LIVRE II
Que la lettre se fût égarée, qu'une main charitable l'eût jetée au t'en, le sort de ce mortel, heureux et malheureux à la lois, eût été, ce me semble, un étrange problème. Son malheur, direz-vous, était réel. Fort bien, mais il ne le sentail pas. Où elait-il donc? Son bonheur était imaginaire. J'entends; la santé la gaieté, le bien-être, le contentement d'esprit, ne sont plus que des visions. Nous n'existons plus où nous sommes, nous n'existons qu'où nous ne sommes pas. Est-ce la peine d'avoir une si grande peur de la mort, pourvu que ce en quoi nous vivons reste '.
0 homme 1 resserre ton existence au-dedans de toi, et tu ne seras plus misérable. Reste à la place que la nature t'assigne dans la chaîne des êtres, rien ne t'en pourra taire sortir; ne regimbe point contre la dure loi de la nécessité, et n'épuise pas, à vouloir lui résister, des forces que le ciel ne t'a. point données pour étendre ou prolonger ton existence, mais seulement pour la conserver comme il lui plaît et autant qu'il lui plaît. Ta liberté, ton pouvoir, ne s'étendent qu'aussi loin que tes forces naturelles, et pas au delà ; tout le reste n'estqu'esclavage, illusion, prestige. La domination même estservile, quand elle tient à l'opinion; car tu dépends des préjugés de ceux que tu gouvernes par les préjugés. Pour les conduire comme il te plaît, il faut te conduire comme il leur plaît. Ils n'ont qu'à changer de manière de penser, il faudra bien par force que tu changes de manière d'agir. Ceux q'ii t'approchent n'ont qu'àsavoir gouverner les opinions du peuple que tu crois gouverner, ou des favoris qui te gouvernent ou celles de ta famille, ouïes tiennes propres : ces visirs, ces courtisans, ces prêtres, ces soldats, ces valets, ces caillettes, et jusqu'à des enfants, quand tu serais un Thémistocle en génie2, vont te mener, comme un enfant toi-
1. « Major par mortalium de naturse malignitate conqueritur quod inexi- « guum aevi gignimur... non exiguum temporis habemus, sed multum « perdimus. Satis longa vita est, si tu ta bene collocaretur... Prsecipitat « quisque vitam suam, et futuri desiderio laborat praesentiuni tsedio. » Senec, de Brev. vit., cap. i et vu.
« Nos affections s'emportent au delà de nous... nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes toujours au delà : la crainte, le désir, l'espérance, nous eslancent vers l'advenir et nous desrobbentle sentiment et la considération de ce qui est, pour nous amuser à ce qui sera, voire quand nous ne serons plus. » Montaigne, liv. 1, ch. m.
2. Ce petit garçon que vous voyez là, disait Thémistocle à ses amis, est l'arbitre de la Grèce ; car il gouverne sa mère, sa mère me gouverne, je gouverne les Athéniens, et les Atbéniens gouvernent les Grecs. Oh ! quels
même au milieu de tes légions. Tu as beau faire, jamais ton autorité réelle n'ira plus loin quêtes facultés réelles. Sitôt qu'il faut voir par les veux des autres, il faut vouloir par leurs volontés. Mes peuples sont mes sujets, dis-tu fièrement. Soit. Mais toi, qu'es-tu? le sujet de tes minisires. Et tes ministres à leur tour, que sont-ils? les sujets de leurs commis, de leurs maîtresses, les valets de leurs valets. Prenez tout, usurpez tout, et puis versez l'argent à pleines mains; dressez des batteries de canon; élevez des gibets, des roues ; donnez des lois, des édils, multipliez les espions, les soldats, les bourreaux, les prisons, les chaînes : pauvres petits hommes, de quoi vous sert iout cela? vous n'en serez ni mieux servis, nf moinsvolés, ni moins trompés, ni plus absolus. Vous direz toujours: nous voulons; et vous ferez toujours ce que voudront les autres.
Le seul qui fait sa volonté est celui qui u'a pas besoin, pour la faire, de meltre les bras d'un autre au bout des siens : d'où il suit que le premier de tous les biens n'est pas l'autorité, mais la liberté. L'homme vraiment libre ne veut que ce qu'il peut, et fait ce qu'il lui plaît. Voilà ma maxime fondamentale. 11 ne s'agit que de l'appliquer à l'enfance, et toutes les règles de l'éducation vont en découler.
La société a fait l'homme plus faible, non seulement en lui ôlant le droit qu'il avait sur ses propres forces, mais surtout en les lui rendant insuffisantes. Voilà pourquoi ses désirs se multiplient avec sa faiblesse, et voilà ce qui fait celle de l'enfance comparée à l'âge d'homme. Si l'homme est un être fort, et si l'enfant est un être faible, ce n'est pas parce que le premier a plus de force absolue que le second, mais c'est parce que le premier peut naturellement se suffire à lui-même et que l'autre ne le peut. L'homme doit donc avoir plus de volontés, et l'enfant plus de fantaisies; mot par lequel j'entends tous les désirs qui ne sont pas devrais besoins, et qu'on ne peut contenter qu'avec le secours d'aulrui.
J'ai dit la raison de cet état de faiblesse. La nature y pour- Toit par rattachement des pères et des mères : mai-; cet attachement peut avoir son excès, son défaut, ses abus. Des parents
petits conducteurs on trouverait souvent aux plus grands empires, si du prince on descend lit par degrés jusqu'à la première main qui donne le branle en secret *:
* Plltabijle, Dicts notables des Roit et Capitaines. § 45.