quelque antique, et qu'un Allemand porte son album chez tous les sa vants, l'Espagnol étudie en silence le gouvernement, les mœurs, la police, et il est le seul des quatre qui, de retour chez lui, rapporte de ce qu'il a vu quelque remarque utile à son pays.

Les anciens voyageaient peu, lisaient peu, faisaient peu de livres, et pourtant on voit, dans ceux qui nous restent d'eux, qu'ils s'observaient mieux les uns les autres que nous n'observons nos contemporains. Sans remonter aux écrits d'Homère, le seul poète qui nous transporte dans les pays qu'il décrit, on ne peut refuser à Hérodote l'honneur d'avoir peint les mœurs dans son histoire, quoiqu'elle soit plus en narrations qu'en réflexions, mieux que ne font tous nos historiens en chargeant leurs livres de portraits et de caractères. Tacite a mieux décritles Germains de son temps qu'aucun écrivain n'a décrit les Allemands d'aujourd'hui. Incontestablement ceux qui sont versés dans l'histoire ancienne connaissent mieux les Grecs, les Carthaginois, les Romains, les Gaulois, les Perses, qu'aucun peuple de nos jours ne connaît ses voisins.

11 faut avouer aussi que les caractères originaux des peuples, s'effaçant de jour en jour, deviennent en môme raison plus difficiles à saisir. A mesure que les races se mêlent, et que les peuples se confondent, on voit peu à peu disparaître ces différences nationales qui frappaient jadis au premier coup d'œil.

Autrefois chaque nation restait plus renfermée en elle-même il y avait moi - umuniealioDS, moins de voyages, moin?

d'intérêts communs ou contraires, moins de liaisons politiqueou ci\ik-s de peuple à peuple, point tant de ce- tracasse

pelées négociations, point d'ambassadeurs ordinaireou résidant continuellement ; les grandes navigations étaient -;il y avait peu de commerce éloigné; et le peu qu'il y en avait était fait ou par le prince même, qui s y servait d'étranger-, ou par des gens méprisés, qui ne donnaient le ton à personne et ne rapprochaient point les nations. Il y a cent fois plu liai-ons maintenant entre l'Europe et l'Asie qu'il n'y en avait jadis entre la Gaule et L'Espagne : l'Europe seule était plus éparse que la terre entière ue l'est aujourd'hui.

Ajoutez à cela que les anciens peuples, se regardant la plupart comme autochlhones ou originaires de leur proprpays, l'occupaient depuis assez longtemps pour avoir perdu i.i mémoire des siècles reculés où leurs ancêtres s'y étaien établis, et pour avoir laissé le temps au climat de faire sur eux des impressions durables: au lieu que, parmi nous, après Les invasions des Homains, les récentes émigrations des barbares ont tout mêlé, tout confondu. Les Français d'aujourd'hui nr sont plus ces grands corps blonds et blancs d'autrefois ; les Grecs tôt plus ces beaux hommes faits pour servir de modèles à l'art : la figure des Romains eux-mêmes a changé de caracier--, ainsi que leur naturel; les Persans, originaires de Tartarie, nt ehaque jour de leur laideur primitive par le mélange du sang circassien; les Européens ne sont plus Gaulois, Germains, Ibériens, Al'.' : roges; ila ne son- plus que des Scythes juant à la figure, et encore plus quant aux mœurs.

Voilà [K)urquoi les antiques distinctions des races, les qualités de l'air et du terroir marquaient plus fortement de peuple à peuple les tempéraments, les figures, les mœurs, les caractères, que tout cela ne peut se marquer de nos jours, où l'inconstance péeane ne laisse à nulle cause naturelle le temps de faire ses impressions, et où les forêts abattues, les marais deaséc la terre plus uniformément, quoique plus mal cultivée, ne I plus, même au physique, la même différence de terre à terre et de pays à pi

Peul-t'tre, avec de semblables réflexions se presserait-on moin- de tourner en ridicule Hérodote, Ctesias, Pline, pour

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